Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 19 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

— Je te trouve fiévreux, dit ma mère...

— Je te trouve fiévreux, dit ma mère ce jour de printemps 1980, avant que les images de l’ambassade du Pérou ne passent à la télévision.

L’ambassade du Pérou est devenue célèbre le jour où des milliers de Havanais s’y sont réfugiés dans l’espoir d’un visa ; moi, je suis assis à côté de José, venu nous rendre visite avec Irma, sa nouvelle copine, une grande fille à la peau sombre ; elle raconte qu’elle a été expulsée du Ballet national de Cuba parce qu’elle était noire, qu’Alicia Alonso, la directrice, lui a passé la main sur la tête et, qu’en sentant ses cheveux durs, elle lui a dit : « Rentre à Cienfuegos. »

— Alicia Alonso est aveugle ? ai-je demandé.

— Comme une taupe, a répondu l’ancienne danseuse.

— Elle a bien fait de te virer, lance ma mère depuis la cuisine. Qui a vu une Giselle noire ? Avec tout le travail qu’il a fallu à Alicia pour monter cette troupe, elle n’allait quand même pas tout gâcher comme ça.

Mon frère ne dit rien, sa petite amie non plus. Il me regarde avec une haine concentrée, comme s’il croyait que j’étais d’accord avec les mots qui volent de la cuisine vers nous, des mots usés, vieux comme les feuilles d’amandier qui persistent encore dans le parc. Les yeux de sa copine se liquéfient ; leurs reflets mordorés me rappelleront le dos des gazelles quand je serai en Afrique, mais en ce moment ils me semblent tristes.

— C’est pour entendre ça que tu m’as amenée ici ? chuchote la petite amie de José en lui serrant la main.

— Tais-toi, maman, dit mon frère, arrête de dire ces saloperies…

— Moi, pour commencer, je ne dis pas de saloperies, et puis fais attention à la façon dont tu t’adresses à moi, dit ma mère toujours dans la cuisine. Quoi ? Je ne peux même plus dire ce que je veux chez moi ?

Elle aussi rêvait d’être danseuse, mais elle s’est mariée très jeune. Il y a au milieu du salon une photo qui témoigne de ce moment : mon père porte un costume en coton blanc un peu trop grand pour lui, ma mère une robe fleurie. Ils sourient tous les deux en regardant l’appareil. Derrière, la voiture louée pour aller à La Havane, une Buick bleu et argent, et la silhouette du Capitole national. La lune de miel a eu lieu à l’Ambos Mundos, le même hôtel que celui où avait séjourné Hemingway ; mon père disait même l’avoir vu plusieurs fois sortir en short et en chemise à fleurs, un daïquiri à la main, quand en réalité, à cette époque, l’écrivain était déjà mort. Mon père ne savait pas qu’il s’était suicidé. Il a toujours été un ignorant, un affabulateur, tout juste capable de s’approprier les histoires des autres. Sur cette photo, il a l’air heureux. Pas ma mère, qui conservera cet air distant, renfrogné, mélancolique ; c’est comme si en elle il pleuvait, pas une grosse averse mais une pluie douce, une sorte de grésil, rapporté par sa grand-mère des Asturies où celle-ci est née. En tout cas, cet après-midi-là, nous sommes assis, mon frère, sa petite amie et moi, devant le vieux poste de télévision soviétique, à regarder les Havanais pénétrer comme un fleuve en crue dans l’ambassade péruvienne ; cela nous fait penser aux cours d’histoire de l’école primaire où l’on nous parlait de l’Inca et de l’Eldorado, qui cette fois n’est plus un lieu mystique, magique, mais un lieu concret où des milliers de Cubains ont l’intention de se rendre. Mon frère et sa copine regardent la télé main dans la main, sans un mot, plus silencieux que le soir qui tombe silencieusement ; je sais que bientôt ils n’auront tous les deux en tête que cette idée. « Partons », pensera mon frère, « partons », se dira sa copine, moi, je le sais, et ils partiront. Ils prendront un bateau qui les débarquera en Floride, à Key West, très loin du Pérou, mais avant leur départ on leur jettera des œufs et, parmi les œufs, une pierre qui fera perdre un œil à la copine de mon frère ; alors ils se sépareront et « adieu, ma petite Noire. Je t’ai peut-être vue, mais je ne m’en souviens pas ». J’ai dix-sept ans, je suis sorti du lycée avec d’excellentes notes ; d’ici peu j’intégrerai l’armée même si, en y mettant du mien, je pourrais entrer à l’université, Apollon m’a averti :

— Pas d’université, rien de tel ! Pourquoi retarder ton retour à l’infini, si la roue de feu des transmutations t’attend.

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