Appelez-moi Cassandre
Si Laocoon n’avait pas planté sa lance...
Si Laocoon n’avait pas planté sa lance dans le ventre du cheval, ç’aurait tout changé, on y aurait entendu résonner les armes des Achéens et ce coup n’aurait pas fait taire leurs murmures, ces murmures que je désirais que mon père entende.
— Ils sont à l’intérieur, dis-je, serrant si fort le bras de mon père que j’y enfonce mes ongles.
— À l’intérieur de quoi ? a demandé Priam en faisant semblant de ne pas me comprendre.
— Tu as entendu Laocoon, ai-je insisté, ils sont à l’intérieur de ce faux cheval de bois.
— Ne sois pas si brusque, ma fille, a dit Hécube, laisse ton père tranquille.
Je voulais être convaincante :
— Vous ne voyez pas que le cheval n’entre pas par les portes de la cité ? Laissons-le ici dans la plaine, ce sera une offrande à Poséidon.
Mon père, mon pauvre père, si pieux et si naïf à la fois, mon pauvre père qui me regarde comme s’il ne me voyait pas :
— Comment peux-tu demander que nous le laissions dehors si c’est une offrande à Poséidon ? Que pensera le dieu si nous laissons son cheval à la merci des hors-la-loi et des brigands ? Regarde, ma fille, les Achéens sont partis, on ne voit plus une seule voile à l’horizon. Plus une. Ils ne sont pas là, ils sont partis, nous allons ouvrir une brèche dans la muraille pour que ce magnifique destrier puisse entrer, après quoi nous ferons une fête à Troie et je danserai avec toi, ma fille ; cesse donc ce froncement de sourcils qui enlaidit ton visage, Cassandre… Allez.
J’ai regardé ce rustique, cet énorme cheval de bois. La lance de Laocoon tremblait encore dans le ventre de bois. Je me suis approchée et j’ai posé ma main sur l’un de ses mollets humides de sel, ces extrémités fabriquées à partir d’épaves de nefs que mon frère Hector avait incendiées. Il portait en lui les Achéens et la ruine de Troie. J’ai essayé d’insister, mais Hélène a passé son bras autour de mes épaules.
— Allez, Cassandre, ce n’est pas un endroit pour une jeune fille nubile, a-t-elle dit de sa voix répugnante et cajoleuse.
Et elle m’a entraînée loin de mon père, je l’ai suivie, comme un agneau je l’ai suivie, j’ai suivi Hélène, j’ai pénétré dans la ville par les rues, franchi les portes de chêne, suivie d’une foule d’enfants qui jouaient : les uns faisaient Hector, d’autres Achille et nous tuaient au combat. Je me suis retournée et j’ai de nouveau regardé le cheval, j’ai écarté la main d’Hélène de mes épaules, j’ai voulu revenir en arrière, mais les portes se sont refermées sur mon passage et les sentinelles m’ont fixée les bras croisés.
— Fini de jouer, ont-elles dit.
J’ai dix-sept ans, dans six jours c’est mon anniversaire et je sors la nuit à Cienfuegos, je porte un pantalon court, à l’intérieur duquel j’ai glissé une petite robe en coton russe que j’ai achetée au marché noir. Je me change chez mon ami Roberto, dont les parents ont quitté Cuba pour Miami ; il a la maison pour lui tout seul, jusqu’au retour de sa sœur de Varadero. C’est une très vieille bicoque en bois, pleine de fantômes qui nous regardent entrer, Roberto et moi, dans la chambre de ses parents, ornée d’un immense miroir, devant lequel nous nous changeons en riant. Jaloux, les fantômes nous regardent nous livrer une bataille d’oreillers, sauter sur le grand lit et écouter ABBA à la radio, qui chante Chiquita en espagnol ; nous nous maquillons, heureux comme deux filles. Roberto aussi s’habille en femme. Il a vingt ans, mais en paraît dix de plus, il a peur, il m’observe de ses pupilles tremblantes, c’est sa première fois, et ça l’excite beaucoup.
