Appelez-moi Cassandre
— Tu as les pieds dans un sale état...
— Tu as les pieds dans un sale état, me dit l’infirmier en me regardant avec un peu de compassion.
Puis il sourit, se dirige vers l’armoire à pharmacie, en sort un tube de crème analgésique et un flacon de Mercurochrome.
— Tu t’en mettras après ta douche, précise-t-il, puis il pose la main sur mon genou et me regarde dans les yeux : Pauvre petit !
Je soupire, j’enfile mes chaussettes et mes bottes et de retour dans le secteur de ma compagnie, j’ai l’impression à chaque pas que je ne pourrai pas en faire un de plus. Je n’aurais jamais imaginé que mourir soit une affaire aussi ardue.
J’ai besoin que le capitaine se décide.
Les samedis et les dimanches sont les pires journées au camp, les heures se traînent comme un léopard agonisant et les soldats, quand ils en ont assez du base-ball, du football, du basket-ball et de la musique de Silvio Rodríguez ou de Pablo Milanés, cherchent quelqu’un dont se moquer ; et maintenant, sans la protection du capitaine, je suis tout désigné.
— Viens ici, Marilyn Monroe, chante-nous quelque chose, demande le sergent Carlos dès qu’il ne me voit plus, parce que je reste habituellement couché à lire dans mon hamac.
Alors il entre dans notre tente de campagne et me crie de sortir, de ne pas faire mon pédé. Je laisse mon livre sur le hamac, je chausse mes bottes et sors. Le capitaine est dans sa tente. Je sais qu’il les entend me crier Marilyn Monroe et me forcer à tenir la batte pour que j’apprenne à jouer au base-ball, le sport des super-machos, des vrais Cubains, pas des gamines qui ont l’air d’Anglaises ou pire, de Sud-Africaines.
— Regarde devant toi, ordonne Carlos. Si la balle te frappe parce que tu bouffes de la merde, c’est pas ma faute.
Puis il s’éloigne de vingt mètres, grimpe sur le petit monticule de terre battue et, avant de lancer, il imite les mouvements d’un lanceur de base-ball de grande ligue. Seuls jouent Johnny le Rocker, dans le rôle de receveur, Carlos et moi. Les autres soldats nous regardent, pas fiers, mais ravis. J’ai la batte dans la main. La balle, dans celle de Carlos, est dure, une Batos que le capitaine a rapportée de Cuba. Elle est tellement sale que c’est comme si elle n’avait jamais été blanche. Je lève la batte et regarde Carlos dans les yeux. Il va utiliser son bras entraîné des heures et des heures dans le gymnase de fortune de l’unité pour me lancer la balle à la tête. Je le sais. Athéna me le murmure à l’oreille.
— Penche-toi à temps, ton jour n’est pas encore venu, exige la déesse, et lorsque la balle quitte la main de Carlos, je lâche la batte et me laisse tomber au sol. La balle finit entre les mains de Johnny le Rocker, qui crie avec un faux accent gringo :
— Straight one !
— De quel straight tu parles, toi ? Un peu plus et tu lui fracassais le crâne, dit Agustín assis dans l’herbe avec les autres soldats.
— Je l’ai attrapée ici, raconte Johnny le Rocker en se relevant et en montrant sa poitrine, une balle courbe, ce Carlos est vraiment né pour le base-ball.
— Je suis cousin avec Braudilio Vinent, dit Carlos avant de conclure, d’un air vaguement las, dur et doux à la fois : Prépare-toi, Marilyn, j’y vais.
De nouveau il me la lance et de nouveau je me jette au sol.
— C’est quoi ça ? C’est du base-ball ou de la gymnastique rythmique ? crie Carlos qui menace : Si tu refais ça, Marilyn, je te mets un « supplément de service », c’est un ordre ! T’es un homme ou un cafard ? Prends la batte, putain !
