Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 25
25
DIEUDONNÉ AVAIT DOUZE ANS quand Orvil jugea qu’il était assez grand pour l’accompagner en haute mer. Là-bas, au large. Là où il faut avancer avec le dernier courage, celui qui reste lorsque la respiration elle-même, l’espace de quelques secondes, vous abandonne. Il allait lui apprendre, à son petit-fils, à tenir avec la force de la pensée. Et celle des Invisibles – Agwé le premier, Lasirenn son épouse, Damballa, et Aida Wèdo. Jamais il ne laissait la terre ferme sans les prévenir qu’il arrivait. Vulnérable, mais tenace et sans peur. Les jardins ne donnaient pas beaucoup, la mer non plus. Mais Orvil aimait les départs dans la nuit sur la frêle embarcation, après avoir minutieusement tout préparé, le harpon, les appâts, et vérifié les avirons, les nasses et les voiles. Il aimait aussi rappeler à son petit-fils : « La chance, tu dois l’espérer, mais compte d’abord sur toi-même. » Ils devançaient le jour et quittaient tous les deux le rivage sur une mer qui agitait encore ses petits miroirs sous l’effet de la lune. Ils n’apercevaient d’abord des autres voiliers que des mâts dévorés par les nuages, et ne les découvraient dans leur totalité qu’à mesure qu’ils s’éloignaient des côtes et que le soleil avalait à son tour les nuages. Chaque embarcation s’en allant vers sa chance ou sa perte, c’était selon. Au bout d’un moment, Orvil embrassait la mer de ce regard qui apprit à Dieudonné le goût de la solitude. Dans ces moments-là, il observait les épaules puissantes de son grand-père, les muscles saillants du cou et sa peau brûlée, tannée par le soleil. Si noire qu’il en était invisible. Avec cet homme taciturne et têtu, il apprit à ne jamais lâcher une bonite, un sarde, un poisson nègre ou un thazard, même après des heures de lutte acharnée. À ne pas avoir peur du grand large tant qu’on pouvait lire la carte du ciel dans les nuages, le vent et les étoiles. Il entendit souvent Orvil, sur le chemin du retour, évoquer le temps où la mer était généreuse : « Je pêchais des poissons deux fois plus gros que toi. » Dieudonné préférait la pêche aux travaux dans les jardins, qu’il abandonnait volontiers à Ermancia, à Cilianise et ses enfants, à Nélius et les siens.
Dieudonné regrettait l’école. Surtout les jours où il voyait passer Osias, son complice de la mer, avec son uniforme et ses livres sous le bras. À regarder son ami, il lui semblait qu’à sa façon Osias ne restait pas en rade. Qu’il avait lui aussi embarqué vers un immense océan. Un horizon aussi infini que celui que lui avait ouvert son grand-père Orvil. Il se promit que ses enfants ne renonceraient pas à la mer, ne renonceraient pas aux jardins, mais qu’ils iraient à l’école. Il leur offrirait ce voyage qu’il n’avait jamais fait.
Et puis Dieudonné poussa sans que nous nous en apercevions. Des jambes longues, tout en muscles. Si longues que ses vêtements ne lui allaient plus. Fénelon lui avait cédé deux de ses anciennes chemises, et Ermancia lui commanda deux pantalons chez un tailleur de Roseaux. Sa voix s’érailla et de légères touffes de poils recouvrirent ses aisselles et son pubis. Quand il transpirait, il dégageait une odeur d’homme, de fauve prêt à chasser. Ne voulant plus seulement tenir dur et fort entre ses deux mains cet oiseau tendre et doux au milieu de son ventre de garçon.
L’année de ses quinze ans, les récoltes brûlèrent. La rivière Mayonne se réduisit à un maigre filet d’eau. Toute la campagne alentour fut dévastée par une sécheresse inattendue. La faim taraudait les plus pauvres, ceux qui n’avaient ni parents ni connaissances dans tous ces pays de l’autre côté de l’eau, ni de proches ayant revêtu l’uniforme bleu. Ce fut donc sans surprise aucune que la détresse fit échouer dans le lakou une jeune nièce de Faustin, le père des enfants de Cilianise.
Louiséna, bien menue pour ses seize ans – on lui en aurait donné douze –, avait débarqué dans les bagages de Cilianise quand Faustin avait quitté Morne Sapotille, à quelques kilomètres au nord-ouest d’Anse Bleue, pour faire voile vers Miami, caché dans la cale d’un cargo. Louiséna posa une petite boîte en carton devant la case d’Ilménèse. Ermancia et toutes les femmes du lakou accueillirent Louiséna avec soulagement à l’idée que les plus vieilles d’entre elles allaient pouvoir reposer leurs vieux os. Quant aux plus jeunes, elles virent déjà avec enchantement leurs tâches s’alléger considérablement. Entre la préparation des repas, la lessive, le repassage et les injures, Louiséna ne s’arrêtait que pour s’écrouler sur les haillons qui lui servaient de couche juste à l’entrée de la case.