— Oh, si on s’en rend compte, on va nous tuer, dit-il en prenant mes mains dans les siennes, des mains trop grosses pour être féminines. Toi, oui, tu ressembles à une fille, dit-il quand nous sommes déjà habillés en femmes dans le salon de sa maison, entourés des portraits de ses grands-parents et ses arrière-grands-parents, des fantômes au regard à présent courroucé. Toi, personne ne va te reconnaître, mais moi…
— N’aie pas peur, lui dis-je, mais surtout ne parle pas, car tu as une grosse voix ; si on nous entend, on va nous mettre en pièces, alors tais-toi.
— D’accord, je vais faire comme si j’étais muet.
— Et ne t’avise pas de reluquer les braguettes, aucune femme ne fait ça, lui dis-je pour qu’il ne baisse pas le cou, comme une gazelle envoûtée, et qu’il ne reste pas bouche bée quand les danseurs agitent leurs couilles à côté de lui.
On va danser, c’est mon dernier jour à Cienfuegos. Demain, je serai dans un camion de transport de troupes à destination de Loma Blanca, là on va me préparer pour l’Angola, on fera de moi un petit soldat de plomb, c’est mon dernier jour en civil, alors Roberto et moi, nous allons en boîte danser sous les lumières. Lumières qui me ramènent à Troie, je tourne sur moi-même, je tourne, j’ouvre les bras et tourne en regardant le plafond et me voici une autre. Je suis devenue Cassandre en tunique de lin, je suis déjà aux pieds de la statue de la déesse, enveloppée dans la fumée des encensoirs, la chaleur du feu sur mon visage, le parfum des agneaux sacrifiés, je peux entendre cette langue que je ne comprends qu’endormie.
— Cassandre, Cassandre, réveille-toi, me dit ma mère quand je danse. Tu trembles, ma fille.
Je tremble parce que je me vois dans un endroit inconnu, très loin de Troie, je suis un homme habillé en femme qui se rend à une fête où il est très dangereux d’aller, car si on me découvre, on va me tuer. Personne ne doit soupçonner que nous avons un pénis. Personne.
— Au moindre soupçon, nous sommes morts et notre mort ne sera pas douce, on nous lynchera comme on l’a fait avec Farah María : après on dira que nous nous sommes jetés sur leurs bites, dit Roberto. N’oublie pas que je m’appelle Magalí.
Moi, c’est Nancy.
Magalí et moi arpentons les pavés de Cienfuegos, en nous dandinant mais sans excès. Nos talons font clac ! clac ! La nuit commence, nous affichons un air sombre. Les jolies filles ne doivent pas trop sourire ; les bras croisés, elles fixent d’un regard fier un lieu imprécis entre ciel et terre. Il m’a fallu des mois pour apprendre à Roberto à marcher avec des talons, mais à présent, il les porte presque mieux que moi, bien que dans ma main je sente trembler son coude. On nous regarde. Ella va de todo juego, con aro, y balde y paleta ; el balde es color violeta ; el aro es color de fuego. (Elle n’y va que pour le jeu, un seau, sa pelle, un cerceau ; couleur violette le seau ; le cerceau couleur de feu.)
— Prenons un taxi, dit Magalí qui, à dix pâtés de maisons seulement, a peur de marcher ainsi dans la rue.
Comme c’est dimanche, elle est très fréquentée, les gens se retournent sur nous. Un homme à vélo me lance :
— Salut, la blonde.
— Où allons-nous trouver un taxi à cette heure ? dis-je à Magalí. Marchons encore, s’il te plaît, on n’est plus très loin.
Nous arrivons. Le dancing s’appelle Xanadu et pour les filles l’entrée est gratuite. Un gros homme nous laisse entrer, il porte une guayabera blanche cintrée et nous dévisage sans un sourire.
— Entrez, nous dit-il.
L’endroit est bondé. Les lumières de toutes les couleurs nous explosent au visage.
— Vous êtes au Xanadu, où tout est possible, dit quelqu’un au micro, avant de passer Olivia Newton-John sur la chanson du film Xanadu.
— Que veut dire Xanadu ? me demande Magalí lorsque nous traversons la piste en direction du bar.
