Appelez-moi Cassandre
À peine un débris de soldat...
À peine un débris de soldat, habillé en femme la nuit quand personne ne nous observe, le capitaine et moi, jouissant des avantages d’une vie de couple, sous prétexte que je dois écrire les lettres destinées aux mères des morts. À la mère d’Osmel González Izquierdo, le conducteur du transporteur blindé, coupé en deux par un obus de fabrication chinoise. À la mère de Raúl Isidrón, l’opérateur de lance-roquettes antichars de la compagnie, qui ne dessinera plus d’odalisques nues pour aider ses camarades à se masturber et dont le front a été transpercé par la balle d’un fusil de fabrication israélienne qui lui a ouvert un trou béant dans le crâne. À la mère d’Alberto Guerra, emporté par le paludisme un matin où, moi aussi, je délirais de fièvre ; je l’ai vu s’évanouir, tout près de moi à l’infirmerie, avant de se mettre à convulser, tandis que les infirmiers et le médecin se précipitaient vers lui, mais sans rien pouvoir faire ; il n’a pas survécu. À la mère de Roberto Rovira, un gars de Nuevitas, que nous connaissions sous le surnom de Camagüey, qui a marché sur une mine et volé en éclats ; il est monté si haut dans les airs qu’une fois redescendu on ne l’a jamais retrouvé. Aux mères des lieutenants Bernardo Álvarez et José Cifuentes, chefs des première et troisième compagnies, tués par une roquette qui a touché la jeep conduite par Bernardo. À propos de la mort de ces officiers, le rapport doit spécifier : « Les pertes ont été peu nombreuses, mais significatives. »
— Faisons une pause, dit le capitaine qui m’ordonne de me déshabiller.
Il m’aime dans la robe bleue, celle que je n’aime pas, parce qu’elle me fait paraître encore plus mince que je ne suis, elle me rend presque transparente.
— Je veux que tu chantes pour moi, dit le capitaine, quand sur la tente la pluie s’abat avec un bruit terrifiant et que sous une telle trombe personne ne viendra interrompre nos jeux. Fais semblant de tenir un micro à la main et d’être Olivia Newton-John ; chante-moi quelque chose de beau, allez, chante-moi Xanadu.
— Oui, capitaine, dis-je.
— Ne m’appelle pas capitaine, appelle-moi capi, ça me fait plaisir.
— Oui, dis-je.
J’entonne cet air d’une voix à effrayer les léopards, mais ça lui plaît. Le serpent de son sexe commence à se dresser, car je me passe les mains sur le corps et soulève ma robe, un peu, pas trop, juste un peu, pour ressembler à une fille qui, virginale, se veut en même temps provocante. Il boit une longue gorgée, tombe sa veste militaire et la suspend au dossier de sa chaise pour qu’elle ne se froisse pas. Il fait chaud à l’intérieur de la tente de campagne et tout le corps du capitaine brille de sueur et d’anxiété. Je suis moi-même anxieux, quelque chose plane dans l’atmosphère qui ne me plaît pas. On nous observe, je le sais. La nuit est pleine d’yeux, ô mon Zeus, qui nous regardent. Comme le fils du dieu chrétien, je pourrai bientôt dire : « Tout est accompli ! » Ta volonté sera faite, ô mon Zeus, mais le capitaine ne le sait pas encore ; ce qui semble ne durer qu’un instant est en réalité éternel, mais cela il l’ignore.
— Nous sommes gravés dans le marbre, lui dis-je, cessant de chanter et de faire semblant d’avoir un micro dans les mains.
Je le regarde droit dans les yeux, mais il ne m’entend pas.
— Monte sur le hamac et chante de là-haut, ordonne-t-il.
Il est toujours assis dans son fauteuil de toile, il fait nuit noire ; à la lueur du quinquet chacune de mes expressions, des siennes, ressemble aux grimaces de fantômes ; nous projetons nos ombres sur une réalité qui ne nous mérite pas. À moins de cinquante mètres se trouve la tente où dorment les officiers, les membres de l’état-major du bataillon. Si je chantais plus fort, ils pourraient entendre la voix de Cassandre se donner des airs de chanteuse pop. Des airs d’Olivia Newton-John.
— Danse, me demande le capitaine.
