Appelez-moi Cassandre
Il pleut de nouveau.
Il pleut de nouveau. Il pleut sur la terre de l’Angola et tout revêt la couleur des yeux de ce léopard que le capitaine a tué parce qu’il était entré dans le village pour chasser un veau. Les yeux de Martínez ressemblent aussi à ceux d’un léopard. Je dois écrire une lettre annonçant que le lieutenant Alfredo Martínez est tombé en accomplissant le devoir le plus sacré pour un jeune Cubain, le devoir internationaliste. Je dois l’écrire à une mère qui la recevra là-bas à Miramar et restera sans voix devant cette feuille de papier jaunâtre. Je dois l’écrire aujourd’hui pour que le capitaine, mon capitaine, la signe juste avant de me pénétrer, juste avant de plonger dans Cassandre comme on se réfugie dans un port sûr.
Ici en Afrique, les dieux ne se déguisent pas. Je vois Apollon, je le vois avec son arc et ses flèches, fier de sa gloire, je le vois marcher à côté de moi quand nous entrons dans le sous-bois, le fusil à la main. Bientôt, je serai mort, Apollon le sait.
Je suis né les yeux ouverts, je volais les vêtements de ma mère, je me maquillais devant le miroir et je voulais ressembler à ma tante Nancy, qui alors était bien vivante et sortait avec un ingénieur bulgare qui parlait espagnol avec un accent très amusant et venait nous rendre visite, une bouteille de vin moldave sous le bras, pour mes parents, et une tablette de chocolat pour mon frère et moi, puis il s’en allait avec ma tante, qui avant de sortir nous embrassait ; mon père marmonnait entre les dents que Nancy était l’hurluberlue de la famille, que là-bas à Sofia elle allait mourir de froid et qu’elle l’aurait bien mérité, tellement elle était détraquée.
— Moi, j’ai voulu lui présenter un ami à moi, un mécanicien formidable, avec une voiture et tout, et elle, elle a préféré ce petit Bulgare maniéré.
— Oh, tais-toi, José Raúl, disait ma mère, laisse ma sœur tranquille, moi, je ne me mêle pas de ta famille.
Quand nous étions seuls avec ma mère, j’entrais dans la chambre de ma tante, j’ouvrais les tiroirs de son armoire, qui avait toujours une odeur secrète et parfumée, je cherchais un chemisier qui me servirait de robe, puis je me tenais debout devant le miroir, je me maquillais et me dirigeais, à pas de loup, dans la chambre que je partageais avec mon frère et là, assis en tailleur dans le rocking-chair que mon père m’avait fait fabriquer, j’attendais que ma mère abandonne ses tâches domestiques pour chercher la raison de tant de silence.
— Mais Rauli…
— Je veux être tante Nancy.
— Enlève-moi vite tout ça, s’il te plaît ; d’accord, toi, tu seras acteur, d’accord, tu es la copie crachée de Nancy, tu as les mêmes cheveux blondinets, tu as ses yeux si bleus, mais dépêche-toi, mon garçon… Fais quelque chose d’utile, joue donc aux policiers ou aux cow-boys, allez va, ton frère arrive et je ne veux pas qu’il te voie comme ça, il est capable de le raconter à ton père et tu sais comment il est : une brute indécrottable.
Il travaille à la récolte de la canne à sucre des années 1970, celle des « Dix Millions », qu’on n’atteindra jamais, je le sais, car on ne réussira pas à produire ces millions de tonnes de sucre, ni rien d’approchant. Je le sais parce que je suis Cassandre. Mon frère a douze ans et il trouve toujours moyen de piquer une colère pour une raison que ma mère et moi ignorons. On devine sa fureur même à sa façon de tout regarder avec une haine intense, viscérale. J’ai toujours cru que José finirait par tuer notre famille, qu’un jour on nous retrouverait poignardés dans nos lits, j’ai cru cela jusqu’à ce que j’aie la révélation de la façon dont nous mourrions tous et que je finirais ici en Afrique, sur les terres de l’Ancien Monde ; d’une certaine manière, ce serait un retour à une cité de Troie où les anciens dieux m’attendraient, ainsi que les fantômes de mes amants, Agamemnon et Ajax, lui qui n’aurait jamais dû m’arracher à la statue d’Athéna quand je l’ai serrée dans mes bras, Ajax celui qui a pris de force ce que je lui aurais volontiers donné et qui m’est apparu au loin, dès que j’ai débarqué ici en Angola, diffus sous la lumière d’Afrique, pour me dire :
— Ô Cassandre, fille de Priam, tu es revenue.