Il a oublié d’ajouter Monroe. Je tiens la batte et regarde Carlos dans ses yeux sombres. Carlos est l’homme nouveau, né pour briller en ces temps-là, ô mon Zeus, il fait tout pour le bien de la patrie, il m’appelle Marilyn Monroe pour le bien de la patrie, il m’oblige à jouer au base-ball pour le bien de la patrie, qui est si loin aux Caraïbes. Je joue au base-ball par une journée ensoleillée en Angola. Nous jouons au base-ball pour que le reste du bataillon nous regarde et rie, tout le bataillon sauf les officiers qui se consacrent à autre chose. Nous jouons au base-ball et est resté ouvert sur le hamac ; je me dis Anna Karénine
que quelqu’un peut me le voler pour se torcher le cul et qu’alors je serai encore plus seul, plus abandonné que jamais, seul avec les dieux, seul avec Apollon, qui debout derrière Carlos huile le bras du sergent pour que la balle vole à toute vitesse vers ma tête. Les cheveux bouclés du dieu ondoient comme de minces serpents derrière Carlos.
Agustín se lève de sa place dans l’herbe.
— Ça suffit maintenant, dit-il d’une voix de stentor. C’est moi le batteur, donne-moi la batte, Marilyn Monroe.
Il m’appelle Marilyn Monroe sans s’en rendre compte, mais ses mots ouvrent un gouffre, il est d’un côté et je suis de l’autre. Il m’appelle Marilyn Monroe, je reste Marilyn Monroe, et bien qu’il fasse cela pour m’aider, c’est comme si d’un seul coup était anéanti cet après-midi passé avec la Russe, mon père et ma mère quand ils sont venus me rendre visite, juste avant de partir, et que mon père lui a mis sa main sur l’épaule et l’a regardé dans les yeux pour lui dire que nous devrions prendre soin l’un de l’autre et nous respecter. Mon père, cet homme minuscule, ce fort-à-bras de cirque, demandant une faveur à un autre homme, lui demandant la faveur de défendre son fils, demandant cela peut-être pour la première fois, avec la Russe qui prend la main de l’adolescent et dit aussi :
— S’il te plaît, Agustín, tu vois à quel point il est renfermé et timide.
Mais il n’y a personne qui me défende, il est trop risqué de me défendre, alors quand Agustín se lève pour jouer à ma place et m’appelle Marilyn Monroe comme les autres, je sais que je suis aussi perdu qu’un coup de vent sans but. Seuls les dieux m’accompagnent, Athéna, Apollon, Arès et Aphrodite, assis à côté de moi sur l’herbe, regardant Agustín se préparer à battre.
Je ne suis pas sur l’autre photo de notre bataillon, celle parue dans Juventud Rebelde, le capitaine non plus. Carlos, Agustín, Johnny le Rocker et le lieutenant Amado Sánchez, assis sur le hublot d’un tout nouveau char soviétique T-55M, fixent l’objectif d’un air de défi. Ils ne ressemblent pas à ce qu’ils sont : des petits soldats de plomb. Sur cette photo nous sommes les « Cubains », les hommes de l’UNITA fuient quand ils nous sentent proches, il suffit d’habiller les FAPLA en uniformes cubains pour que commence la débandade. Je retourne à l’infirmerie, m’assois sur le lit de camp, les pieds à l’air, et lis le magazine. L’homme en blouse blanche me regarde avec des yeux compatissants et me permet de rester un peu plus longtemps. Il a quarante-deux ans et il a un diplôme d’infirmier.
— J’aime lire, les films français et… j’ai vu à quel point les autres soldats te traitent mal, je n’aime pas qu’on traite les gens comme ça, le harcèlement, mais c’est parce que je ne suis pas comme les autres…
— C’est bien.
— Qu’est-ce qui est bien ?
— Que tu ne sois pas comme les autres.
— Ah… Tu as la peau très fine, dit-il avec les mêmes mots que le capitaine me chuchotait à l’oreille.
J’acquiesce. Il attend de moi que je me répande, lui raconte mes ennuis ou mes secrets les plus profonds. Je ne dis rien, alors il approche la main de mon visage et me caresse les joues.
— Il n’en saura rien, dit-il.
Je sais à qui il fait allusion, je sais ce qu’il veut maintenant que nous sommes seuls à l’infirmerie, car c’est dimanche, beaucoup jouent à la balle et les autres écrivent des lettres à leurs familles, des lettres qui commencent par la phrase, l’inévitable phrase : « Aujourd’hui je souhaite que tu ailles bien, moi, je vais bien… » Je ne dis rien, alors l’infirmier devient soudain grave, adopte une posture distante, pleine de professionnalisme civil et de virilité militaire.
— Plus de problème avec ce pied, soldat Raúl Iriarte, vous pouvez rejoindre la compagnie.
