Appelez-moi Cassandre
Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine.
Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine. Le capitaine me regarde et c’est comme s’il ne me voyait pas. Le capitaine me regarde, sans me regarder. Le capitaine voit la femme aimée à Cuba, gisante, qui me ressemble. Je ne suis pas dans les yeux du capitaine, il n’y a plus que celle qui n’est plus.
— Dis à ton sergent que cette nuit tu dois venir dans ma tente, m’ordonne-t-il sans me regarder.
— À vos ordres, mon capitaine, dis-je d’une voix aiguë, en me mettant au garde-à-vous.
Je me tiens si droit que je ressemble à un cierge, il reste un moment silencieux, puis il ajoute :
— Tu as les mêmes yeux bleus que les siens.
Seul un murmure sort de sa bouche en ce froid matin angolais, alors que le léopard n’existe plus et qu’ici-bas mon temps s’épuise, ô Zeus qui règnes dans l’Olympe, mais ce murmure est ma condamnation à mort, je le sais ; je le sais avant même que le capitaine ne dise, cette fois d’une voix plus forte :
— Soldat, vous pouvez vous retirer.
Je le sais pendant que je reste là, à faire le salut militaire, la main très près des sourcils, regardant les yeux ténébreux du capitaine qui, bien qu’il fixe les miens, ne me voit pas. Je le sais pendant qu’autour de nous résonnent les cris de soldats et d’officiers jouant au base-ball. Je le sais quand je vais voir Carlos, pour lui annoncer que le capitaine m’ordonne d’aller dans sa tente cette nuit. Le prochain à la batte sera Carlos, il a besoin de concentration, il regarde la balle passer du lanceur au receveur et se moque bien de l’endroit où je vais passer la nuit, c’est à peine s’il lève la tête couverte de sa casquette vert olive pour me dire :
— Va te faire foutre, Marilyn Monroe, fais ce que dit le capitaine ; quand le capitaine commande, c’est pas comme si c’était un simple soldat, tu vas sûrement écrire pour lui quelques-unes de tes petites lettres bien longues, et tu vas être bien obéissant.
— Oui, bien sûr, lui dis-je, car on pourrait croire que maintenant nous avons de bons rapports.
Nous avons participé ensemble à deux missions de combat et il m’a vu marcher avec les autres.
J’essaie de lire. Les pages d’Anna Karénine défilent sous mes yeux, mais je n’arrive pas à me concentrer. Ce roman, c’est Liudmila qui me l’a offert, un matin où nous étions sortis, elle, mon père et moi dans la vieille Chevrolet. Nous chantions une chanson de Silvio Rodríguez, nos voix se croisaient, évoluaient chacune de son côté et soudain s’unissaient dans la fraîcheur de ce matin de décembre. Sa voix et la mienne, car mon père ne chantait pas ; il était tellement concentré sur le timon qu’il semblait ne faire qu’un avec son vaisseau. La Russe était allègre, sa mère venue de Kiev préparait un menu mi-russe, mi-ukrainien, pour leur retour.
Nous roulons donc dans la Chevrolet vers l’université de la ville de Santa Clara, où on offre à Liudmila un poste bien mieux payé qu’à Cienfuegos ; depuis, mon père et elle envisagent la possibilité de déménager dans cette ville au centre de l’île.
C’est parti.
Lui, la seule idée de déménager à Santa Clara, une ville sans bord de mer, le met sur les nerfs. La seule chose qui lui plaise dans l’affaire, c’est qu’elle ne verra plus le professeur noir qui lui rend si souvent visite et qui, après le thé servi par la Russe avec quelques biscuits achetés au marché noir, passe tant de temps sur le canapé avec Liudmila à revoir leur programme de travail, tandis que, sur le tourne-disque Philips, passe la voix d’Alla Pougatcheva qui chante en espagnol avec un fort accent slave : Casarse por amor estaba prohibido tratándose de un rey (Se marier par amour était interdit, s’agissant d’un roi). Lors de ces visites, mon père fait craquer ses doigts de mécanicien, capables de serrer un écrou sans avoir besoin d’une clé ; il jette sur le collègue de sa femme un regard haineux.
Nous sommes arrivés à l’université de Santa Clara. Nous avons garé la Chevrolet et marché jusqu’à la faculté de lettres.
Il y a deux semaines, le doyen s’est rendu à Istanbul et revient dans deux mois, mais, malgré son absence, la secrétaire pédagogique nous montre les salles de classe et même la résidence des boursiers ; elle s’étend sur l’université, conçue par un célèbre architecte japonais, et sur sa bibliothèque qui contient la troisième plus grande collection de livres de Cuba. Elle énumère une série d’auteurs et de titres auxquels Liudmila acquiesce à plusieurs reprises ; puis elle nous regarde avec attention, la Russe et moi, étonnée de notre ressemblance. Elle ne parle pas de mon père, croyant peut-être qu’il est notre chauffeur. Il a mis une chemise à carreaux, un jean Jiquí et une paire de bottes russes, trop grandes pour lui. Lui et moi avons du mal à trouver des chaussures pour nos petits pieds. Nous pourrions porter des chaussures pour enfants, mais nous ne préférons pas. Les ongles de mon père ne sont pas très propres et, sans trop d’effort, on peut facilement y voir la graisse de tant de voitures.
— C’est vraiment très beau, l’érudition s’affiche même sur les tableaux accrochés aux murs, dit la Russe en remarquant les mains grassouillettes de la secrétaire qui n’arrêtent pas de s’agiter tandis qu’elle bavarde.
— Eh oui, Liudmila… Ton fils est-il né ici ou en Russie ? Quel âge a-t-il ? Treize ans ?