À l’âge de quatre ans, j’ai eu ma première révélation, je jouais dans le patio et j’ai alors vu les lignes du sol en damier de ma chambre s’aligner sans se croiser, toutes parallèles ; elles figuraient ensemble les vagues d’un fleuve qui ne menait nulle part. C’était l’Achéron, je le sais maintenant et, surgie de nulle part, naviguant sur ce fleuve, la plus vieille barque du monde a fait son apparition, conduite par un nocher à la barbe sans fin qui a levé une main pleine de moineaux et m’a demandé :
— Cassandre, as-tu l’obole ?
J’ai ouvert la bouche et Charon a pris la pièce qu’on avait déposée sur ma langue.
Plus tard, par un après-midi caniculaire, une personne est apparue au moment où les autres enfants de la maternelle m’entouraient et me criaient « Oh, la pédale ! », elle a souri et j’ai su qu’elle était une déesse, car seule une déesse pouvait, du souffle de ses lèvres, repousser les enfants, les métamorphoser en chiens rien qu’une minute et les faire fuir la queue entre les jambes. Vingt enfants voués au psychologue, grâce à la magie de la déesse qui s’accroupit, me caresse la tête et me dit qu’à Cuba on l’appelle Obatala, qu’elle est la déesse yoruba de la création.
— Mais je suis Athéna, et je suis née en exécutant une danse guerrière…
— Athéna ?
— Regarde-moi bien, ô Cassandre, tu ne te rappelles pas ?
— Je suis Raúl.
— Non, tu es Cassandre, lucide dans la divination ; tu diras à ta mère de t’acheter L’Iliade et tu comprendras, tu sauras qui je suis, et surtout tu sauras qui tu es, toi, dis-lui qu’elle a été publiée dans une édition cubaine et que le livre se trouve dans toutes les librairies, et qu’il y a aussi le livre de mon bien-aimé Ulysse, mais qu’elle commence par t’acheter L’Iliade.
En entendant le nom d’Ulysse j’ai failli vomir, j’ai ressenti une aversion si grande que j’ai dû poser les mains sur ma bouche et fermer les yeux ; quand je les ai rouverts la déesse était partie, j’étais seul dans la cour de récréation et la maîtresse arrivait en courant vers moi.
— Qu’est-ce que tu leur as fait ? me demande la maîtresse en criant.
— Rien, m’dame, rien.
— Mais il y a quelque chose… Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je ne sais pas, m’dame… on jouait et…
— Demain, viens avec ta maman, dis-lui qu’il faut que je lui parle.
La maîtresse sait que je suis bizarre.
— Il faut l’emmener chez le psychologue, dit-elle, il est très efféminé, il pleurniche tout le temps ; si ça continue comme ça il va avoir beaucoup de problèmes.
— Vous ne savez pas ce que vous dites, lui crie ma mère. Mon fils est un vrai garçon, oui madame, détrompez-vous, ses oncles sont des martyrs qui ont combattu dans la Sierra Maestra et son père a été champion national de gymnastique.
— Je dis juste…
— Je me fiche de ce que vous dites, dit ma mère, qui, alors, me prend par la main et marche si vite que j’ai du mal à la suivre. On va tout de suite rentrer à la maison pour que tu m’expliques ce qui s’est passé, Rauli, ajoute-t-elle.
Nous avons dû attendre plus de vingt minutes que le bus arrive et, pendant tout ce temps, ma mère, assise à côté de moi sous l’abribus, n’arrêtait pas de taper des talons furieusement.
— Je te le dis, moi, cette pétasse va m’entendre… Je vais te changer d’école, mais d’abord je vais lui crêper le chignon et lui en mettre une… Elle va se souvenir de moi toute sa vie… Je suis une femme honnête, moi, mais quand, chez moi, c’est la Négresse qui parle, ça ne pardonne pas.
Puis le bus est arrivé et ma mère, sur le siège à côté de moi pendant que je regardais défiler la ville par la fenêtre, a gardé un silence obstiné, féroce. Nous sommes descendus, et nous voilà à la maison, dans le salon ; ma mère s’assoit dans le rocking-chair en face de moi, sur le canapé, se balance, très énervée. Je vois ses petits pieds se lever et se reposer sur le sol en damier, qui, par chance aujourd’hui, est toujours un sol en damier et non un fleuve aux eaux tumultueuses.
— Allez, parle, dit-elle.
— Une femme vêtue de bleu et de blanc est apparue et m’a dit que tu devais m’acheter L’Iliade.
