Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 24
24
QUELQUES SEMAINES après la mort de l’étranger, père Bonin ferma les portes de son église et partit à Port-au-Prince pour un long mois. Il devait rencontrer ses supérieurs de l’épiscopat à la capitale. Nous le connaissions déjà assez pour savoir qu’il n’était pas non plus mécontent de nous punir en nous privant d’école, de dispensaire et de réconfort pendant un certain temps. À son retour, il nous fit attendre une bonne quinzaine de jours malgré tous nos « Bonjour, mon père ». En réponse à nos salutations, il laissait tomber une phrase bien sèche et bien courte : « Pas plus mal », passait son chemin ou vaquait à ses occupations. Et puis, à la veille de la fête de l’Assomption, à notre grande surprise à tous, il ouvrit les portes de l’église et du presbytère, et fit annoncer par Érilien que la messe serait chantée le lendemain. Debout au seuil de l’église, il attendit que la foule des fidèles fût assez compacte pour nous dire de sa voix légèrement éraillée : « Je ne vais tout de même pas punir les enfants innocents des cinq villages alentour parce que leurs parents sont à jamais perdus. » Après ces mots d’introduction, il nous regarda avec insistance, puis acheva son discours de bienvenue en ajoutant : « Mon devoir est de les sauver. »
Notre réconciliation fut chaleureuse. Nous lui avons offert un beau coq, du cresson, des malangas pour un bouillon, du maïs, du riz, des bananes et des haricots rouges. Père Bonin célébra une messe comme nous les aimions. Traversée de prières et de chants à Maman Marie, et d’un sermon hallucinant sur sa montée au ciel. De quoi nourrir longtemps nos songes et alimenter une semaine entière nos conversations, au cours desquelles Marie serait tantôt Dantò, tantôt Fréda, tantôt Lasirenn. Il le savait, mais avait décidé de nous laisser à nos simagrées, convaincu que Dieu finirait par y reconnaître les siens. Ces simagrées étaient somme toute nos croyances. Illégitimes certes, mais elles étaient les nôtres.
Un après-midi, père Bonin vint jusqu’à Anse Bleue nous parler des travaux qu’il comptait entreprendre pour agrandir l’école. Travaux pour lesquels il sollicitait notre concours. Il avait pris place aux côtés d’Orvil sur une chaise paillée, et réclama un café. Orvil le rassura sur l’aide que tous les hommes vaillants d’Anse Bleue lui apporteraient. Elle allait de soi. Mais, contre toute attente, Orvil lui demanda un service à son tour. Il avait baissé la voix, et père Bonin se pressa de boire le fond de sa tasse pour écouter ce que son vieil ami voulait lui dire :
« Père Bonin, tu vas me rendre un service.
– Orvil, tu sais que je suis ici pour aider les enfants de Dieu.
– Père Bonin, te souviens-tu du jeune homme qui est mort à l’entrée de Roseaux ? »
Père Bonin regarda Orvil. Il ne tenait pas à raviver sa colère contre Anse Bleue en remuant des cendres encore tièdes, et acquiesça juste de la tête. Orvil, sentant qu’il pouvait aller plus loin et faire confiance au père Bonin, lui demanda de l’attendre. Il entra dans sa case et, en ressortant, lui tendit la lettre que Fénelon avait rapportée à Orvil comme un butin de guerre.
« Père Bonin, tu sais lire. Dis-nous ce que cet homme a écrit dans cette lettre. Mwen vlé, je veux savoir. »
Puis Orvil appela Ermancia, Yvnel, Cilianise, Ilménèse et tous les autres. Tous s’assirent en cercle autour du père Bonin.
Celui-ci demanda un verre de trempé, s’essuya le visage, puis déplia fébrilement les feuilles légèrement froissées. Dès les premières secondes de sa lecture, père Bonin se mit à frissonner. Nous sentions qu’il avait besoin de pleurer et qu’il luttait de toutes ses forces contre cette envie. Il nous traduisit la lettre en créole au fur et à mesure, et acheva sa lecture les lèvres tremblantes.
Chers parents,
Je ne sais pas si cette lettre arrivera jusqu’à vous. Je ne sais pas si
vous me reverrez un jour. Mais sachez que je n’ai jusque-là trahi aucun des rendez-vous avec mon destin. Aucun. Le sentier se fait chaque jour plus étroit, mais mon courage, loin de flancher, s’aiguise. Je vous remercie de m’avoir aidé à être l’homme que je suis aujourd’hui.
