Appelez-moi Cassandre
C’est mon anniversaire, la Russe m’offre...
C’est mon anniversaire, la Russe m’offre un livre de Kierkegaard, le seul de lui que j’aurai de ma vie. Elle me donne Crainte et Tremblement en anglais ; alors j’apprends l’anglais pour le lire. Je m’y plonge dès mon retour de l’école. J’entre dans sa pensée comme on gagne un port sûr où l’on a déjà mouillé, je me sens un peu comme Abraham auquel cette canaille de dieu des chrétiens ordonne de tuer son fils Isaac, pour ensuite se repentir. Je lis Kierkegaard pendant qu’il pleut, et, quand pointe une éclaircie, je continue de le lire. Athéna, elle, ne se repent jamais : quand elle envoie un homme en tuer un autre, c’est qu’elle y a bien réfléchi, ce n’est pas pour le mettre à l’épreuve, les dieux n’ont pas besoin d’éprouver les mortels. Moi, je suis né les yeux ouverts, c’est du moins ce que me dit ma mère.
— Tes yeux étaient d’un bleu très clair qui par la suite s’est assombri, Raulito, dit-elle profitant de l’absence de papa pour jouer à m’habiller en fille, comme si j’étais sa sœur défunte.
— Sœurette, tu es chaque jour de plus en plus jolie, tu vas me manquer quand je déménagerai à Cienfuegos avec José, mais tu viendras avec moi, n’est-ce pas ? dit-elle.
— Je ne veux pas être un obstacle dans ta vie, Mariela.
— Jamais je ne te quitterai, petite sœur, tu es pour moi ce qui compte le plus au monde, que ferais-tu dans cet horrible Cruces ? Viens avec nous, José ne s’y opposera pas, il est un peu rude, c’est vrai, mais il a un cœur d’or, ajoute maman qui me sourit, me caresse les cheveux et dit que si elle avait un fils, elle aimerait qu’il soit blond et qu’il ait les yeux clairs comme moi, son unique sœur.
Ma mère sent l’eau de Cologne Tú. Elle peut jouer à ça tout l’après-midi, elle peut m’asseoir sur ses genoux, me chanter une chanson et dire :
— Nancy, parle-moi de ton premier petit ami, ce Rolando, parle-moi de lui, il avait les yeux noirs et la bouche tordue d’un menteur, n’est-ce pas ? Et il voulait t’emmener à La Havane, non ?
Je dois lui parler d’un homme grand et robuste, noir comme la suie, que je n’ai jamais vu de ma vie, et lui dire qu’il jouait du saxo comme personne, que son sourire avait quelque chose d’ardent, celui d’un homme plein de passion.
— Et pourquoi est-ce que vous vous êtes fâchés ? demande ma mère.
— Parce que c’était un coureur de jupons et qu’un jour je l’ai surpris au lit avec l’une de mes camarades de ballet.
— Ah, maman avait raison de ne pas vouloir te laisser partir à La Havane pour suivre des cours de danse classique, tu es revenue avec un ventre dont ensuite tu t’es débarrassé, et les cheveux de papa ont blanchi d’un seul coup, tellement il a eu honte, lui, l’homme le plus distingué et le plus honorable qu’on ait croisé dans les villes de Cuba.
— Il a vieilli parce qu’il s’est enterré à Cruces et qu’il l’a bien voulu, il aurait pu déménager à La Havane, ai-je répondu pour que ma mère aille chercher les poupées et joue ensuite à l’époque où elle et sa sœur jumelle étaient toutes petites, où ma mère n’était pas encore la petite fille sage qui irait loin, pour finalement ne rien faire, où Nancy n’était pas encore la folle de la famille, la brebis galeuse, malgré ses cheveux blonds.
J’ai quinze ans, je mesure à peine un mètre cinquante-cinq et je ne pèse pas cinquante kilos. Mon père mesure deux centimètres de plus que moi, un de plus que mon frère José qui pour cela se croit le roi de l’univers ; c’est du moins comme ça qu’il se voyait, car papa a essayé de le frapper comme avant, quand il le laissait KO à force de coups, mais José, qui passe des heures sur le toit de l’immeuble à soulever de la fonte avec ses copains et à faire du karaté, ne s’est pas laissé faire. Alors, José a dû quitter la maison pour aller vivre avec Flor, sa petite amie qui avec trois ans de plus que lui a un diplôme d’infirmière, car mon père lui a dit que s’il restait, il arriverait un malheur.
— Je vais te massacrer à coups de machette, le menace-t-il sérieusement en essuyant le sang de son visage.
Mon père est lui aussi près de partir s’installer chez « cette salope de Svetlana », comme maman appelle la Russe, mais ce n’est pas ça qui va faire revenir José. Il a pris goût à la rue, il a déjà dix-neuf ans, il aime le rock’n roll et les filles noires ; maman trouve cela dégradant ; craignant qu’un jour il lui présente une petite-fille noire, elle prétend qu’elle a autre chose à faire que de peigner des cheveux crépus. Ma mère préfère me peigner, moi ; elle me met un nœud bleu et m’appelle Nancy. Je voudrais aller dans ma chambre lire Kierkegaard, comme ça, habillé en fille.
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