Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 24 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

— Pour deux centimètres de trop !

— Pour deux centimètres de trop ! répète mon père lorsque, deux ans plus tard, il vient me voir dans mon unité, juste avant mon départ pour l’Angola.

C’est la dernière fois que mes parents et moi serons ensemble. Il dit cela en me regardant dans les yeux, très grave, se sentant coupable de m’avoir donné ces deux centimètres de trop, à cause desquels j’ai été déclaré apte au service.

— Tu n’aurais jamais dû le forcer à boire du lait de chèvre, il n’en voulait pas, mais tu as insisté, dit ma mère dont les yeux couvent d’amers reproches qui vont bien au-delà.

Je les regarde. Tous deux ont vieilli d’un seul coup, le temps les recouvre d’une patine verdâtre, faite à moitié de déception, à moitié de peur. Ils craignent que je ne revienne pas, qu’il m’arrive la même chose qu’à mon frère, qui se trouve maintenant à une centaine de kilomètres de nous, comme s’il n’existait pas.

— Hier, un agent de la Sûreté de l’État m’a rendu visite, a dit mon père à ma mère par un après-midi de grande chaleur. Quand je pense que cette révolution nous a tout donné et que José n’arrête pas d’en dire des saloperies… Oublie que tu as un fils.

— Oublie toi-même, si tu veux, a-t-elle répondu. Pour moi, ce sera toujours mon fils et je me fiche de ce que dit ce fils de pute de Fidel.

« Ce fils de pute de Fidel. »

J’étais là quand elle a prononcé ces mots et que mon père a levé la main pour la frapper, mais j’ai pris un couteau et j’ai dit :

— Non, papa !

Je l’ai pris parce que, quand il se met à frapper, on ne sait jamais comment ça va se terminer. Plus il frappe, plus il s’échauffe, d’abord une gifle pour maman, puis un coup de pied dans le ventre pour moi, et puis il se met à frapper le mur avec sa tête, les coups font et les voisins arrivent : boum boum

— Qu’est-ce qu’il y a ici ?

J’ai quinze ans, mon père me regarde, je lui fais face, le couteau levé à hauteur de poitrine, il voit le fil tremblant du couteau, puis me regarde dans les yeux. Je porte les cheveux longs, presque jusqu’au cou, si je me regarde dans le miroir, je ressemble à une actrice de cinéma muet avec ma coupe à la garçonne, mais je suis Cassandre et je lève le couteau devant mon père, sachant ce qui va se passer, il va ramasser toutes ses affaires, ou presque, il va les fourrer dans une valise, ramassera ses bleus de mécanicien crasseux, ses , son seul jean guayaberas

en bon état, son jeu d’échecs et ses haltères, il va les mettre n’importe comment dans une malle et il ira chez la Russe. Je le vois, cet homme minuscule, qui a la force d’un chimpanzé, traînant la malle dans les escaliers. Il est parti et ma mère m’a donné une raclée :

— Ça, c’est pour avoir menacé ton père. Ne fais plus jamais ça. Entre mari et femme personne ne doit s’immiscer.

Elle va perdre les deux hommes de sa vie : mon père, qui n’était plus vraiment son homme, c’était celui de la Russe, et bientôt mon frère José, mais moi, je ne dis rien. Je reste silencieux en la regardant dans les yeux. Je ne suis pas l’homme de ma mère, nous le savons tous les deux, elle me prend pour sa sœur Nancy et, quand elle me croit endormi, elle vient me caresser la tête et m’appelle Nancy et même, quand elle a un peu trop bu, elle insiste pour que je m’habille en femme.

— Allez, fais-le pour moi.

Moi, j’enfile les robes de femme maigre de ma tante, je mets ses talons, je me maquille et je sors dans le salon ; elle ne m’appelle pas Nancy parce qu’elle n’ose pas, ce serait stimuler ma folie et la sienne, mais je vois dans ses yeux qu’elle me prend pour Nancy. Ma mère croit aussi que je suis homosexuel, que j’aime les hommes, mais, moi, je ne ressens rien. Quand ce professeur de lettres qui me parlait d’écrivains interdits m’a embrassé, j’ai seulement senti que sa bouche sentait un peu la cigarette de mauvaise qualité, et quand il a pris ma main et l’a posée sur son membre en érection, je n’ai rien ressenti non plus, c’était comme saisir un tube de viande. J’ai commencé à bouger ma main parce qu’il me l’a demandé.

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