Appelez-moi Cassandre
— Marilyn Monroe ! me crie Carlos...
— Marilyn Monroe ! me crie Carlos, qui m’a demandé une cigarette que, ne fumant pas, je ne lui ai pas donnée.
— Tu fais ta maligne, Marilyn Monroe ! ajoute-t-il. Mais moi, je suis ton sergent, et si je te demande une cigarette, tu dois en avoir. Pour qui tu te prends, putasse ? Allez ! Trouve-moi ça !
— Je peux encore chanter comme Sara González, dis-je dans un murmure, mais il me crie de parler plus fort.
— Qu’est-ce que t’as, t’es mongol ou quoi ?
— Je peux te chanter quelque chose comme Sara González, dis-je plus fort.
— Fais pas le malin avec moi ! hurle Carlos. Il me faut une cigarette, putain !
Je regarde les autres soldats. Matías, qui a enlevé sa chemise militaire et qui, assis sur une pierre, fume ; Fermín qui fume lui aussi, non loin de Matías ; Rogelio Isidrón, le gros, peut-être le plus faible après moi, qui évite de nous regarder comme s’il craignait que Carlos, avec l’imprévisibilité qui le caractérise, se tourne vers lui, m’oublie et lui crie une fois de plus : « Je veux pas de gros lards dans mon escouade. Qu’est-ce que t’as ? Fais un régime, cours, et que j’aie pas à te le répéter ! »
Rogelio Isidrón dessine des femmes nues pour aider les autres à se masturber. Ses dessins atteignent une certaine dose de réalisme tout à fait du goût des soldats, et, grâce à ça, il s’est fait plus ou moins accepter. Pas moi. Aucun officier ne se trouve à proximité, ils sont tous en train d’instruire des soldats angolais, Carlos peut donc se défouler à sa guise, car même Agustín est absent : il est au quartier en train d’écrire une lettre à sa petite amie qui s’appelle Teresa ; je l’ai rencontrée à Cuba, lorsque nous faisions nos classes ensemble. Une grande mulâtresse au teint pâle, qui est la sœur d’un déserteur, rebaptisé la Milicienne et qui a pris une sacrée raclée pour avoir refusé de partir en Angola. Ce n’est pas mon cas. Moi, j’y suis et je sens sur mon visage le souffle de Carlos qui me hurle :
— Une cigarette, Marilyn Monroe !
Je ne bouge pas, je respire à peine, je me contente de le regarder dans les yeux. Je sais comment il mourra, à soixante-dix ans d’une rupture d’anévrisme, à Matanzas où il est né, mais le savoir ne m’est d’aucune utilité. Je ne suis pas encore la belle du capitaine, il ne m’habille pas encore de ces vêtements féminins si coûteux qu’il rapporte des demeures coloniales de Luanda, je ne mets pas encore de rouge à lèvres ni de rimmel bleu sombre, et pourtant Carlos croit déjà savoir que je suis Marilyn Monroe, mais moi je suis Cassandre.
— Je n’en ai pas, je ne fume pas.
— Alors comme ça, la petite n’a pas de cigarettes, eh bien ! ici il faut avoir des cigarettes, dit Carlos avant de se baisser.
Amaury, tout près de lui, grand et gros, sourit en voyant Carlos joindre les paumes de ses mains pour ramasser une grosse poignée de terre jaune, avant de se relever.
— Soldat, garde à vous ! Enlevez votre casquette. Si vous bougez, je vous tue, vous avez compris ? C’est clair ?
Je suis au garde-à-vous, aussi raide qu’une colonne dans le temple d’Athéna, je me tiens droit sous le ciel bleu d’Afrique qui semble vouloir tout calciner, je me tiens droit alors que le monde prend déjà une odeur de terre, la secrète odeur de ces dieux qui ne sont pas vraiment partis, et la terre tombe sur mon visage, pénètre entre mes lèvres pincées et tout le monde nous regarde, Carlos et moi ; nous sommes les seuls acteurs au monde de cette scène. Je sens la terre de l’Angola sur mes lèvres, je la sens comme le goût d’une antique pièce de monnaie achéenne que quelqu’un dépose dans ma bouche pour que je paie mon voyage dans l’Hadès.
— Mais bats-toi, Raúl, qu’est-ce que t’as, t’es une poule, ou quoi ?
C’est Marcos qui parle, cet échalas. Il n’y a pas la moindre solidarité dans ses propos, ça fait juste partie du jeu.
— Lui, il sait pas se battre, dit Carlos. Le jour où des Négros vont l’attraper, ils vont lui enfoncer une roquette dans le cul, vous allez voir, ils vont s’en servir comme d’une petite poule. Ce mec, il a rien d’un Cubain…
— Non, je ne veux pas être cubain, dis-je dans un murmure.
— Qu’est-ce que t’as dit ? demande Carlos. Répète un peu, Marilyn Monroe, que je puisse te répondre, dis-moi ça.
Je ne dis rien, je sais ce que je fais ici, mais je ne peux pas le révéler, je sais pourquoi je suis revenu.
Carlos regarde autour de lui :
— Il dit qu’il veut pas être cubain, c’est qu’un lâche, on va lui apprendre ce qu’est un Cubain. Ignacio, apporte encore de la terre.
Ignacio, le petit, un soldat aussi minuscule que moi mais qui connaît les arts martiaux et qu’on respecte pour cette raison, prend sa pelle d’infanterie et la remplit de terre jaune.
