Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 7
7
LE PREMIER MOMENT DE STUPEUR PASSÉ, l’homme que je ne connais pas, après avoir reculé, s’est de nouveau avancé vers moi. Il s’est encore penché, les yeux écarquillés. Et j’ai vu son visage se déformer lentement en une étrange grimace, ses mâchoires s’affaisser, sa bouche s’ouvrir tandis que ses lèvres tremblaient. C’est alors que, tout à coup, ce visage s’est ramassé sur lui-même et que l’homme s’est mis à crier de toute la force de ses poumons des noms que je ne connaissais pas : « Estinvil, Istania, Ménélas, anmwé, osékou, à moi, au secours. » Il hurlait par moments des mots que l’effroi cassait, rallongeait, déformait, mélangeait. À croire qu’une digue avait lâché. Et qu’il ne pouvait plus arrêter le flot qui giclait de sa bouche.
Moi, je voulais lui demander d’arrêter. Lui dire que je lui expliquerais. Et comme je ne pouvais pas le faire, il a bien sûr continué à crier de plus belle. C’était terrible !
Et puis il a comme pris son courage à deux mains et s’est avancé encore plus près de moi, la tête penchée en avant, et a ouvert toute grande sa bouche édentée. Pas moyen de reculer ni d’échapper à son haleine de nuit. Pas moyen. Une haleine à vous retourner l’estomac.
Envie de me noyer dans le sommeil. Juste quelques minutes. Genoux contre le menton. Yeux fermés. Close dans le sommeil comme dans un œuf.
Laisser la nuit glisser sur ma peau. Avec le souvenir du froid de la lune. De l’eau ridée qui étincelle en paillettes.
À la lisière du village, un coq s’égosille. Un autre lui répond. Tous deux appellent un jour qui a du mal à se faire voir.
« Ne fais pas ce que tu pourrais regretter, martèle ma mère. Ne le fais pas ! »
Mon sang bat hors de moi dans ce vent où j’entends ce halètement sourd, le cliquetis d’une boucle qui se défait... Et le membre froid, dressé comme un bâton... Ma nuque heurte le sable. La déchirure. Mon corps est soulevé de terre. La douleur autour du cou... Et puis la nuit... La mer... Encore la nuit. Liquide. Noire.
De toute façon, dans cette histoire, il faudra tenir compte du vent, de son souffle salin sur nos lèvres, de la lune, de la mer, d’Olmène absente... De la terre qui ne donne plus. De la mer avare. Et des étrangers venus d’ailleurs avec leurs coutumes pas d’ici. Leurs habits, leurs cigarettes américaines, leurs corps, leurs odeurs et leurs chaussures qui nous font de l’œil...
Et moi qui ne voulais plus être de ce lieu, me voilà poudrée de sable, couronnée d’algues et languissant après Anse Bleue.
« Osékou, anmwé. » Là maintenant, les cris de l’inconnu cognent fort dans ma poitrine. Se confondent étrangement avec ceux de mon frère il y a trois jours dans la nuit.
Mon frère s’arrête sur chacune des syllabes de mon nom. Il a dû mettre les mains en porte-voix pour les faire voyager. Loin, très loin. Et puis les cris des autres qui avec lui bravent la nuit, le vent et l’eau pour crier mon nom. « Koté ou yé ? Où es-tu ? Réponds ! »
Les habitants d’Anse Bleue trouaient la nuit et l’eau, les yeux ouverts comme des baleines.
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