Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 21
21
DIEUDONNÉ GRANDIT entre la mer et la terre chaude et rocailleuse d’Anse Bleue. Apprenant aux côtés d’Orvil et de Fénelon à déchiffrer les signes du ciel. À comprendre le langage des eaux, l’alphabet des vents. À distinguer un temps demoiselle, capricieux, d’un temps franchement masqué. À se rappeler qu’aller en mer, c’est connaître l’heure du départ, mais jamais celle du retour, car seuls Agwé et Dieu savent. À sortir les bêtes de l’enclos et les emmener boire. À courber le dos, à se briser les reins sous ce soleil qui poisse la peau, sous ces ciels secs qui font, jour après jour, se fermer le ventre de la terre et pousser la pierraille par-dessus. À caresser le ventre de cette même terre pour qu’elle enfante à nouveau. Vert. Dru. Doux. À réduire quotidiennement le petit mil en farine, dans le grand mortier au milieu du lakou, pour l’unique repas du jour. À distinguer les travaux des femmes de ceux des hommes et se faire servir par elles. À savoir laisser les femmes s’envoler comme des hordes d’oiseaux au petit matin, et les attendre en silence dans la douceur des crépuscules. À crouler dans le sommeil avec une densité de pierre et une légèreté d’ange pour attendre les visiteurs des songes.
Dieudonné s’était fait à l’idée d’avoir trois pères et trois mères. Un père proche, Orvil, un autre plus lointain, Fénelon, et un père dont on ne lui parlait jamais. Trois mères : Ermancia, Cilianise et une absente, Olmène, dont il rêvait quelquefois. Elle arrivait de la mer ou des terres derrière les montagnes vêtue de blanc, et descendait une échelle pour s’approcher de lui qui tendait les bras, puis elle s’évanouissait dans un grand nuage blanc.
Dieudonné surprenait souvent sa grand-mère Ermancia en train de lancer un dernier coup d’œil à l’horizon avant de fermer la porte de la case à la tombée de la nuit. À croire qu’elle attendait quelqu’un. À croire qu’Olmène ou Léosthène allaient revenir comme ils étaient partis. Sans prévenir. Sans biens à transporter. Avec pour seul bagage des pieds assez solides pour marcher jusqu’aux rêves qui les avaient appelés. Elle imaginait ces mêmes pieds, robustes comme elle les aimait, les ramenant vers l’enfance, les ramenant dans le lakou.
Dieudonné grandit avec les mêmes peurs que nous, celles des esprits errants, des mauvais sorts, des paquets rangés* à la croisée des chemins, et apprit les incantations pour convoquer les Invisibles, les simples pour pétrifier les diables et les psaumes pour affronter toutes les menaces. « Le Seigneur est mon berger, s’il est avec moi, qui sera contre moi ? » Et Dieudonné ne lâchait jamais des yeux son grand-père Orvil quand il tournait, broyait, malaxait et amalgamait des herbes étranges, des écorces rares et des débris obscurs, jusqu’à les réduire en un onguent lisse et clair ou en une potion épaisse et grasse. Ni quand il préparait les bains de chance* avec des fleurs, des fruits, des épices et de l’eau Florida, pour des promesses qui faisaient briller les yeux des visiteurs. Dieudonné tissa des liens dans le partage de tout avec tous. Partage toujours inégal, comme les doigts, mais qui faisait que nous tenions ensemble comme une seule main. Comme nous, il partagea jusqu’à ses rêves au réveil et écouta chacun y aller de son interprétation.