Je me dandine sur le hamac comme je le faisais dans les cabarets de Cienfuegos, quand j’avais quinze ans, que je m’habillais en femme et que j’allais danser sous les lumières qui s’allumaient et s’éteignaient, comme les torches qui entouraient la statue d’Athéna le jour où Ajax, le fils d’Oïlée, m’a prise par les mollets, a déchiré ma robe et là, devant la statue de la déesse, m’a violée et a scellé son sort. Je danse à l’intérieur de la tente de campagne du capitaine ; au-dessus de ma tête il y a cette toile militaire, grise, et au-delà tout le ciel d’Afrique et ses étoiles, pas celles de Rauli, le Sans-Os, mais les étoiles de Cassandre. Je danse et soudain je me mets à convulser, je vomis des glaires vertes, je vois une femme qui danse comme moi, c’est une blonde elle aussi, elle a les yeux bleus, elle aussi porte une robe, mais fleurie ; j’entends très distinctement la musique qui l’entoure. Lucy in the Sky with Diamonds, chantent les Beatles, quand soudain elle cesse de danser, sèche la sueur de son front avec un mouchoir immaculé ; un homme lui offre un verre, elle sourit, elle porte le cristal à ses lèvres, boit ; ses yeux se retournent, elle tombe au sol et convulse comme moi. Je vois ce visage aux traits acérés et je la reconnais, c’est la femme du portrait que le capitaine transporte de camp en camp, c’est la femme qu’aime le capitaine, ma rivale, là-bas à Cuba. Elle va mourir dans une semaine, je le sais mais je ne dis rien, j’essaie de continuer à danser et je tombe dans le hamac, je suis encore très faible, la fièvre m’a épuisé.
Toute notre armée en proie à la fièvre progressait sur les collines verdoyantes de l’Angola, jusqu’à notre ancienne base. Nous n’étions plus qu’une armée de vainqueurs moribonds que le peuple acclamait à notre passage.
— Cuba et Angola ! criaient-ils.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? dit le capitaine qui me frappe durement au visage d’une main de soldat. Tu as encore de la fièvre ?
J’ai gâché le divertissement du capitaine ; cette fois son sexe en érection ne répandra pas son sperme dans mon anus. Il n’aime pas voir mon visage, auquel un instant plus tôt il trouvait des airs de star de cinéma australien, retrouver les traits vulgaires d’une recrue cubaine, dont il lui faut s’inquiéter. Il est furieux contre moi. De mauvais jours attendent Cassandre, je le sais, il ne va pas aimer se savoir veuf d’une véritable femme, pour se trouver marié à moi qui ne suis rien. Quand arrivera la lettre l’informant du décès de sa femme et lui demandant s’il veut se rendre à Luanda en hélicoptère pour de là prendre un avion jusqu’à La Havane, et de La Havane se rendre à Gibara où auront lieu les obsèques et où se trouvent ses beaux-parents qui l’attendent inconsolables, il dira « Non, à quoi bon ? » et, pendant trois jours, il ne quittera pas sa tente, sorte d’Achille aux cheveux noirs et à la moustache hirsute.
— Retourne à ton quartier, me dira-t-il en regardant le sol rougeâtre avec des yeux opaques de douleur.
— Oui, capitaine, répondrai-je.
Et je ne trouverai rien à ajouter pour le réconforter. Je me tiendrai presque au garde-à-vous devant lui et, pour la première fois, j’aurai envie de le serrer dans mes bras et de ne pas lui tirer une balle dans la nuque.
— Fiche-moi le camp une bonne fois pour toutes, bon sang ! dira-t-il alors, et dans son regard endurci brilleront d’étroites pupilles de félin.
Je prendrai mon fusil, mon masque à gaz, ma pelle d’infanterie et mon sac à dos, et je regagnerai l’escouade de Carlos, qui a déjà vu la mort, mais pas la sienne ; à l’en croire, il a eu le temps de tirer une très longue balle sur un groupe de soldats sud-africains en retraite.
— Lui, ce doit être un de ces petits Blancs qu’on a tiré de son bac à sable, dit-il aux membres de l’escouade qui, en rangs, l’écoutent et me lancent des regards haineux en me voyant lui tenir tête et le saluer la main au front.
— Sergent, je vous demande la permission de rejoindre ma formation.
— Marilyn Monroe est de retour, il est vrai que sans elle l’escouade était foutue. Qu’est-ce que t’as fait tout ce temps, ma petite ? dit-il en s’approchant, d’une voix féminine qui fait rire les soldats. Réponds, c’est un ordre. T’as intérêt à parler, insiste-t-il devant mon silence.
Enfin, je me décide :
— J’écrivais des lettres pour les morts, dis-je.
Cela lui semble une occupation mystérieuse, digne de respect.
— Si tu dois écrire la mienne, tu diras à ma mère que je suis mort en héros, et ne t’avise pas d’écrire des saloperies, si tu veux pas que je sorte de ma tombe pour te tirer les oreilles, c’est clair ?