Louiséna avait un visage mutin, des cheveux en étoupe, deux grands yeux toujours prêts à s’étonner et que tous ces malheurs n’avaient ni atteints ni éteints. Un jour qu’elle se rendait à la rivière Mayonne pour laver le linge, Dieudonné la suivit. Et s’abrita derrière un arbuste plus loin pour la regarder disposer le linge au bord de l’eau, placer la batouelle* à ses côtés et enduire de savon une pierre qui tenait juste dans sa paume. Elle s’assit et, sans perdre une minute, s’activa à cette corvée qui l’éloignait d’Anse Bleue et des remontrances de toutes ces femmes. Dieudonné lorgna plusieurs fois et fébrilement la faille qu’il devinait sous le tissu. Il surgit devant elle et, à son expression, Louiséna comprit. Elle ne baissa pas les yeux.
Aiguillonné par ce regard, Dieudonné lui demanda de voir : « Une fois. Rien qu’une fois ta foufoune. » Les mots de la ruse et du désir sortaient rugueux et doux de la bouche de Dieudonné. Aussi doux et rugueux que le chant qui dansait dans ses veines et le faisait enfler. Louiséna répondit par un sourire canaille et le traita de puceau, d’enfant, de timoun : « Je ne laisserai pas un pisse-en-lit comme toi gambader dans mon jardin. » Dieudonné ne supporta pas la provocation, s’enhardit, et l’entraîna derrière les bayahondes à l’est de la rivière Mayonne. Louiséna n’opposa aucune résistance. C’est elle qui lui saisit la nuque et l’attira contre lui. Quand, surpris et heureux, il entra dans sa tiédeur, il se délecta de ses ardeurs de pouliche, mais, très vite, fut pris de court par une jouissance qui leur arracha un feulement. Le tout premier pour Dieudonné.
Dieudonné prit goût à ce jeu de grands auquel il joua plusieurs fois de suite, jusqu’à ce qu’un jour Cilianise, soupçonnant le manège, décidât que Louiséna avait fait son temps à Anse Bleue et la renvoyât sans explication vers sa faim et son dénuement à Morne Sapotille.
Quand Dieudonné fut initié, il avait déjà une protection faite d’herbes frottées dans une incision au bras gauche. Il savait que les Invisibles, les lwas, sont plus grands que la vie, mais pas différents de la vie. Et que c’est parce qu’ils ont vécu leurs propres drames qu’ils sont si proches de nous. Qu’ils ont soif et faim, et même davantage que nous, et qu’il faut les nourrir. Qu’ils sont notre miroir pour le présent et l’étoile qui nous guide vers notre futur. Il franchit toutes les étapes, le lavé tèt, le kouche – l’isolement dans l’une des chambres du péristyle –, et le kanzo*, jusqu’à la prise de l’asson. Et répondit avec soumission et ravissement au premier appel d’Agwé.
Dieudonné entendait parler des absents, Léosthène son oncle, Faustin, l’homme de Cilianise, et de la plus absente parmi les absents, Olmène, sa mère. Un jour, un homme revenu de Port-au-Prince nous avait dit avoir vu Léosthène au détour d’une rue tout près du Champ-de-Mars. Un autre avait affirmé lui avoir parlé dans le corridor d’une maison au Bas-Peu-de-Chose, et qu’il lui avait confié son projet de revenir, riche et généreux envers nous tous. C’était le temps où nous attendions encore un signe de Léosthène, mais Léosthène ne revenait pas.
Durant des années, Olmène, elle non plus, ne donna aucun signe de vie. Ermancia évoquait souvent son unique fille, et Dieudonné essaya de lui frayer une place au milieu des histoires de mort, de mer, de créatures étranges, d’ouragans, de jardins et de faim. Dieudonné rêvait quelquefois de cette inconnue qui avait laissé un grand trou vide entre l’éternité et lui. Un trou qui l’empêchait de s’adosser à quelque chose de tangible, de solide. Il rêvait souvent d’une dame grande et belle, vêtue de blanc, qui descendait d’une échelle pour venir lui parler. Et, toutes les fois qu’il s’apprêtait à la toucher, elle remontait l’échelle, agile comme un ange.
Un jour, un homme de Pointe Sable revenant de la République dominicaine nous apporta de l’argent dans une enveloppe, quelques provisions et une cassette, de la part de Mme Alfonso. Si Olmène n’avait pas glissé la cassette dans l’enveloppe, aucun d’entre nous n’aurait fait le lien entre elle et Mme Alfonso. Ermancia s’évanouit en écoutant, dans l’appareil de Fénelon, les premiers mots d’Olmène, qui nous parlait d’une voix toute pleine d’inconnu : « Maman, Dieudonné, pitite mwen. » À dater de ce jour, Dieudonné ne fut plus le même. Il attendit Mme Alfonso jour après jour. Nous aussi, mais moins que lui. Moins qu’Orvil et Ermancia.
OceanofPDF.com