— L’Iliade ? Et qui c’est, cette femme ? D’où elle sort ? C’est une maîtresse ?
Alors, je ne peux empêcher le mot déesse de me remplir la bouche, de s’obstiner à tomber sur le sol en damier et ruiner cet après-midi où ma mère et moi nous sommes face à face.
— Une déesse ? Une folle, tu veux dire. Les dieux n’existent pas, mon fils, désormais nous sommes tous marxistes-léninistes et les dieux n’existent pas, que ce soit bien clair… Tu as compris ?
— Oui, maman.
Depuis, les enfants de la classe me regardent avec effroi, certains, rien qu’en me voyant, fondent en larmes, alors on me change d’école. Maintenant, je suis à Dionisio San Román, un endroit loin de chez moi et plein de morts parce qu’avant c’était une caserne. Elle s’est soulevée contre Batista et presque tous les soldats sont morts. Le dimanche, ma mère m’emmène à la cathédrale pour que je voie ce qu’est la religion, cet opium du peuple. Nous prenons le bus et nous descendons au parc José Martí, puis nous marchons jusqu’à la porte en bois sombre et je vois les vieilles qui entrent prier, des vieilles qui ne regardent ni ma mère ni moi et qui « se recroquevillent peureusement, face à la force de la nouvelle vérité », dit-elle. Ça, ce n’est pas la maison de la déesse, me dis-je, mais je me tais, j’en ai eu assez pour aujourd’hui, alors je hoche la tête et dis :
— Allons acheter le livre.
— Quel livre ?
— L’Iliade.
— Non, ce n’est pas possible, avec les livres que tu as, ça suffit largement, dit-elle et je me mets à pleurer si fort que tout le parc semble se paralyser, comme si mon cri pouvait figer les oiseaux dans le ciel.
Quand je pleure comme ça, tout le monde s’arrête pour me regarder. Ma mère craint ce cri ancestral.
— Tais-toi, tu es trop grand pour pleurer, mais, bon, je vais te l’acheter ce livre. Si tu te tais, bien sûr.
On va à la librairie.
Ma mère me tient par la main comme si j’allais m’envoler.
— Bonjour, camarade, avez-vous L’Iliade ?
— Quoi ? demande le vendeur.
C’est qu’elle a parlé si bas qu’elle n’a pas dû s’entendre elle-même.
— Ma maman veut savoir si par hasard vous auriez L’Iliade, dis-je de manière impertinente.
Le vendeur me regarde de toute sa hauteur, étonné de ma voix criarde, de la manière si peu cubaine dont sortent de ma bouche les consonnes et les voyelles, comme si je craignais qu’une d’elles n’échappe à son oreille.
— Nous avons reçu ce livre il y a trois jours, dit-il avant de placer un épais volume orangé entre les mains de ma mère. Ça fait deux pesos et cinquante centavos.
— Qu’est-ce que c’est cher ! dit maman en cherchant dans son sac.
Chante, ô déesse, la colère du Péléide Achille !
J’ai L’Iliade. J’entre dans ma chambre.
— C’est quoi, ça ? C’est la Bible ? dit mon frère, qui m’arrache le livre sans que je puisse l’en empêcher, avant de le feuilleter calmement. De la poésie, tu vas finir comme José Martí, chauve et avec une balle dans la tête.
Il est nu, à l’exception du maillot de bain avec lequel il a l’habitude de faire du water-polo. Il s’assoit sur son lit, qui est juste au-dessus du mien et se gratte les pieds de la main gauche, tout en tenant de la droite le livre ouvert qu’il se met à lire à voix haute. Je le regarde bouche ouverte, haletant comme un chien. Je crains qu’il ne me prenne le livre et le jette par la fenêtre. De la cuisine on entend maman chanter pendant qu’elle prépare le repas.
— Oh, qué será, qué será, que no tiene remedio y no lo tendrá… (Ah, tu verras, tu verras, tout recommencera, tu verras, tu verras…)
Tante Nancy est déjà malade, son petit ami bulgare l’a quittée, maintenant elle sort avec un Roumain aux cheveux longs d’allure canaille qui se dit gitan et déteste les Tchèques, parce qu’il a étudié à Prague et que, là-bas, il a été rejeté parce qu’il avait l’air cubain.
— J’ai visité la maison de Kafka… Kafka aussi a souffert, ces Tchèques sont des salauds, lui il aimait les putes, il allait de bordel en bordel, l’entends-je dire de ma chambre, dès qu’il arrive avec Nancy, après les présentations.
