Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 15
15
AUCUNE COUMBITE* NE FUT ORGANISÉ pour sarcler ce lopin de terre sur le flanc du morne Lavandou et y poser les pieux d’une maison en dur. La première d’un descendant des Lafleur. Tertulien convoqua plutôt des manœuvres qui arrivèrent de Baudelet, et à qui Léosthène, Fénelon et même Nélius prêtèrent main-forte pour construire deux pièces agrémentées d’une galerie à l’avant. Manœuvres, frères, mère, père, tous, nous étions subjugués par la métamorphose d’Olmène en quelque chose qui était encore nous et qui ne l’était déjà plus tout à fait. Olmène nous subjuguait et nous en étions fiers, certains qu’elle n’oublierait aucun d’entre-nous. Aucun.
Mais, mieux que la case, la qualité de la terre argileuse tout autour, les trois robes, la vache, et les meubles, c’étaient les chaussures achetées à Port-au-Prince qui achevèrent de combler Olmène. Elle en avait parlé plusieurs fois à Ermancia, à Ilménèse sa tante et aux autres femmes du lakou me . « Plus belles que celles de M Yvenot ? » demanda une Ermancia dubitative. Les chaussures ne l’avaient jamais vraiment impressionnée. « Oui », répondit Olmène. Ermancia se contenta d’observer sa fille qui basculait dans un autre monde, en s’assurant que son regard la retenait encore auprès d’elle.
Avant de porter ses chaussures la toute première fois, Olmène se lava les pieds avec insistance. Elle avait pris soin, pour ne pas se ridiculiser, de ne pas les porter en présence de Tertulien, continuant à vaquer pieds nus à ses tâches quotidiennes. Une fois que Tertulien eut le dos tourné, Olmène se mit debout avec précaution et osa quelques pas timides qui mirent ses pieds à rude épreuve. Quand elle enleva ses chaussures, ce fut pour frotter vigoureusement ses orteils, l’un après l’autre, la plante et le cou de ses deux pieds qui jusque-là avaient poussé sans entraves et s’étaient étendus à leur aise. En toute fantaisie. Au bout du troisième jour, elle se risqua jusque sur le sentier qui descendait vers la route. Après avoir évité de justesse trois chutes, Olmène rebroussa rapidement chemin, les chaussures dans les mains, avançant comme quelqu’un qui aurait marché sur des braises. Se prépara une cuvette d’eau avec des feuilles de papayer et y trempa longuement ses pieds jusqu’à s’assoupir. Malgré ses souffrances, elle décida ce jour-là de se chausser toutes les fois qu’elle entendrait le galop du cheval gris de Tertulien en bas du sentier. Elle ne voulait plus être une femme aux pieds nus et tenait à le prouver à Tertulien, à Dorcélien avec ses airs de chef accompli, aux dames de Roseaux et de Baudelet, Mme me Yvenot et M
Frétillon. Et, à force de douleurs, d’ampoules et d’égratignures, elle finit par apprivoiser ces corps étrangers qui, en bridant une liberté de seize ans, firent d’elle une femme à chaussures.
Sur le chemin menant à Anse Bleue, elle rencontra une fois le père Bonin accompagné d’Érilien, qui souvent faisait office de traducteur. Le père Bonin regarda les pieds d’Olmène avant de lui rappeler que Dieu ne voulait pas du péché.
« Tu es bien Olmène, la fille d’Ermancia et d’Orvil ? »
Olmène fit oui de la tête.
« Je te rappelle que la femme ne doit pas séparer ce que Dieu a uni. Et que les fidèles doivent baptiser leurs enfants dans Son église. Qu’un péché mortel est bien plus grave qu’un péché véniel. »
Érilien traduisait des mots auxquels ni lui ni Olmène ne croyaient. Olmène baissa les yeux et répondit de ce « oui » soumis qui nous monte si vite à la bouche quand nous voulons confondre les autres. Elle observa elle aussi ses pieds, puis son ventre, et se dit que, de toute façon, Dieu, le Grand Maître, était bien trop occupé pour s’attarder sur les pieds épais d’une paysanne perdue entre Ti Pistache, Roseaux et Baudelet, qui portait dans son sein l’enfant d’un homme qu’Erzuli Fréda Dahomey avait placé sur son chemin. Et qu’elle n’avait rien séparé du tout. Et que Dieu l’aimerait quand même. Elle s’en alla en demandant à Erzuli de ne pas l’abandonner : « Erzuli, protège-moi. Je suis ton enfant, pitite ou. Et tu le sais. »
Quand, quelques semaines plus tard, Olmène croisa Pamphile et Horace, deux des fils les plus âgés de Tertulien. Ils la dévisagèrent longuement. Elle marchait déjà avec plus d’aisance, chaussures aux pieds. Sa démarche n’expliquait donc pas qu’ils la dévisagent un si long moment. Elle comprit à leur regard qu’ils savaient. Comme elle, Olmène, savait que Marie-Elda, leur mère, feignait d’ignorer les fredaines et les frasques de son époux. Ils regardèrent Olmène avec insistance, et elle soutint leur regard comme elle l’avait fait face à leur père au marché de Ti Pistache. Le sentier était étroit. Ils s’arrêtèrent pour la laisser passer. Aucune parole ne fut échangée. Aucune. Mais il s’étaient tout dit.
Pour sûr qu’Olmène, aussi bien que leur mère, n’aurait pas autant tenu à Tertulien Mésidor s’il n’avait pas dompté autant d’autres femelles. Si leur nombre imposant faisait de lui un homme toujours prêt à se débraguetter, il avait aussi scellé son règne sur des kilomètres de collines, de vallons et de plaines. Olmène était une paysanne, Marie-Elda une dame respectable. Ce qui n’empêchait pas Olmène de recevoir la semence du mari fornicateur et puissant de la dame respectable. Mais à aucun moment Olmène n’avait songé à occuper la place de Marie-Elda. Un tel acte eût relevé de l’impensable, et le monde s’accommode mal de l’impensable. Chacune le savait. Les autres femmes ne l’ignoraient pas non plus. Toutes étaient en ce sens quittes dans le partage de ce même homme, sous lequel elles avaient poussé le même petit cri de plaisir qui brouillait toute frontière entre la dame respectable et les paysannes.
Olmène nous avoua qu’elle y avait pensé en regardant Pamphile et Horace. Mais elle savait qu’elle était à ce moment-là la plus forte, la plus nouvelle et la plus jeune. Et voulait tout simplement jouir de cette victoire avant qu’une autre, plus jeune et nouvelle à son tour, ne vînt inévitablement la remplacer.
Sans jamais se parler, Olmène et les fils de Tertulien s’étaient dit toutes ces choses et bien d’autres encore. Chacun regagna son monde. Olmène ne se retourna pas pour les voir disparaître au bas du sentier.
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