Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 35 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

Je revois la Russe. Mon père n’est pas là...

Je revois la Russe. Mon père n’est pas là, Liudmila m’ouvre la porte, m’embrasse sur les joues, met le samovar à bouillir et, pendant que le thé infuse, nous nous asseyons sur le canapé et elle me parle d’abord de la vie, là-bas au milieu des bouleaux, au centre de la Russie, puis elle se rend dans la pièce qui lui sert de bibliothèque, revient avec plusieurs livres et me parle de Boris Pasternak, Vladimir Maïakovski, Anna Akhmatova, Virgilio Piñera, José Lezama Lima. Elle me parle lentement, me regarde dans les yeux, comme si elle me léguait quelque chose de très beau, la Russe est si éloquente que je parviens à voir ces villes blanches et froides, pavées de douleur, de sang et de beauté. En l’écoutant, les vers de García Lorca me viennent à l’esprit : Los dos ríos de Granada, uno llanto y otro sangre. (Les deux fleuves de Grenade, un de larmes, un de sang.) Tout est comme ça, me dis-je, personne ni rien ne va bien. La veille, j’avais acheté deux livres : Reconnaissant comme un chien de Rafael Alberti et l’Anthologie poétique d’Eliseo Diego. Je n’aurais pas dû les lire, ô mon Zeus, car en les lisant j’ai compris que j’allais regretter de quitter ce corps, cette vie. Il est douloureux pour moi d’entrer dans ces poèmes qui sont comme une musique triste.

— Tu dois lire Fernando Pessoa, dit la Russe.

Liudmila s’ouvre devant moi, je me perds dans ses yeux d’un bleu bizarre, c’est la plus belle femme que j’aie jamais vue et je ne sais pas comment elle peut aimer mon père, ce petit homme qui ressemble à un chimpanzé blanc qui soudain arrive en trébuchant et nous regarde furieux parce que nous parlons de littérature interdite.

— On m’a déjà averti à ton propos, dit-il à la Russe, on m’a dit que t’étais pas comme les autres Russes, qu’avec toi il fallait faire attention, que tu avais atterri ici à Cuba par hasard, je t’ai acceptée, mais va pas pervertir mon garçon, car je vais pas te laisser faire, c’est clair ?

— Je ne pervertis personne, répond la Russe avec une moue vexée.

Mon père semble près de la frapper. Je les revois figés dans ma mémoire : cet homme minuscule aux bras noueux comme des racines d’arbre, debout les mains sur les hanches, face à cette femme très grande, mince. Si la Russe était ma mère, j’irais chercher une fois de plus un couteau, mais la Russe n’a pas besoin de moi pour se défendre, elle sait neutraliser mon père d’un regard méprisant et d’un mot plus tranchant que dix couteaux.

— Ivrogne ! dit la Russe.

Il se laisse tomber sur le canapé et dit :

— Mets-moi ces… Comment on les appelle, déjà ?

Il allait dire « mets-moi ces Négros », mais la Russe ne permet pas le racisme chez elle et il doit se contenir. Les Négros en question sont Kool & The Gang et Earth, Wind & Fire, les groupes préférés de mon père qui les écoute presque jusqu’à l’extase, surtout quand il est ivre comme ce soir-là, qu’il arrive avec une furieuse et tenace odeur d’alcool. Je me lève pour allumer le tourne-disque Philips que mon père a reçu après avoir réparé une Cadillac de 1957. Il chante à tue-tête, essayant d’imiter la voix de Kool ; assis sur le canapé, la Russe et moi le regardons se déhancher et la Russe me murmure qu’il lui rappelle un minuscule danseur du Bolchoï.

— On dirait aussi une mauvaise copie de Toshir Mifune, sourit la Russe qui regarde mon père avec un mépris plein de lassitude, presque infini.

Alors il s’assied et, en me regardant, il dit encore et toujours :

— Pour un centimètre.

— N’était-ce pas deux ? demande la Russe.

— Un ou deux on s’en fout, en tout cas le type de l’état-major m’a bien dit que s’il avait fait un centimètre de moins, rien que ça, il y aurait pas eu d’armée pour Rauli.

Pour un centimètre, je suis ici en Angola, attendant la mort, me dis-je parfois, oubliant qu’elle était déjà écrite dans le livre des jours, qu’il suffisait que les Érinyes la décident, et elles approchent, armées de leurs ciseaux de bronze acérés, du fil qui pend dans le néant, mon fil, et elles se murmurent l’une à l’autre :

— Cette fois, tu pars, Cassandre, ton tour est venu.

Mais cette fois justement, avant l’arrivée de mon père, la Russe me parlait de littérature. La Russe en sait long sur les poètes cubains. Elle connaît même un poème de Lezama Lima.

— Ah, que tú escapes en el instante en que ya habías alcanzado tu definición mejor. Ah, mi amiga… (Oh ! pourquoi dois-tu t’enfuir à l’instant même où tu avais atteint ta définition la meilleure. Ô, mon amie…) me récitait la Russe avant que mon père ne frappe à la porte et ne l’entende.

Lui ne lit que des romans policiers dans lesquels il y a généralement un détective aussi ivre que lui ; lui qui va à la cuisine, se sert un long drink de vodka, ajoute du citron, se rassoit, cette fois à côté de la Russe, lui passe le bras autour des épaules et répète d’une voix rauque :

— Pour un centimètre.

Mon père se doute que je ne reviendrai pas vivant de l’Angola, il a l’air vieux pour son âge, cela se voit surtout à ses yeux larmoyants comme ceux d’un chien triste. J’aurais aimé être sa fille, comme ça je n’aurais pas eu à m’habiller de vert, à apprendre à me servir d’un fusil, à monter sur un bateau pour partir loin aux confins de l’Ancien Monde. Si vraiment j’étais une fille, je serrerais mon père dans mes bras et il me consolerait de la dureté de la vie, mais je dois aller à la guerre et, bien que la Russe recommence à déclamer, mais cette fois tout bas, Ah, que tú escapes (Oh ! pourquoi dois-tu t’enfuir), mon père ne dit rien. Je l’entends soupirer, son soupir semble venir d’un endroit situé bien plus loin que celui qu’il occupe sur le canapé. Tout à l’heure, je vais rentrer chez ma mère, je m’habillerai en femme et m’assiérai sur le sol en damier de ma chambre, qui redeviendra alors une mer agitée sur laquelle naviguent les nefs qui avancent vers Troie. Dans cet appartement, mon frère et moi nous jouions aux yaquis quand il me supportait encore, qu’il pleuvait beaucoup et qu’il ne pouvait pas sortir jouer avec ses amis.

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