— Jette-la sur la tête de ce fils de pute, cette vermine contre-révolutionnaire, qui veut pas être cubain.
— Non, pas ça, dit Ignacio.
— C’est un ordre, dit Carlos, qui ajoute : C’est qu’un jeu, il doit apprendre à être un homme, parce que, le jour où il faudra se battre contre les Sud-Africains, sa mère ne sera pas là pour lui torcher le cul.
— Qu’est-ce qu’il y a, ici ? dit une voix qui m’est familière. Soldats, garde à vous !
C’est le capitaine, accompagné de Martínez, le conseiller politique, et des chefs de compagnie, les lieutenants Gilberto, Ernesto, Amado, Sergio et Raymundo ; ils se sont approchés sans qu’on s’en rende compte. Les officiers, vêtus d’un nouvel uniforme de camouflage qui contraste avec le vert olive défraîchi de nos vêtements, se tiennent debout devant nous. Aussitôt, nous nous mettons au garde-à-vous, évitant de regarder leurs visages sévères, pleins de moustaches.
— Sergent Carlos Valdivia, expliquez-moi ce que vous faites ici, crie le capitaine d’une voix de stentor, en voyant le trio que nous formons : Ignacio, qui retient d’une main sa pelle d’infanterie plantée au sol pour se mettre au garde-à-vous, Carlos, qui n’a pas eu le temps de se nettoyer les mains, et moi, plein de terre jaune collée à mon visage en sueur.
— À vos ordres, camarade capitaine, crie Carlos comme on lui a appris à l’école des sous-officiers. Je vous informe que la recrue Raúl Iriarte et moi faisions un entraînement de camouflage pour mettre à profit ce temps de repos.
— Mais je vois ça ! ironise Martínez d’une voix lente. En voilà un militaire dont l’honneur de combattant dépasse tout ! Je vous félicite, sergent Carlos Valdivia.
Le chef de ma compagnie, le lieutenant Amado Salvaterra, hoche la tête et le capitaine s’approche ; c’est la première fois qu’il me regarde dans les yeux.
— Quel est votre nom, soldat ?
Dans la plaine angolaise je me tiens droit. Il n’y a personne autour de moi, rien qu’un vautour qui attend ma mort pour me dévorer les entrailles, je suis Prométhée, condamné et, en même temps, je suis Cassandre et je me sais condamné. Je me tiens droit dans la plaine angolaise, je regarde pour la première fois le capitaine dans les yeux, je regarde ses yeux noirs de Cubain oriental de mes yeux bleus de pouilleux qu’on appelle Marilyn Monroe. La terre de l’Angola me remplit la bouche, c’est comme une prémonition, mais n’osant pas la cracher je marmonne d’une voix sablonneuse :
— À vos ordres, mon capitaine. Soldat Raúl Iriarte.
Que fais-tu ici ? semblent interroger les yeux du capitaine. Qu’est-ce que tu fais dans une unité de combat de l’armée cubaine au milieu de nulle part ? semblaient demander les yeux du capitaine. Qu’est-ce que tu fais ici ? Dis-moi.
— Soldat Raúl Iriarte, ce que le sergent Carlos Valdivia affirme est-il vrai ?
— Oui, camarade capitaine !
— Mettriez-vous en doute mes paroles, camarade capitaine ? demande Carlos.
— Cela ne ressemble pas à une instruction, ni à rien de ce genre, cela ressemble à du harcèlement et ici, c’est mon unité, alors vous faites ce que je dis et, dans mon unité, je ne tolère pas qu’on rabaisse l’honneur d’un soldat… Lieutenant Salvaterra, infligez un supplément de service à ces trois-là…
— Y compris au sergent ?
— À tous les trois.
Supplément de service : courir avec un sac à dos plein de cailloux sous le terrible soleil angolais. S’accroupir dix fois de suite, le sac chargé de pierres, creuser un trou dans la terre jaune à l’aide de la pelle d’infanterie puis le remplir, recommencer dix fois. À côté de moi se trouve Ignacio, ainsi que Carlos qui me souffle :
— C’est ta faute, pédé, mais tu vas voir, tu vas voir.
— Lâche-le, Carlos, dit Ignacio.
— Toi, t’en mêle pas, tu fais peut-être du karaté, mais moi j’en ai rien à foutre.
Je sens le monde s’éloigner jusqu’à n’être plus qu’une flammèche qui brille à l’horizon. Un scarabée angolais que j’ai trouvé et moi nous trouvons au bord du trou que j’ai creusé avec ma pelle, le scarabée tente d’escalader une motte de terre jaune. Je regarde son dos noir translucide et je sens le monde s’éloigner de plus en plus… Je suis Cassandre, je suis à Troie et je suis Cassandre, je vois arriver le grand berger aux larges épaules qui sourit aux femmes de Troie avec une suffisance blasée et je sais qu’à cause de lui la ville périra, je sais que c’est Pâris, je sais qu’il est un fils de mon père. Je cours au temple de la déesse, je me laisse tomber devant la statue qui me regarde de ses yeux de chouette fardés, je sens la salive me remplir la bouche, je commence à trembler, Athéna parle pour moi quand j’annonce la ruine de la cité.
— La ville de Troie sera ruinée par la faute de ce nouveau venu qui aurait dû mourir il y a longtemps, dis-je, et tous me fixent d’un regard inflexible.
— De quoi il parle, ce dingue ? entends-je dire Carlos avant de m’évanouir.
On m’emporte à l’infirmerie.
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