Le pays est entré dans une longue saison de deuil. À la catastrophe
politique qu’a représenté l’avènement de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses, sont venus s’ajouter les ravages de Flora, ouragan dévastateur s’il en est et qui nous a laissés exsangues. Je n’ai de cesse de penser à mes frères et sœurs que cette calamité a touchés : les paysans et les laissés-pour-compte des villes. Et, pour couronner le
tout, voilà que notre vigilance doit aussi s’étendre au-delà de nos frontières, puisque les Yankees ont envahi la République dominicaine. J’admire profondément le courage des résistants de l’autre côté de l’île. Et nous devons, nous aussi, être prêts à affronter toute ingérence sur cette terre laissée en héritage par nos glorieux ancêtres. L’occupation du début du siècle était déjà une humiliation affligeante, un affront de trop. Et, comme le dit le proverbe de chez nous, « Jodi pa demen », nous devons nous préparer au pire pour tracer la voie d’un meilleur lumineux.
Vous comprendrez mieux un jour. Si la faucheuse me laisse un répit,
je vous ferai moi-même les récits de mon long combat. Autrement, les camarades qui me survivront vous diront que, jusqu’au bout, j’aurai tenté de vivre à hauteur d’homme.
Je vous ai causé bien des inquiétudes par mon long silence de six
mois, auquel s’est ajoutée la confusion de ma lettre postée de Bruxelles, et non de Strasbourg où je suis censé suivre des cours. Mais sachez que l’ardeur que j’ai toujours mise aux études, je l’emploie à vivre chaque seconde avec l’intime conviction que la bonté peut être de ce monde et que certains sont appelés à pétrir la pâte qui fera lever le pain de demain. Aucun sacrifice n’est trop grand pour un tel rêve. Ce rêve, je le partage avec d’autres hommes et d’autres femmes qui se battent dans la cordillère des Andes et aux quatre coins du monde. Je reviendrai aux études avec une foi décuplée. Je vous le promets. Et vous me reverrez quelquefois, je l’espère, autour de la table familiale. À confronter des idées avec toi, père, ou à écouter mère jouer la sonate de Ludovic Lamothe qu’elle aime tant, en dégustant son délicieux flan à la vanille.
Je ne cours pas au-devant de la mort. Rassurez-vous. Je ne suis pas
un adepte du malheur. Je pars tout simplement comme tant d’autres, comme le Che dont vous avez certainement entendu parler, à la recherche d’une étoile qui n’est pas aux antipodes de la raison mais qui est la raison même.
Je vous surprendrai certainement si je vous dis que je vous ai
croisés, ainsi que mes frères et sœurs, cousins, cousines et amis, plusieurs fois dans les rues de Port-au-Prince, mais que je ne pouvais en aucun cas laisser mon amour et mon affection pour vous me trahir. La tâche m’a été facilitée parce que vous ne pouviez pas me
reconnaître. J’ai laissé pousser ma barbe et je porte d’épaisses lunettes de myope. Je suis encore quelque part dans ce pays que j’aime profondément. Mais n’essayez surtout pas de savoir où je me cache. Ce serait vous mettre dans une situation de danger extrême.
Je ne suis pas seul. Il m’est arrivé de passer avec mes camarades
des moments difficiles mais jamais je ne flancherai.
Ces derniers temps, je vous l’avouerai, un étau semble se resserrer.
Depuis que deux de mes camarades ont été appréhendés à Plaisance, deux autres ruelle Chrétien à Port-au-Prince, certains à Martissant, d’autres à Fermathe ou au Cap-Haïtien. Frantz, arrêté à Martissant, est mort fusillé une nuit dans la cour d’une prison face à la mer. Et, avant de rendre l’âme, il a, semble-t-il, eu le temps de dire « Maman » et de lever les yeux vers la lune qui veillait sur cette terre qu’il avait tant aimée.
Je vous aime tant moi aussi,
Michel
Père Bonin acheva la lecture et garda la tête baissée un long moment. Et, nous, nous avions envie de consoler père Bonin. Il releva la tête après quelques minutes, et nous parla de choses semblables qui avaient eu lieu chez lui près de trente ans auparavant, raconta comment son père avait été tué dans le maquis. Il fredonna le couplet d’une chanson qui fit à nouveau briller ses yeux :
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades Ohé, les tueurs, à la balle et au couteau, tuez vite Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite ! C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères La haine à nos trousses...
Son chant s’acheva dans un sanglot retenu :
Et la faim qui nous pousse, la misère
Malgré la tristesse de père Bonin, là devant nous, l’étranger nous laissa tout de même à notre étonnement. À notre incompréhension. À nos interrogations. Il parlait d’un pays que nous ignorions. De gens qui nous étaient lointains. De rêves que nous n’avions jamais caressés. Ermancia et Ilménèse, et toutes les femmes du lakou, pensèrent à sa mère. Nos interrogations enjambèrent la peine, le courage et les larmes, nous laissant face à un gouffre.
Décidément, cet inconnu ne soupçonnait pas à quel point il était étranger. Plus étranger que les Frétillon, plus étranger que Toufik Békri, plus étranger que le père Bonin qui avait bu dans nos gobelets en émail, mangé dans nos gamelles et fait bien d’autres choses encore que nous allions découvrir...
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