Ici, elle se sent plus en sécurité, grâce aux lumières qui s’allument et s’éteignent, rendent indistinctes les silhouettes.
— C’était le nom du palais de l’empereur moghol, lui dis-je.
— Toi, tu sais tout, dit-elle.
— N’exagère pas.
Nous arrivons au bar où un grand serveur chauve au sourire joueur nous demande :
— Qu’est-ce que les poupées vont prendre ?
— Une bière, dis-je.
— Un mojito, dit Magalí.
Musique d’Olivia Newton-John pour les hommes qui vont bientôt faire la guerre, car Cuba est en guerre, très loin, en Angola. Moi aussi, je vais à la guerre, mais je ne suis pas un homme, je suis une petite blonde, assise sur un tabouret, dos au bar, à côté d’une grande brune, nous regardons les garçons et les filles se démener sur la piste de danse. Puis quelqu’un s’assoit à côté de moi et me chuchote à l’oreille :
— Toi, tu es Wendy et ta petite amie, c’est le capitaine Crochet, il ne lui manque que le cache-œil et la main de fer.
Je me retourne. C’est un jeune mulâtre, élancé, au sourire triomphant, qui, au fil de la conversation, s’avère être un boxeur connu, membre de l’équipe nationale, il part lui aussi, pas en Angola mais en Finlande.
— Voulez-vous boire autre chose ?
Mais, avant de nous laisser répondre, il demande déjà au serveur un autre mojito pour Magalí et des bières pour lui et moi.
Le garçon chauve débouche les bouteilles et s’apprête à les poser sur le bar, mais le jeune boxeur demande un verre pour moi qui suis une dame.
— Qu’est-ce que c’est que ces manières ? dit-il en regardant sérieusement le serveur qui s’excuse, pose un verre bleu devant moi et prépare le mojito de Magalí.
— À votre santé à toutes les deux, dit le boxeur avant de boire.
Nous buvons nous aussi. Sur la piste de danse, les couples dansent désormais au rythme des Los Van Van. Baila como el buey cansado, compóntela tú que ya estás cansado (Danse comme le bœuf fatigué, compose-la-toi toi-même si tu en as assez), entend-on dans les haut-parleurs tandis que les gens se meuvent à pas si maladroits et si comiques que Magalí et moi, nous avons du mal à contenir nos rires.
— Et vous, à part être jolies, vous faites quoi ? demande le boxeur en posant une de ses mains robustes sur ma cuisse gauche, que couvre le tissu de la robe.
Je retire sa main en le regardant dans les yeux.
— Excuse-moi, dit-il.
— Ce n’est pas grave, lui dis-je. Elle, elle est infirmière et moi, je suis encore au lycée.
Magalí a l’air inquiète, elle reprend peur. Le fait que ce jeune boxeur, en la voyant, lui ait dit qu’elle ressemblait au capitaine Crochet l’a sidérée, remplie de doutes, elle a l’impression qu’on est sur le point de découvrir la supercherie et que ce dancing de garçons et de filles heureux va se transformer en un enfer de coups de pied et de cris. « Bande de pédés ! » va-t-on nous crier si on nous découvre, jusqu’à se casser la voix, et puis nous serons conduites au commissariat, couvertes de bleus et de sang, et là il faudra encore rendre des comptes, pour finir tout droit à La Patera, ce quartier de la prison bien connu à Cuba, où l’on enferme ensemble homosexuels, travestis et hermaphrodites. Près de la mienne, la main de Magalí tremble, je suis son seul bouclier et sa sécurité, moi, oui, je ressemble à une femme, et le boxeur effleure ma main gauche.
— Tu veux bien que je te lise les lignes de la main ? questionne-t-il.
Je fixe ses yeux aux reflets d’or fauve, presque noir, son visage au nez aquilin qui ne ressemble pas à celui d’un boxeur.
— À condition que tu me permettes de lire les tiennes.
— OK, je commence.
Il prend ma main droite, la caresse et l’embrasse sur la paume. J’ai emprunté à ma mère un peu de son parfum Alicia Alonso pour m’en asperger les mains, les coudes et derrière les oreilles, il n’est donc pas étrange qu’il dise que je sens très bon, mais ensuite il adopte la voix profonde et sombre d’un homme plus vieux que son âge.
