Appelez-moi Cassandre
J’ai dix ans, je lis « Le Puits et le Pendule »...
J’ai dix ans, je lis « Le Puits et le Pendule », assis sur le trottoir de mon école, en attendant que la cloche sonne pour rentrer en classe. Près de moi se trouve le buste de José Martí qu’on n’a toujours pas nettoyé, si bien qu’il est couvert de poussière et de feuilles d’amandier. Je porte une paire de sandales que la Russe a données à mon père pour moi. Des sandales marron clair très féminines au goût des Cubains. À cause de ces sandales, un de mes camarades de classe va me traiter de « fillette ». Je tiens mon livre ouvert sur les genoux quand soudain un homme s’approche, je le sens qui traîne des feuilles d’arbres sous ses pieds ; devant moi, son ombre me couvre insidieusement, je lève enfin la tête et me trouve face à un individu en costume ancien, coiffé d’un étrange chapeau, au regard tourmenté ; il me parle dans une langue que je ne comprends pas. Ces yeux qui brillent comme de la braise au milieu d’un visage très pâle, très peu conforme aux tropiques, sont ce qu’il y a de plus remarquable chez lui. Je les regarde et l’école s’évanouit. L’homme tend la main et, quand je la serre, je sens quelque chose de froid couler dans mes veines, quelque chose que je ne peux pas nommer.
Puis il prend mon livre, le regarde attentivement et le feuillette. De tous ses vêtements, de toute sa silhouette se dégage quelque chose de très ancien, de vétuste, mais il y a aussi autre chose qui émane de lui, quelque chose que j’ignore, bien que sur le sujet j’aie déjà beaucoup lu, ce quelque chose est la mort. Je la devine dans cet homme de taille moyenne debout devant moi, pendant que les enfants en récréation jouent, courent, boivent ce soda qu’on nous donne au goûter avec deux sucreries chacun. Personne ne voit l’homme, il est invisible aux autres. C’est une « apparition », me dis-je, parce que j’ai entendu ce mot dans la bouche de ma mère et de ma tante Nancy, elle qui me ressemble tellement. Autour de nous deux, le silence ; personne ne s’approche pour m’inviter à jouer, personne ne remarque l’homme qui me rend soudain le livre et d’un geste me demande de me lever et de le suivre. Nous quittons la cour d’école, empruntons le couloir vers la sortie, mais au moment où nous allons franchir la porte, une personne pose la main sur mon épaule.
— Où vas-tu, mon petit ? dit-elle.
Et, quand je me retourne, je vois la professeure d’espagnol qui me regarde avec de grands yeux alarmés.
— Je pars avec lui, dis-je, mais quand je regarde à nouveau, l’homme est parti.
Je n’en ai parlé à personne, mais des années plus tard, dans El Caimán Barbudo, un magazine, j’ai vu une photo du fantôme et j’ai compris que c’était Edgar Allan Poe. C’était le premier mort que je voyais ; je l’ai vu avant d’être Cassandre, je l’ai vu avant les dieux, qui sont ensuite arrivés un à un, comme ces grosses gouttes qui précèdent l’orage. Maintenant, je suis en Angola, entouré de morts, ils se pressent au-dessus de nos têtes, ralentissant tellement nos gestes, nos actions, qu’on finit par s’arrêter comme des pantins dont le ressort s’épuiserait, par ne plus avancer d’un pas et rester figés là ; les actions se chevauchent les unes les autres et le capitaine me dit que son honneur dépend de mon silence, tandis que le lieutenant noir lui demande s’il a bien fait. Affirmation et questionnement, en suspens, ne tiennent qu’à un cheveu, ô Zeus qui règne sur l’Univers et le Néant. Je pourrais dire au capitaine : « Donne-moi la paix » ; alors ma mort aurait une certaine dignité, je ne serais pas qu’une recrue traînée et achevée dans la nuit, comme meurent les léopards et les hyènes. Je pourrais lui dire cela et le capitaine ne serait pas obligé de s’expliquer :
— Je t’ai amené ici pour parler, Raúl, parce que nous avons beaucoup de choses à nous dire… Tu as tout raconté aux autres, et ça je ne peux pas le laisser passer.
Je n’aurais pas dû lui répondre : « Je n’ai parlé à personne » ; je n’aurais pas dû lui dire cela, j’aurais dû me taire, mais dans mon dos la déesse Athéna me suggérait les réponses ; en regardant le capitaine dans les yeux, je savais que quelques minutes plus tard son AK parlerait, je savais que les balles frapperaient mon corps, tandis que le bataillon, la division, l’armée cubaine, tout le monde dormirait, et même les sentinelles. Agustín, allongé dans son hamac si près du mien, dormirait, oublieux de la promesse faite à mon père de me protéger. La raison pour laquelle je suis revenu dans l’Ancien Monde est désormais en train de s’accomplir, le capitaine veut maintenant que je m’agenouille, il veut m’humilier, pour que je ne lui rappelle plus tant la femme morte à Cuba, et je m’agenouille et je m’humilie et je lui demande de ne pas me tirer dessus :
— Par pitié, je n’ai parlé à personne, je ne dirai rien.
Je tends les mains vers lui, je le supplie :
— Non, mon capitaine, pour ce que vous avez de plus cher au monde, non, mon capitaine.
— Tu t’es moqué de ce que j’aimais par-dessus tout, dit-il, pour finalement lever son AK et pointer mes yeux bleus. Une vermine comme toi ne mérite rien d’autre, je vais te rayer de la carte, tu as ruiné l’honneur d’un combattant, tu m’as tout pris, Rauli, tout.
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