Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 26
26
DANS LE CAMION CAHOTANT sur la pierraille et loué rien que pour lui et ses bagages, Léosthène se sentit soudain envahi par la peur. Cette peur qui le rongeait à l’approche d’Anse Bleue, c’était celle, intime, qui fait virer la joie en un parfum acide et saisit sur le chemin du retour ceux partis il y a trop longtemps. Ermancia, Orvil, Olmène, Fénelon... Les reverrait-il ? Étaient-ils encore vivants ? Ce remords de les avoir abandonnés le taraudait depuis quinze ans. Quinze longues années. Au fond de son sac, il serra fort entre ses doigts la protection que lui avait fabriquée Orvil, et pensa aux dernières paroles d’Ermancia dans la nuit : « Reviens, mon fils, ne nous oublie pas... Tanpri, je t’en prie. »
Midi avait sonné depuis une demi-heure et la terre flambait sous les feux de juillet. Léosthène regardait tantôt la plaine, tantôt la mer. Elle renvoyait toute la lumière en longs faisceaux sur une terre-squelette. Il n’en croyait pas ses yeux : toute la campagne semblait avoir souffert d’une longue maladie dévastatrice. À croire qu’une main maudite avait pris soin de tout taillader, tout pilonner, tout saccager. « Jésus, Marie, Joseph, répéta-t-il. Jésus, Marie, Joseph... »
Le camion avalait péniblement les kilomètres, bringuebalant sur la rocaille pointue. Léosthène avait quitté Port-au-Prince à l’aube. Quand il atteignit le morne Lavandou, Anse Bleue se montra à lui dans sa totalité. Le chauffeur déchargea le camion et réquisitionna deux ânes pour la suite du voyage. Ils descendirent la pente avec la persévérance qu’on attendait d’eux. À peine s’étaient-il arrêtés aux portes d’Anse Bleue à l’ombre du calebassier qu’une petite foule s’agglutina autour d’eux.
Les plus jeunes n’avaient jamais vu Léosthène. Cilianise fut la première à le reconnaître et à ameuter son monde. Elle hurla le nom de Léosthène à Ermancia, qui se leva comme un automate et laissa tomber les pois France qu’elle écossait dans le creux de sa jupe. Ermancia poussa un long cri tiré du ventre. Elle accouchait. Elle mettait au monde son fils Léosthène une seconde fois. Et puis les cris fusèrent de partout. Les femmes relevèrent leurs jupes et coururent jusqu’à l’entrée du lakou. Les hommes avancèrent plus lentement, un sourire dubitatif sur les lèvres. Ermancia n’avança ni ne recula, elle s’évanouit à l’endroit même où elle s’était mise debout. Et nous avons dû la frotter avec de l’alcool pour lui faire reprendre ses esprits.
Quand Léosthène demanda des nouvelles d’Orvil, on lui dit qu’il était assis devant sa case. Qu’il marchait avec difficulté, appuyé sur son bâton, boitillait de la jambe gauche à cause du genou qui refusait d’obéir et de temps en temps regimbait, le clouant sur place. À l’approche de Léosthène, Orvil mit les mains en visière, cligna des yeux et, quand il reconnut son fils, ne bougea pas, laissant les larmes couler sur ses joues. Léosthène s’agenouilla à ses pieds et pleura chaudement lui aussi. Il attira son père tout contre lui et sentit, à l’ombre de la peau d’Orvil, la mort qui travaillait à faire saillir les os. À dévorer la chair. Jour après jour. Les uns après les autres. Son père était déjà léger comme un ange. Léosthène se dit qu’un jour prochain la mort mordrait Orvil pour de bon et s’accrocherait à lui jusqu’à ce qu’ils fassent ensemble un tas de poussière et d’os, laissant son âme rejoindre la Guinée. Mais, pour l’instant, la mort semblait sommeiller. Et l’avoir oublié. Elle ne s’était pas encore montrée. Orvil était vivant. L’idée lui plaisait par-dessus tout. L’idée de la vie par-dessus tout lui plaisait. Léosthène rit aux éclats.
Tous, hommes, femmes et enfants du lakou, entourèrent la case. Le grand arbre des Lafleur déployait ses branches, et Léosthène les touchait toutes, sentant même celle absente d’Olmène. Au-delà des candélabres et des piquets de clôture, les enfants de retour de l’école, les marchandes, tous s’arrêtaient un moment pour regarder cet homme habillé comme pour un mariage ou un baptême, avec des chaussures vernies et un chapeau de feutre marron. Les parents s’enhardirent et se mirent à rôder autour des valises, pour deviner ce qui s’y cachait.