Lettres pour les morts, lettres pour la famille des morts. Aujourd’hui, j’ai la triste mission de vous informer que votre fils, un digne soldat de nos bien-aimées Forces révolutionnaires cubaines, est tombé en mission de combat, remplissant honnêtement son devoir de soldat internationaliste. C’est un grand honneur pour nous d’avoir combattu à ses côtés et son souvenir restera à jamais gravé dans nos cœurs. Des lettres pour les morts qui, à leur arrivée à Cuba, lèvent les mères de leurs chaises et les figent dans l’incrédulité quand elles lisent ce bout de papier qui les informe que leur enfant n’est plus. Des lettres pour les morts, d’effroyables lettres qui ne devraient jamais arriver, mais qui arrivent par vagues, une à une, comme les gouttes de pluie qui se faufilent à travers une toiture négligée. Les lettres des morts arrivent. Qui écrira la lettre qui annoncera ma mort ? Personne, car on ne retrouvera pas mon corps, je ne quitterai pas l’Angola, je serai emporté par le flux rétrograde du temps et je retournerai à Troie où je redeviendrai Cassandre. J’aurai de nouveau maille à partir avec le néant. L’effroyable, le sombre silence des dieux est-il audible ? Peut-on l’entendre ? Alors, on n’est ni vivant ni mort, on est en suspens dans cette nasse gélatineuse qu’on appelle l’Empyrée ; c’est ainsi qu’à présent je me trouve, flottant dans le néant, préparant mon retour à Troie, où je reprendrai place dans le ventre d’Hécube, où je redeviendrai l’être haï des dieux, Cassandre la Folle, que personne ne croit ; oui, mais pour l’instant je suis dans la cour de récréation, où je me tiens le ventre parce qu’ils m’ont encore frappé. Ils savent faire mal, ils enfoncent leurs poings, c’est comme si la chair de l’autre se fondait peu à peu dans ma chair, puis quand je tombe, j’essuie des crachats sur mon visage, je m’entends appeler « Sans-Os ! » et ce « Sans-Os ! » retentit comme un signal, un ordre lancé à tout le monde de crier. Sous les traits de Shango, Apollon se trouve parmi eux, je suis seul à le voir, il me regarde et crie-lui aussi « Sans-Os ! » jusqu’au moment où arrive la professeure de maths :
— Mais, les enfants, voyons, ça va encore durer longtemps ?
— C’est qu’il manque pas de culot, ce Sans-Os, dit Ernesto.
— Il ne s’appelle pas Sans-Os, dit Carmen, seule camarade qui proteste quand ils me frappent et qui est allée chercher la prof. Il s’appelle Raúl.
— Fichez-moi le camp, dit la prof. Je n’arrive pas à croire que vous vous comportiez comme ça, à votre âge ! Espèces de petites brutes.
— Il l’a bien cherché, c’est un contre-révolutionnaire, dit Juan Carlos en se moquant, il lisait un livre interdit.
— Et toi, tu écoutes du rock’n roll, dit Carmen.
— Ça, c’est pas interdit et toi, c’est pas tes affaires. Madame, c’est lui qui a donné un coup de pied le premier, demandez à Isabel.
Isabel hoche la tête :
— Oui, madame, Rauli n’avait rien fait et c’est Juan Carlos qui a commencé à le traiter de minet, pour se moquer de lui, alors Rauli lui a tiré la langue, c’est pour ça… Vous savez, il lui a donné un coup de pied au ventre, il est tombé par terre et après tout le monde s’est jeté sur lui, c’est exagéré, quand même ! Tout le monde criait « Sans-Os, Sans-Os, Sans-Os ! » Moi, ça m’a fait de la peine, j’ai même eu envie de pleurer… Quels salauds, ces garçons !
Toujours par terre, je les regarde parler, je ne me décide pas à me lever.
— Silence, on n’est pas dans une Assemblée de reddition de comptes du pouvoir populaire ! dit la prof. Allez ! Tout le monde en classe, la récréation est terminée, vous êtes punis, et gare à vous si j’apprends que vous le brutalisez encore.
Pendant qu’on rentre dans la classe, la professeure de maths me tend la main et m’aide à me relever.
— Tu vas devoir apprendre à te défendre, un jeune révolutionnaire doit savoir se défendre, surtout quand il est le plus petit de la classe, un bout de chou, mais il y a peut-être quelque chose qui explique pourquoi on ne t’aime pas, Raulito ; qu’est-ce que tu fais ?
— Je ne sais pas.
— Moi, je crois que tu sais trop de choses ; tu ne devrais pas être si savant, laisse aussi les autres répondre un peu en classe… Je sais que tu lis des livres, et c’est très bien pour ta culture, mais laisse-les à la maison, ici, les garçons, ce sont presque tous des sportifs, des brutes, c’est pour ça qu’ils te détestent… .
— Oui, m’dame.
J’entre dans la classe avec elle, je m’assois à mon bureau et je balance les jambes en l’écoutant dire que nous devons nous respecter les uns les autres.
— Mais Raúl n’est pas un révolutionnaire, dit Ariel, un garçon presque aussi petit que moi, presque aussi maigre, mais très agité. Les pédés, ils peuvent pas être des révolutionnaires.
Rires dans la classe. La prof me regarde et soupire :
— D’abord qui vous dit que Raulito est homosexuel ? Il n’a que dix ans, et ce n’est pas des petits morveux comme vous qui pouvez savoir ce que c’est, un homosexuel… Vous voulez que j’en parle à vos parents ? C’est ça que vous voulez ?
Silence dans la classe, personne ne souhaite cela, et moi non plus.
Moi encore moins.
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