— Tu es très sensible, Nancy, une fille exceptionnelle, formidable, quand tu auras fini le lycée tu iras à La Havane faire une licence en histoire de l’art, tu vas obtenir ton diplôme, tu auras ensuite deux enfants, des jumeaux, et tu achèteras une maison à Miramar… Tu vas réussir dans la vie, je le vois clairement, très clairement, ici dans le creux de ta main.
Il dit cela avec le plus grand sérieux en me regardant dans les yeux, les jeux de lumière rendent sa peau d’abord violette, puis rouge, puis bleue et enfin jaune.
— Maintenant c’est mon tour, dis-je en lui prenant la main.
Je n’aurais pas dû. Il va bientôt mourir dans un accident d’avion. Je sens dans ma poitrine l’oppression qu’il ressentira lorsque l’avion commencera à perdre de l’altitude et qu’il saura ce qui l’attend en bas, alors il voudra prier mais les mots n’arriveront pas à ses lèvres. Cependant, il me regarde avec un large sourire et je souris de même, que faire ? Nous ne sommes que des figures figées sur cette toile que vous, les dieux, n’en finissez pas de peindre, ô mon cruel Zeus.
— Tout va bien, Nancy ? Vais-je être champion olympique ?
— Oui, mais tu ne remporteras qu’une médaille d’argent, dis-je en le voyant perdre son dernier combat contre un grand Yougoslave.
— Eh bien ! ça me suffit, dit-il. Allons danser, et que le capitaine Crochet nous attende ici.
— Ce n’est pas une façon de traiter une dame, dis-je patiemment, et je bois un peu de cette bière qui n’est plus aussi fraîche.
— Je dis ça affectueusement, en réalité elle est très belle, j’attends juste un ami karatéka qui aime les grandes femmes, il doit être sur le point d’arriver… Allez.
Nous allons au centre de la piste et nous dansons. Demain, je vais à Loma Blanca et de là en Angola, aujourd’hui c’est mon dernier jour à Cienfuegos et je danse, habillé en femme, dans les bras d’un boxeur en écoutant Roberto Carlos chanter Comenzó esta música suave […] Qué bien si esta música suave no terminara jamás (Cette musique douce a commencé […] Qu’il serait bon que cette douce musique jamais ne prenne fin). De sa place au bar, je vois le visage de Magalí s’allonger, triste oiselle. Plus tard, je serai déjà en Angola, quand un chauffeur routier lui donnera une telle raclée qu’il la clouera trois semaines sur un lit d’hôpital d’où elle m’écrira une lettre que jamais on ne me remettra, car les glorieux soldats de l’Angola ne peuvent pas recevoir de lettres écrites par des pédés. La lettre restera dans le bureau d’un robuste employé des postes, un membre de la Sûreté de l’État, qui publiera une directive : « Enquêter sur le soldat Raúl Iriarte », mais à l’arrivée de l’enquêteur, je serai déjà en train de naviguer sur les eaux sombres du Styx, je ne serai plus que cette poignée de poussière et de brins d’herbe traçant des signes sur la terre africaine, j’attendrai déjà que l’univers, comme une vieille femme au sommeil agité, revienne à son point de départ et me ramène dans le ventre d’Hécube, que renaisse Troie, la cité aux douze portes. C’est ce que tu m’as demandé, ô Zeus, tu es entré dans le trou où je gis, la tombe que j’ai creusée pour que le capitaine enterre notre secret et, sous la forme d’une brise bienveillante qui a rafraîchi mon front défunt, tu m’as demandé de raconter ce que j’ai vécu pendant que j’étais un petit soldat de plomb, qu’on appelait Marilyn Monroe. « Raconte-leur », m’as-tu dit et je t’obéis, ô mon Zeus, comment pourrais-je m’y refuser ? Je couds mes souvenirs. Je les laisse couler dans ma tête qui n’est plus qu’un peu de poussière en terre d’Afrique ; combien de milliards d’années se sont écoulées ?
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