Par prudence, Léosthène fit descendre ses bagages et ne les lâcha pas de l’œil. Quand par malheur il ouvrit une première boîte, tous, oncles, tantes, cousins et cousines, les yeux acérés comme des griffes, furent prêts à prendre, à recevoir, à tirer, à pousser : « Elle est belle cette chemise », « Ce savon, qu’il sent bon ! », « Je veux ce dentifrice », « Ce pantalon m’irait parfaitement. » Léosthène comprit très vite qu’il serait dépassé par les événements. Il installa sa valise et ses boîtes entourées de trois couches de papier collant et de ficelle chez Ermancia, et demanda à Dieudonné de monter la garde autour de ce que la tribu considérait comme un butin de guerre à partager.
On envoya Fanol et Ézéchiel, les fils de Cilianise, prévenir Fénelon, qui arriva juste à la tombée de la nuit.
Devant la case d’Orvil et d’Ermancia, chacun y alla de son histoire pour raconter ces quinze ans en quelques minutes. Les naissances, les morts et les départs. La terre vidée de son sang, de sa chair, montrant ses zo genoux, la mer avare, l’éradication des porcs, la mort des petits métiers, la maladie du café, celle des palmistes et des citronniers, les vêtements venus d’ailleurs, les robes de chambre élimées des femmes du Minnesota qui réchauffaient les vieux os dans les campagnes, les bottes usagées des cow-boys du Texas pour travailler dans les jardins, comme celles que portaient Yvnel et son jeune fils Oxéna, Fanol et Ézéchiel, les jeans, les tee-shirts et les baskets des cinquante États des USA. On évoqua à voix basse la mauvaise influence de Port-au-Prince, de la paille*, celle qui fait baigner sans fin les yeux des adolescents des villes dans un faux paradis.
Léosthène voulut rencontrer tous ceux nés pendant son absence, comme pour rappeler combien la vie était têtue, et il eut la sensation que l’arbre avait encore des pousses généreuses.
Lorsqu’il demanda ce qu’il était advenu de père Bonin, on lui raconta son départ précipité d’Anse Bleue pour des raisons politiques, et notre surprise de découvrir à Roseaux un petit bâtard mulâtre au même visage grassouillet que père Bonin. Léosthène s’esclaffa en se tapant sur les cuisses :
« Non ? Père Bonin ! »
Et chacun voulut raconter la suite à sa façon. Finalement, Cilianise se mit debout, réclama le silence et précisa que le petit se nommait Pierre, mais que tout le monde le surnommait « Véniel », comme le péché. Les rires de Léosthène redoublèrent. Les nôtres aussi.
« Et pourquoi ? demanda Léosthène.
– Parce que nous ne croyons pas que père Bonin mérite d’aller croupir en enfer pour avoir succombé aux charmes d’une négresse de Roseaux. »
Et puis jusqu’à fort tard, à la lueur des lampes bobèches et des bougies baleines*, Léosthène laissa les heures heureuses le traverser et la soirée se prolonger ainsi, buvant l’eau fraîche des cruches, un trempé à l’anis ou un thé de mélisse dans des gobelets en émail.
Pour ne pas tuer les mythes, Léosthène évoqua une Port-au-Prince et une Floride de rêve et laissa ceux du cauchemar pour plus tard. Quand, loin de toutes ces oreilles, il pourrait parler à Fénelon et à Nélius. Seuls. D’homme à homme. Il évoqua les circonstances de son départ. Il avait rencontré Roselène, une jeune femme originaire du Môle et qui avait des parents à Miami. Il s’était mis en ménage avec elle et c’était elle qui lui avait facilité le voyage vers l’autre rive.
« Miami ? avait répété en chœur toute l’assemblée. Tu veux dire que tu reviens de Miami ? »
La famille de Roselène lui avait permis de trouver son premier travail au noir dans la cuisine d’un hôtel à Tampa. Puis ses papiers avaient assez vite été régularisés par le patron, qui avait fini par apprécier son ardeur au travail.
« Des hommes comme celui-ci, il t’arrive d’en rencontrer une fois dans ta vie. J’ai eu cette chance-là. J’ai vraiment eu de la chance... », insista-t-il, et il donna des détails sur ce Miami de rêve : les autoroutes, les réfrigérateurs, l’électricité, les immeubles bien plus hauts que trois palmistes mis l’un au-dessus de l’autre... « Et la nourriture en veux-tu en voilà ! »
Il s’arrêta un moment et, à regarder tous ces yeux encore suspendus à ses lèvres, mesura l’effet de ses paroles. Il décida de terminer en force :
« Et je suis revenu dans un avion. »
« Dans un avion ! » Nous étions médusés. Ce fut donc un Léosthène satisfait qui cette fois s’arrêta net et de sa poche sortit un paquet de cigarettes Marlboro. Il en alluma une, avec la conscience que ce geste venait de marquer une nouvelle distance, puis raconta tout, les sièges avec un numéro, les hôtesses – des femmes bien belles, bien poudrées –, les espaces toujours trop étroits pour mettre les bagages au-dessus de sa tête ou devant ses pieds, à croire que ceux qui ont construit ces engins n’ont ni parents ni amis, les formulaires que tu ne peux pas remplir parce que tu ne sais ni lire ni écrire et qu’un voisin à qui tu n’as pas envie de donner ton adresse, ta date de naissance ou le numéro de ton passeport remplit à ta place.
