Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 8 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

— Il n’a pas toujours été comme ça...

— Il n’a pas toujours été comme ça, dit ma mère à Liudmila, parce que je me suis encore enfui de l’école et que la Russe est venue me chercher sur la promenade maritime dans sa Lada bleue, m’a vu assis en train de regarder la mer et m’a appelé avec sa voix pleine de r :

— Raurito.

Puis elle est descendue de voiture, s’est assise à côté de moi et m’a parlé du monde, et ça m’a fait bizarre, car j’ai mis ma main dans la sienne et je me suis senti très proche de cette horrible Russe qui veut nous prendre mon père et qui maintenant me dit :

— Rentrons, ils sont très inquiets.

Je monte dans la voiture, je rentre, j’ai déjà onze ans, mon frère José et mon père m’attendent dans le salon, et ils disent :

— Joyeux anniversaire, Raulito.

Je souris, car c’est mon anniversaire et la Russe prend des airs d’héroïne parce qu’elle a réussi à me ramener entier à la maison, sans qu’on ait touché à un seul de mes cheveux.

— Pourquoi t’es pas allé à l’école ? demande mon père.

— C’est mon anniversaire.

— Le devoir avant tout, dit-il en souriant.

Ma façon d’être ne plaît pas à mon père, je le devine à sa moue torve, son regard las, sa façon maladroite de me caresser la tête. Il sait que je connais son secret, il ne sait pas comment je le sais, mais il le sait. Ma mère le sait aussi, elle montre ses dents si blanches et dit :

— Joyeux anniversaire, Raulito.

Ma mère porte une robe à fleurs, c’est une robe russe, ses sandales aussi sont russes et elle ressemble elle-même à une Russe, elle s’est teinte en blonde sans se rendre compte qu’elle imite Liudmila ; tout cela est si étrange. Moi-même, j’ai l’air plus russe que cubain parce que je suis très blond, trop pâle de peau pour le soleil des tropiques, trop féminin.

— Tu me fais penser à Julien Sorel, dit la Russe sans que je comprenne l’allusion. Tu as l’air d’un petit Français du XIXe siècle, si délicat.

Liudmila me caresse le visage. Mon frère José la regarde d’un air farouche. Il regarde tout le monde d’un air farouche, il est comme ça, il va mourir à trente-cinq ans dans un accident de moto, très loin d’ici, dans le Nebraska, si bien que mes parents nous survivront à tous les deux, ils ne le savent pas encore, nous avons l’air tous si heureux et si jeunes, et la Russe m’a apporté un cadeau. Guerre et Paix de Léon Tolstoï.

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