Ma tante embrasse sa sœur qui va préparer le café et s’assoit sur le canapé avec Emilio Ionesco, c’est ainsi qu’il se nomme, et ils continuent à parler de Prague et de littérature. J’entends glousser Nancy tandis que le Roumain essaye encore de plaire à ma mère.
— Nancy est malade, me dit soudain José en me rendant le livre, il le dit des larmes aux yeux, car lui aussi aime ma tante.
Mon frère devrait prendre un bain, ses pieds sentent si mauvais que je ne suis pas sûr d’arriver à dormir, alors j’éteins la lumière, je me cache sous le drap et, avec une lampe de poche, je commence à lire. Il est à peine six heures de l’après-midi ; à huit heures, ma mère va nous appeler pour dîner et quand elle entrera elle obligera mon frère à se doucher.
— Pour te débarrasser de cette puanteur de chlore que tu as rapportée de la piscine.
Elle a du mal à reconnaître que les pieds de son fils préféré puent la charogne. Moi, j’ai déjà pris mon bain, mais j’en prendrai encore un, j’aime être propre et elle le sait. J’aime aussi me tenir devant le miroir et me sentir quelqu’un d’autre.
J’ai lu des choses sur Priam, Hécube, mes frères de Troie et ces infâmes Achéens : Ménélas, Agamemnon, Patrocle, les deux Ajax et Ulysse aux mille ruses, le pire de tous, plus mauvais encore qu’Achille le héros aux mains meurtrières. Je lis tandis que dehors s’abat une averse épouvantable, presque cérébrale, c’est comme s’il pleuvait à l’intérieur de ma tête. Du salon m’arrivent les voix du Roumain, de Nancy et de ma mère. Mon père n’est pas là. Il est sorti très tôt pour pêcher le crabe. J’aime quand mon père rentre avec un sac de crabes morts et que ma mère les prépare avec beaucoup d’épices, bien que parfois un crabe encore vivant se faufile entre les meubles du salon et semble me regarder avec ses yeux de pendule ; il veut que son fils prouve qu’il est un homme, tout de suite.
— Saisis-le avec précaution, José, pour qu’il ne te plante pas une de ses pinces, sinon tu vas déguster, baby, et puis passe-le à Raulito.
Je tremble à l’idée de prendre le crabe dans mes mains. Je vais m’enfermer dans la chambre. Du salon me parvient le rire de mon père, un rire grossier qui finit par s’épuiser et s’éteindre. J’entends mon frère dire que je suis une femmelette, il le dit très fort pour que je l’entende.
— Raúl n’est qu’un pédé.
— Tais-toi, bordel, je veux plus t’entendre parler de ton frère comme ça, il a que sept ans… Raulito, viens ici, et m’oblige pas à aller te chercher ! dit mon père.
Les mains de mon père sont grandes et souvent moites, trop grandes pour quelqu’un avec un si petit corps. Son chef, au garage où il travaille – je n’en ai jamais connu d’autre –, est un Noir. Mon père n’aime pas être commandé par un Noir, bien que celui-là soit ingénieur et lui un simple mécanicien, il n’arrête pas de le répéter.
— Ces gens-là, on les a trop poussés, dit-il et il regarde ma mère avant de s’exclamer : Heureusement qu’ils ne se sont pas mis contre nous.
Contre nous, c’est les Blancs, comme lui, tandis que ma mère a la peau si hâlée qu’on voit bien qu’elle a du sang noir dans les veines. Mon grand-père maternel n’aimait pas son gendre : un simple mécanicien, pas très malin, aux cheveux longs, qui avait un net penchant pour l’alcool. Je ne sais pas ce que Liudmila la Russe va trouver à mon père quand ils se rencontreront, je suppose qu’elle sera séduite par cet air de voyou hirsute qui l’a toujours caractérisé. « Un dur, un macho, et beau gosse avec ça, c’est tout moi ! » Tel était le slogan préféré de mon père ; c’était ce qu’il disait quand il rentrait très tard en zigzaguant dans le salon.
— Je me répands comme un jeu de yaquis, disait-il ensuite.
Alors, je l’imagine éparpillé comme ces sortes d’osselets, fracassé sur le sol en damier du salon, qui soudain devient une mer de rayures verticales qui ne mènent nulle part. Je dois quitter la pièce avant que mon père ne vienne me chercher, je dois me tenir devant lui les mains derrière le dos et le regarder bien en face. Il ne supporte pas que ses enfants lui parlent les yeux baissés ni que leurs gestes trahissent leur inquiétude, ses enfants doivent le respecter. Je suis la moitié des enfants de mon père et je dois le regarder dans ses yeux si bleus où il y a toujours une trace de peur, comme s’il craignait de savoir qui je suis.
