Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 36 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

Une nuit, le capitaine abandonne le livre...

Une nuit, le capitaine abandonne le livre qu’il essayait de lire pour lutter contre l’insomnie, il s’assoit sur sa couchette et respire l’odeur de l’été africain. Furtif comme le léopard dont la peau pend à la paroi d’épaisse toile de la tente, il enfile son uniforme, ses bottes, sort et renifle une fois de plus la nuit étoilée. Venu de nulle part, une secrète odeur frappe sa narine ; alors il se dirige en personne vers la sirène d’alarme du bataillon et fait retentir le signal de combat. Il est onze heures du soir, nous enfilons à la hâte nos bottes et courons nous ranger sur l’aire d’entraînement. Là, debout au centre, nous attend la figure solitaire du capitaine, qui continue à chercher cette odeur qu’il ne trouve plus, car c’était le parfum de la femme morte à Cuba. On se met en rangs devant lui.

— Soldats, garde à vous ! crie-t-il, submergé par la rage.

Il observe une à une les compagnies, les pelotons, les escouades, passe en revue officiers et soldats à peine éclairés par les lampes à mercure, il m’inspecte moi aussi, mes joues qui n’ont pas besoin du rasoir, mes bottes, mon uniforme, mes armes, sans m’adresser un mot ; et quand la revue est finie, il revient au centre et crie d’une voix furieuse :

— Troisième bataillon d’infanterie motorisée, au clair de lune !

Les officiers le regardent perplexes ; le chef d’état-major du bataillon, le premier lieutenant Argimiro Cuesta, se place debout devant le capitaine et lance un « Mais capitaine ! » qui résonne dans le silence général.

— Toi, tu restes ici, Argimiro, avec les sentinelles, précise le capitaine d’une voix grave. Les autres, suivez-moi.

Nous devons pénétrer cet océan d’herbes sèches qu’est la savane, pour trouver le clair de lune de la vengeance du capitaine, qui croit pouvoir, en tuant des guérilleros de l’UNITA, échapper à la douleur.

L’état-major de la division ignore que le bataillon d’infanterie motorisée part en pleine nuit.

Nous progressons.

— Il va nous faire tuer, ce fils de pute, murmure Carlos pour que je l’entende.

Il s’imagine que ça me fait quelque chose qu’on parle mal du capitaine, et il m’adresse un regard plein de haine, comme si j’étais coupable de la fureur qui s’est emparée de l’officier qui flaire le vent comme s’il pouvait lui révéler les cachettes des guérilleros de l’UNITA.

Tels des petits soldats de plomb éparpillés par un enfant espiègle, nous avons pénétré dans les endroits où venait se terrer le léopard repu de viande volée aux villageois. Le capitaine avance, précédé des éclaireurs qui, à coups de machette, frayent un chemin parmi les herbes. Nous nous disons qu’une mine peut se cacher n’importe où. Autour de nous, quelques arbres isolés couronnés de hautes frondaisons observent le bataillon de Cubains qui, compagnie après compagnie, s’enfonce toujours entre les ombres.

— Personne ne connaît mieux le pays qu’eux-mêmes, ils vont faire de nous de la viande hachée à coups de mortier, chuchote Carlos. Restez en alerte, celui qui restera derrière, il est fichu. Que personne ne tousse, ne parle… Je te le dis surtout à toi, Marilyn Monroe.

Derrière chacun de nous s’est formée une sente d’herbe foulée, jusqu’au bord d’une rivière asséchée.

— Putain d’abreuvoir d’éléphants, murmure le sergent Carlos, regardant autour de lui comme s’il s’attendait à tout moment qu’émerge un géant barrissant, ses défenses pointées contre nous.

Un million d’yeux observent la troupe de Cubains qui marchent maintenant le long de la rivière, en attendant que le capitaine décide où se trouve la clairière de cette lune qui brille au-dessus de nos têtes.

C’est déjà l’aube quand l’un des éclaireurs revient et murmure quelque chose au capitaine, c’est qu’il a vu de la lumière, presque rien, scintiller sur la montagne. Le capitaine choisit un soldat dans chaque compagnie, il me choisit parce qu’il veut que quelqu’un me tue.

— Quand vous entendrez les coups de feu, avancez, dit-il aux autres.

Nous suivons l’éclaireur. La lumière nous attend. En me concentrant, je peux voir cinq hommes, maigres, presque émaciés, endormis sur le sol d’une hutte, recouverts d’une couverture aux couleurs bigarrées. Dehors, l’un d’eux fouille la nuit comme s’il cherchait quelque chose, c’est un mulâtre de père portugais, aux yeux couleur de boue, un homme de la ville à qui la nuit fait peur ; alors il allume une cigarette pendant que ses camarades dorment. La balle du capitaine coupera son cerveau en deux, juste au moment où il se disait qu’il aurait dû partir pour Porto, ne pas rester dans ce pays qui s’enlise de jour en jour. Les autres, nous les capturerons vivants. Sauf un : Johnny le Rocker lui enfoncera sa baïonnette dans le ventre à plusieurs reprises. Celui-ci passera du sommeil à la mort sans s’en rendre compte, presque heureux, car il est aussi drogué que les autres qui se laissent attacher sans opposer de résistance. L’un d’eux nous dit dans un portugais qu’on comprend à peine :

— Pas faire de mal à nous, camarades cubains, nous pas UNITA, nous FAPLA.

Mais ce sont bien des ennemis. On le voit à leur uniforme en bon tissu et à leurs armes israéliennes. Il me regarde s’imaginant peut-être que je suis le chef, parce que je suis le plus blanc de peau.

— Tuons-les, lance Johnny le Rocker au moment où nous rejoignent les lieutenants à la tête des compagnies avec Carlos, le sergent-chef de mon escouade.

— Pas question, dit le capitaine en approchant sa lampe de poche du visage de chacun de ces trois guérilleros si maigres. Menottez-les.

Johnny le Rocker, Matías et Carlos prennent les menottes que le capitaine sort du sac qu’il porte sur le dos et immobilisent les Angolais qui restent assis par terre. L’un d’eux tremble comme s’il avait de la fièvre. Ils me rappellent une vieille gravure qui illustrait mon livre d’histoire à l’école primaire : des hommes noirs agenouillés, les bras derrière le dos, regardant leurs ravisseurs d’un air suppliant.

Le capitaine se montre à la porte.

— Ne soyez pas négligents, vérifiez le périmètre, dit-il.

— Nous l’avons déjà fait, répond le chef de compagnie. Nous avons mis en place un système de défense échelonné au cas où ils voudraient récupérer l’objectif.

Le jour commence à se lever. Un des prisonniers sanglote doucement, une sorte de dépression sordide s’abat sur moi, une envie que tout soit fini. Je vois Johnny, toujours avec sa baïonnette à la main, qui sort de la cabane et, de l’intérieur, nous entendons le son indubitable des convulsions d’un vomissement.

J’ai vu le capitaine lever son arme et pointer très soigneusement cette luciole rouge qui semblait destinée à disparaître d’une seconde à l’autre, nous savions tous les deux que derrière cette petite lumière se trouvait le visage d’un homme qui portait sa cigarette à sa bouche sans se douter que les Érinyes avaient déjà rompu le fil de son existence.

Je l’ai vu tomber.

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