« Tu es né coiffé », laissa tomber Yvnel, les yeux accrochés aux premières étoiles dans le ciel.
Tandis que les femmes regagnaient les cases dans la douce couverture de la nuit, les hommes s’attardèrent auprès de Léosthène. Et quand ils furent seuls, Léosthène raconta l’autre histoire, le cauchemar.
« Le départ vers Miami a été très dur. Très dur. J’ai payé un passeur. Le capitaine, cet homme à qui j’avais donné deux mille dollars, ne nous a rien dit lorsque nous sommes montés à bord. Se contentant d’indiquer la cale d’un mouvement de la main. Comme les autres, j’ai descendu l’échelle et plongé directement dans le noir. Quand il a vu que nous avions compris, il est parti vers l’arrière et a attendu les mécaniciens qui faisaient les dernières vérifications. La cale était pleine de sacs de sel et une eau sale stagnait au fond. Une fois tous les passagers en bas, le capitaine a refermé la chape, et nous nous sommes retrouvés dans les ténèbres profondes. Dans une tombe, croyez-moi. Ensuite nous avons entendu le moteur gémir et démarrer. Et puis, comme il y avait des femmes, le capitaine et deux de ses adjoints se sont soulagés avec elles tout au long de la traversée. Ils se contorsionnaient pour juste défaire leur ceinturon et baisser leur pantalon, et grognaient en s’enfonçant en elles. Après, ils remontaient, et on entendait la respiration haletante et rauque de la jeune femme, comme si elle venait d’échapper à une rafale de mitraillette et cherchait à reprendre son souffle. Au bout de quelques jours, la cale puait l’eau de mer croupie, le jute, la sueur, la semence, l’entrejambe. Nous urinions et déféquions dans l’eau entre les lattes. Et l’odeur onctueuse et chaude de nos excréments nous revenait lentement aux narines. »
Léosthène s’arrêta un moment, posa les mains à plat sur ses jambes : « Et puis tu as peur de mourir dans ce linceul quand le vent fait se cabrer et plonger le bateau. Que les vagues frappent violemment la proue et que le bateau se dresse presque à la verticale sur les flots comme pour gravir une montagne, avant de piquer du nez et de se précipiter à toute vitesse au fond du trou. Là, tu as franchement envie de reposer la tête, comme quand tu étais enfant, sur les paumes pleines d’étoiles et de rêves doux de ta mère et de pleurer à chaudes larmes, mais tu te retiens. Parce que tu es un homme. Alors tu appelles Agwé, Damballa, Ogou. Tu les appelles tous. Et puis il arrive un moment où tu parviens à un endroit qui est au-delà de la peur. Au-delà de la honte. Et tu te dis que, si tu es passé à travers ça, tu ne peux plus ni avoir peur, ni avoir honte. Jamais. Tu es courage, tu es persévérance. Une fois cette épreuve traversée, tu ressens une forme de pouvoir. À cause de cette connaissance des choses que d’autres n’ont pas et n’auront jamais. Oui, c’est bien cela, du pouvoir. »
Léosthène avait prononcé ces derniers mots comme s’il ne nous parlait pas mais voulait les ravaler tout de suite et les enfoncer en lui-même.
Léosthène interrompit son récit parce qu’il ne voulait pas faire remonter trop d’images, et conclut à voix haute : « Mais, au moins, je n’ai pas échoué sur une beach de Blancs à moitié nu avec ma photo dans le journal à côté d’hommes et de femmes effrayés. Ah ça, non ! »
Nous avons regardé Léosthène, pensifs. Fiers aussi. Léosthène avait prospéré ailleurs, à la force de son poignet, sans léser aucun d’entre nous. L’arbre ne saignait pas. Une branche avait grandi plus que les autres. C’est tout. Léosthène revenait, mais à sa place.
Tombant de fatigue, il voulut dormir dans la case réaménagée d’Orvil et d’Ermancia et non dans la maison d’Olmène, comme le lui avait proposé Fénelon. Léosthène voulait revenir à son enfance intacte. S’endormir dans une case enveloppée par le crissement des insectes comme une couverture. Respirer l’air de cette unique pièce où sommeillait son innocence. Il dormit d’un sommeil de plomb. Quand le lendemain la porte grinça et que le crochet tomba, il regarda au loin l’écume monter. Éclater en gerbes blanches. Fracassées. Puis, derrière lui, la montagne qui semblait toujours vouloir avancer pour nous engloutir.
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