Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 46 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

Mon frère José m’attend à la maison...

Mon frère José m’attend à la maison dans le salon, on lui a dit que j’étais rentré très tard cette nuit avec un petit short moulant et que, de dos, je ressemblais plus à une femme qu’à un homme, celle qui l’a averti, c’est la voisine du troisième, celle qui aime tant Carlos Puebla et tu querida presencia, comandante Che Guevara (ta présence bien-aimée, commandant Che Guevara). C’est presque la seule chanson qu’elle écoute.

J’ai dix-sept ans, mon frère ne vit plus chez nous, il est sur le point d’émigrer et malgré tout il est venu me demander des explications. Il me ressemble dans une version brune, il est un peu plus grand, mais à peine. Il a hérité la carrure de notre père. Sous sa chemise moulante, ces muscles me regardent avec méfiance.

— T’es homo, Raulito ?

— Non.

Ma mère va rentrer du travail dans un instant, le sol en damier deviendra une mer de lignes parallèles, je le sens, mais je redoute ce que ces lignes vont me dire, alors je regarde mon frère dans les yeux. Ce que j’y vois n’est pas de l’amour, mais de la peur. Mon frère me dévisage avec horreur comme si j’étais, non une personne, mais un serpent à cent têtes.

— Si le vieux apprend ça, il te tue ; lui, il est viré du Parti et peut-être même de son boulot, il est interdit d’avoir un fils homo. Donne-moi ces vêtements de femmes, je vais les jeter tout de suite, allez ; et tout ça, c’est la faute à maman… Tu crois que je suis pas au courant ? Maman t’a bousillé, c’est elle qui a fait ça de toi.

Pour mon frère je suis le « ça » qu’il montre du doigt, l’innommable ; Raulito le Sans-Os est devenu Raulito le Sans-Ombre, mais quand je sors la nuit, je suis Wendy et je rencontre des jeunes gens qui me traitent comme une fille très tendre, un être à part entière, une jeune femme qui ne laisse personne fouiller dans sa culotte, parce qu’elle est vierge. Comme les vagues de la mer lorsque le jour ne s’est pas encore levé, cette fille si jolie est vierge, bien qu’elle se laisse embrasser par n’importe qui, qu’on colle ses lèvres aux siennes, sa langue à la sienne et qu’on avale sa salive parce qu’elle se laisse faire ; elle a plutôt l’air facile la petite, ce serait plutôt une Européenne, une Française ou une Allemande, visiblement.

Mon frère entre dans ma chambre et cherche des vêtements de femme, mais il n’y a rien dans ma chambre, je ne suis pas si bête ; nos vêtements, mon ami et moi, nous les cachons dans une demeure abandonnée où plus personne n’habite, là nous avons un tiroir, dans lequel nous gardons nos vêtements et notre maquillage, nous sommes si prudentes ! Nous y entrons quand personne ne nous voit, nous ne sortons que si la chienne à laquelle nous donnons à manger n’aboie pas. Cette chienne s’appelle Alice et la maison Le Pays des Merveilles ; elle se trouve de l’autre côté du miroir.

Si je pouvais rentrer à Cienfuegos, ô mon Zeus, je retournerais dans ce petit palais qui s’effondre chaque jour un peu plus et tout redeviendrait pareil, mais les Érinyes volent déjà au-dessus de ma tête et s’obstinent à me chanter :

« Fuselé aux pieds, fuselé aux pieds, fuselé aux pieds ! » Les Érinyes ont donné de leurs voix tonitruantes, et là-bas, dans la lointaine Cienfuegos, ma chienne Alice, qui vit au Pays des Merveilles, aboie soudain de façon inconsolable. Mon temps est compté, je le sais, car les paroles du lieutenant à la peau sombre, qui remplit la même fonction dans la division de l’armée cubaine qu’Hermès dans l’Olympe, résonnent même dans les oreilles du capitaine.

— Ai-je bien fait ?

— Bien sûr que tu as bien fait de me prévenir, répond enfin le capitaine, c’est à ça que servent les amis.

Moi, en revanche, je ne suis pas l’ami du capitaine, j’ai été la chose dans laquelle il a vidé ses angoisses, sa nostalgie et son sperme. Je suis maintenant un caillou dans son soulier, je ne suis même plus assez bon pour lui lire la lettre froissée qu’il conserve dans la poche.

— Son honneur dépend de ton silence, murmure Apollon à mon oreille.

Je suis invisible. Carlos ne m’engueule même pas quand j’arrive en retard à l’entraînement.

Un après-midi, après l’exercice, Agustín me conseille de déserter.

— Où irais-je ?

— Je sais pas, moi, mais fais comme si tu t’étais perdu… Si on me demande où tu es, je dirai que tu es allé à l’infirmerie, je sais pas, j’aurai bien une idée, on va te faire du mal, Raúl, si tu t’en vas pas… Le capitaine est comme fou, dégage !

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