— Laisse-le tranquille, José, ce n’est qu’un enfant, dit ma tante Nancy qui me sourit pour m’encourager.
Les trois blonds de la maison, Nancy, mon père et moi, nous avons les yeux bleus, et cette ressemblance, au lieu de nous rapprocher, nous éloigne. La scène reste figée dans ma mémoire, ô mon Zeus, je me revois dans le salon au milieu duquel, devant un crustacé aussi apeuré que moi, je cours et m’agrippe aux jambes de ma mère, tandis que mon père regarde ma tante avec ressentiment.
— Nancy Fonseca, laisse-moi t’expliquer quelque chose, on est un homme de naissance, dit mon père.
— Et qui a dit cela ? argumente ma tante d’une voix douce. Est-ce que tu aurais appris ça sous les moteurs que tu répares ? Je ne savais pas que sous un camion on apprenait la pédagogie.
— Je l’ai appris à l’école de la rue, comme ça, oui, j’étais grand comme ça.
Mon père se penche à peine et tend la main tout près du sol.
— Et si c’est mon fils, il doit l’apprendre aussi, comme tous ceux qui vivent sous mon toit.
— Cette maison n’est pas seulement la tienne, intervient ma mère en faveur de sa sœur dont les traits accusent déjà les ravages de la maladie : elle a le visage émacié, des cernes, la peau diaphane, le corps amaigri, les cheveux mal peignés, toujours un livre à la main.
Je sais qu’elle va mourir, ça se voit. Son petit ami roumain sera le dernier homme adulte à presser ce corps contre lui et à le désirer. Les autres hommes de la vie de Nancy seront les médecins du Centre d’oncologie de La Havane, où elle sera admise jusqu’à son décès. Je ne la verrai pas mourir, ma mère passera les derniers mois de la vie de sa sœur à l’hôpital, et quand elle reviendra, elle aura tellement changé que nous la reconnaîtrons à peine. Pendant que ma mère s’occupera de sa sœur mourante, mon père se rapprochera de la Russe. Ils seront si intimes que lorsque ma mère reviendra, elle sera presque une intruse, quelqu’un dont on n’attend plus le retour. Il rentrera à la maison avec l’odeur de la Russe, il se mettra à table avec l’odeur de la Russe, quand il dira un mot, il donnera l’impression de parler comme l’un des personnages de Tolstoï que j’ai rencontrés dans Guerre et Paix. Nancy nous manquera mais de manière différente, mon frère se masturbera en pensant à cette belle tante qu’il ne reverra plus et mon père attribuera l’échec de son couple au fait d’avoir épousé la mauvaise sœur. Ma mère et moi devrons la ressusciter pour continuer à vivre.
Maintenant que Nancy n’est plus là, je vais devoir être Nancy pour ma mère.
No puedo verte triste porque me mata, tu carita de pena, mi dulce amor, me duele tanto el llanto que tú derramas, que se llena de angustia mi corazón. (Je ne peux te voir triste car il me tue, ce visage de peine, mon doux amour, elles me font si mal, les larmes que tu verses, que mon cœur se remplit d’angoisse.)
C’était la chanson préférée de ma tante Nancy.
— Voyons, prends le crabe, dit mon père.
Et je vois le crustacé ramper les pinces dressées, prêt à attaquer, salir de sable jaune le salon que ma mère nettoie avec tant de soin. Le crabe lui aussi a peur. Je ne veux pas le toucher et je fonds en larmes, puis je pousse un cri aigu, presque aussi fort que celui d’Achille à la mort de Patrocle.
— Laissez-le ! dit-elle. Les voisins vont venir frapper à la porte.
— Il doit apprendre à être un homme, insiste mon père.
Je n’apprends pas à être un homme, je m’habille avec les vêtements de Nancy, je prends une de ses cigarettes Popular et fais semblant de fumer. Je crapote en me regardant dans le miroir, les volutes de fumée qui s’effilochent sont en réalité l’encens que je verse sur la statue de ma déesse Athéna, là-bas à Troie. En guise d’offrande votive, je dépose une amphore en bronze sculptée à la main. Alors, j’égorge un agneau immaculé et prie la déesse de ne pas laisser les Achéens entrer dans ma cité, de préserver surtout la vie d’Hector, je demande cela à la déesse sous le ciel gris de Troie infecté de mouches.
OceanofPDF.com