J’ai l’air d’un garçon de treize ans, je suis une sorte de Peter Pan maladroit qui ne grandit pas. Mon père n’existe pas pour la secrétaire, on voit qu’elle n’a pas l’habitude de parler avec des hommes mal rasés, qui n’ont pas des mains impeccables et dont les vêtements neufs leur vont comme si on les leur avait prêtés.
— Il est né ici, dit Liudmila, qui n’aime pas entrer dans les détails de sa vie. Et voici mon mari.
En s’entendant appeler « mari », mon père se redresse avec fierté comme si la Russe venait de le décorer.
— Ah, eh bien ! finit par lâcher la femme, allons donc au bureau du doyen.
La Russe signe un contrat ; pour le moment, elle va devoir se rendre tous les vendredis à Santa Clara en taxi donner des cours à ces étudiants qui, lorsque nous avons ouvert les portes de leurs salles de classe, nous ont regardés avec stupéfaction, comme s’ils n’avaient jamais vu une Russe, un mécanicien minuscule avec des bras si forts qu’on dirait qu’il les a empruntés à un homme beaucoup plus grand, et un adolescent malingre avec une tête de fille.
L’aller-retour hebdomadaire de Liudmila va coûter dix pesos en taxi, mon père trouve que c’est une fortune, mais il se tait.
Nous montons dans la Chevrolet pour aller boire deux sodas et une bière, dans un bar du centre-ville de Santa Clara avec air conditionné et musique ancienne. La puerta se cerró detrás de ti… (La porte s’est refermée derrière toi…), entend-on chanter José Tejedor d’une voix douce et plaintive, sur un tourne-disque aussi vieux que possible. Mon père a l’air un peu mélancolique, inquiet : je pars pour l’Angola, Santa Clara ne lui plaît pas. Liudmila, elle, est enthousiasmée, elle pose sa main sur le bras de mon père et le regarde avec des yeux rieurs.
— Allons au parc Vidal ; on m’a dit que c’était la plus belle chose de cette ville… Allez, ça suffit, ces mines sinistres, s’il vous plaît.
— Oui, dit mon père.
Il appelle le serveur, paie l’addition, ronchonne un peu, sans plus.
Le parc est plein d’arbres et de bâtiments néoclassiques. La Russe repère une librairie, et c’est comme si, en elle, on avait appuyé sur un bouton. Elle pousse un cri d’enthousiasme et nous entraîne mon père et moi à l’intérieur.
Sur la table des nouveautés se trouve la première édition cubaine d’Anna Karénine, traduite par Eliseo Diego.
— Combien elle coûte ? demande Liudmila.
— Trois pesos, dit le libraire d’une voix un peu trop chantante au goût de mon père, qui le regarde d’un air sévère.
Liudmila achète le livre et me le donne avec une dédicace très délicate. Pour Raulito parce que je l’aime plus que les enfants que j’aurai à l’avenir. La Russe a trente-cinq ans mais a l’air plus jeune, lui la cinquantaine, mais il a l’air plus vieux, elle et moi pourrions presque passer pour ses enfants, mon père fait la tête parce que la bière n’était pas aussi fraîche qu’il l’espérait.
— Ces bouseux de Santa Clara, je suis sûr qu’ils devinent, plus ou moins, qu’on vient de Cienfuegos.
— S’il te plaît, tais-toi, tu n’es pas le nombril du monde, dit Liudmila.
— Je dis ce que je veux, répond mon père qui tombe ensuite dans un mutisme dont il ne sort qu’à notre arrivée à Cienfuegos, devant l’immeuble où j’habite avec ma mère.
Avant que je ne monte les escaliers, la Russe me donne un baiser, me serre dans ses bras et me dit :
— Prends bien soin de toi, Raulito, quand tu seras là-bas.
Mon père s’en tient à une de ces poignées de main qui vous écrasent presque les os et dit :
— Tu sais, mon fils…
Mais comme il ne finit pas la phrase, je ne sais pas ce que je sais.
De la première marche de l’escalier, je les regarde monter dans la voiture, j’entends le bruit du moteur et vois le bras de la Russe, appuyé sur la vitre ouverte avec ce geste si propre à elle qu’on dirait un personnage de film hollywoodien.
— Cette merde ! c’est encore un cadeau de Svetlana, dit ma mère en me voyant arriver avec le livre.
— Elle ne s’appelle pas Svetlana, dis-je pour la centième fois à ma mère qui a les larmes aux yeux.
— Tu n’es qu’un traître.
— Je sais, mais qu’est-ce qu’on peut y faire, c’est comme ça et maintenant j’aime bien la Russe, elle est gentille avec moi… Tu voudrais qu’elle soit méchante ?
— Moi, je ne veux rien, dit ma mère qui alors ajoute : J’aimerais que tout le monde parte et me fiche la paix, toi le premier, espèce de tapette.
Ma propre mère me traite de tapette ce soir de septembre, moi, à peine arrivé de Santa Clara ; elle dit ça en me regardant dans les yeux. J’attends ce qui va venir ensuite, j’attends qu’elle me prenne dans ses bras et s’excuse comme toujours. Elle a trop bu, ça se voit. Toute la maison brille, impeccable, elle a toujours été très soignée, mais sur chacun des meubles comme sur les murs il y a une indéniable patine de tristesse. Accroché à celui qui fait face au balcon trône un grand portrait d’elle avec Nancy ; elles viennent d’avoir quinze ans, Nancy très blonde, elle très brune, elles sont figées dans un sourire qui coupe en deux leurs deux visages.
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