À mesure qu’il affrontait le monde, tous, pères, mères, oncles et tantes du lakou, nous lui apprenions à maîtriser l’art d’être invisible. Pauvre, maléré, et par-dessus tout invisible. Invisible aux dangers qui guettent, à toute prise des plus puissants et de tous ceux qui ne sont pas du lakou. « On doit croire, Dieudonné, que tu n’existes pas. Tu dois te faire plus petit que tu ne l’es déjà. Invisible comme une lampe dans l’incendie de l’enfer. »
Nou se lafimin o
N ap pasé nan mitan yo n alé
Nous sommes comme la fumée
Nous passerons au milieu d’eux sans qu’ils nous voient
Dans l’indolence des journées claires, Dieudonné nageait loin, très loin, avec Oxéna, les autres cousins et Osias, un ami qui venait de Ti Pistache. Ils nageaient parfois jusqu’au large. Avec pour unique bouée un tronc d’arbre ou un grand seau en plastique. Ils ne revenaient que quand les silhouettes sur la plage étaient devenues aussi minuscules que des mouches, leur rappelant que des voiliers étaient partis que l’on n’avait jamais revus. Et tous nageaient alors lentement pour rejoindre le rivage, en pensant à la fessée qui les attendait et aux remontrances – « Vagabonds, sans aveu » – qui pleuvraient en même temps que les coups de rigoise*. Mais les souffrances étaient bien plus éphémères que l’envoûtement de la mer. Jamais Dieudonné n’avait regretté de l’aimer autant.
Souvent il pêchait des têtards ou des anguilles dans la vase et s’amusait à observer les flamants roses dans les marais. Les filles avançaient avec lui et les autres garçons du hameau jusque dans les fourrés et les aidaient à préparer des pièges à oiseaux pour les tourterelles et les ortolans.
Le reste du temps, Dieudonné courait après un gros noyau d’avocat ou de mangue, ou une miraculeuse boîte de conserve entourée de bouts de tissu, en guise de balle. Puis, plus tard, il donna des coups de pied dans un vrai ballon, sur le terrain de foot aménagé derrière la chapelle Saint-Antoine-de-Padoue par le père Bonin, juste à côté de l’école que Dieudonné n’avait fréquentée que trois années. « Un enfant à l’école, avait clamé Ermancia au père Bonin, ce sont deux bras en moins à la maison et dans les jardins, et deux bras en moins pour la pêche. »
Du plus loin qu’il se souvînt, Dieudonné avait toujours entendu les quelques inconnus qui se hasardaient jusqu’à Roseaux demander à voir Fénelon avec ces mêmes mots : « Le chef est-il là ? », et lui laisser un sac de riz, deux poules, une pintade ou des légumes. En sa présence, ils y allaient du même « Oui, chef mwouin, oui, mon chef », même après avoir attendu deux heures sous un soleil à leur brûler le crâne, une mouche posée sur la salive de la faim aux commissures de leurs lèvres. Dieudonné reliait la puissance de Fénelon à celle du danti d’un lakou, comme son grand-père Orvil, ou à celle d’un chef encore plus fort que tous les chefs et qui portait un chapeau noir et des lunettes épaisses.
Grâce aux largesses de Fénelon, Ermancia dressa son premier établi – une table taillée par Nélius dans un bois grossier – à l’entrée du lakou. Construisit à Anse Bleue la première case en dur. À l’établi, elle remplissait de sucre des petits sachets bruns, vendait des tablettes au roroli*, des gingembrettes, du rapadou*, des kasavs et, en saison, des avocats ou des mangues. Quand elle reçut les premières bouteilles de kola de Fénelon, elle consacra une boîte de conserve à l’argent destiné à régler chaque fournisseur.
Nous mangions mieux que beaucoup, et la peur des hommes et de leurs maléfices se tenait à distance. Nous apaisions celle des dieux par des offrandes. Plus nombreuses. Plus généreuses. Mais nous n’avons jamais posé de questions à Fénelon. Ni pourquoi ? Ni pour qui ? Ni comment ? Peut-être ne tenions-nous pas à savoir. La misère est une porte basse. Nous n’avions pas la force de l’enjamber. Alors nous avons courbé l’échine et fermé les yeux.
Dieudonné n’avait pas connu la première peau de Fénelon, celle qui le recouvrait avant l’uniforme bleu. Il était trop jeune. Il ignorait ses yeux d’antan, avant qu’ils ne soient durcis par la peur et le sang. Aussi, Dieudonné tirait un orgueil certain de la puissance de son oncle. Comme nous, il aimait que la misère relâchât son étreinte. Mais, contrairement à nous, Dieudonné n’avait aucun élément de comparaison et avait grandi sans confusion aucune. Dans cette connaissance unique qui, tout compte fait, était un gouffre d’ignorance.
OceanofPDF.com