« Il n’en saura rien », m’a-t-il dit simplement d’une voix mielleuse. On parle de nous. Le bataillon est une énorme oreille qui écoute tout ce qu’on dit pour ensuite le raconter. On parle de nous ; le capitaine et moi sommes liés par un fil invisible qu’il ne peut plus dénouer, même s’il cesse de me voir, même s’il feint l’indifférence. On parle de nous, on nous soupçonne, il ne pourra plus jamais monter sur la plate-forme pour haranguer le bataillon sans que les yeux passent de lui à moi, et tous ses gestes, si virils, si guerriers soient-ils, ne sont plus que des simulacres derrière lesquels il prétend se cacher. Le capitaine n’est plus un héros, même s’il a vu son nom dans les journaux. Le capitaine est un silence et un masque. Les ineffables policiers militaires de la division vont enquêter sur lui et ce même officier obscur qui l’a prévenu de la mort de sa femme à Cuba viendra lui dire qu’on le tient, que pèse sur lui un soupçon si terrible qu’il n’ose même pas le mettre en mots, un soupçon qui le relie à un certain soldat nommé Raúl Iriarte. En entendant cela, le capitaine se lèvera, fera semblant de ne pas arriver à y croire, sa moustache cessera d’être aussi ronde, il frappera du poing sur la table et dira :
— Mais comment osez-vous !
— Ce n’est qu’une enquête, répond l’obscur officier. Tu sais ce que sont les potins, on a seulement reçu une lettre anonyme.
— Qui l’a envoyée ?
— C’est un anonyme, comment pourrais-je le savoir ? dit l’obscur lieutenant qui sourit.
« Mon honneur dépend de ton silence », m’avais-tu dit, capitaine ; j’ai gardé le silence et pourtant ton honneur est sur toutes les lèvres, et même si tu m’éloignes, même si tu ne veux plus rien savoir de moi, même si pour toi je ne suis plus qu’un coup de vent sans but, nous sommes toi et moi liés l’un à l’autre par un fil invisible qui nous étrangle.
On entend le tam-tam des femmes angolaises qui frappent le bois à l’unisson et ce tam-tam nous dénonce, et le capitaine ne peut pas dire en regardant le sombre lieutenant dans les yeux :
— C’est qu’il lui ressemblait tellement !
Il ne peut rien dire. Il sait que tout geste d’assentiment éloignera à jamais ce lieutenant à la peau si sombre qui est aussi de Holguín et ne peut concevoir que la décision du capitaine soit autre que de se tirer une balle dans la tempe, après avoir laissé une lettre disant qu’il meurt pour son honneur et sa fierté de soldat révolutionnaire, humilié par des commérages. Mais le capitaine ne pense pas au suicide, il sait qu’il reviendra à Holguín pour contempler l’endroit où elle repose à jamais.
— Quand on est venu me rapporter ce potin, je leur ai dit que ce n’était pas possible, que je te connaissais depuis l’école des cadets, que tu as toujours été très macho et qu’ici, en Angola, on est loin de manquer de femmes, que tu n’en avais nul besoin… J’ai bien fait ? demande le lieutenant qui regarde le capitaine d’un air suppliant.
Il a besoin d’entendre dire oui, qu’il a bien fait. Il en a besoin comme le léopard assoiffé et mortellement blessé a besoin d’eau, mais le capitaine ne répond pas, il se lève de sa chaise pliante, sort de sa tente et renifle à nouveau la nuit, mais aujourd’hui on ne le laissera pas, on ne le laissera pas aller chasser les guérilleros de l’UNITA. Il est obligé de répondre. Les mots le poursuivent et l’encerclent, les mots le cernent.
Cet « Est-ce que j’ai bien fait ? » résonne dans l’air comme un murmure qui n’est pas destiné à s’éteindre, comme une flamme de bougie, tantôt vive, tantôt mourante, mais qui ne parvient pas à s’éteindre.
Je suis allongé dans le hamac et le capitaine me sent, c’est comme si je marchais sur son corps. Moi, Cassandre, comme un coup de vent sans but, je marche sur le corps du capitaine et il le sent. Il me sent et je suis coupable d’être venu en Angola pour ruiner sa vie. « Voilà pourquoi Rauli doit mourir », pense le capitaine qui a besoin d’utiliser un diminutif pour m’imaginer perdu dans la nuit.
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