Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 32 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 29

29

 

AYANT CONCLU qu’il avait eu sa part de joie et de peine, Orvil décida que le plus simple pour lui était de partir. C’est ce qu’il fit un matin de mai 1982, entre la petite et la grande saison des pluies. Il se sentait à présent insignifiant dans un monde face auquel il s’était toujours su impuissant. Impuissant mais un fils des dieux. Aveugle, mais confiant sur les eaux déchaînées, la tourmente et le grand ouragan de la vie. Son impuissance s’était transformée depuis quelques temps en lassitude. Il n’avait plus la force d’attendre ses deux enfants partis Dieu seul sait où. Il n’avait plus désormais la force d’appeler les dieux. De cela il était certain. Il voulait les rejoindre. Là où ils étaient. Être à leurs côtés. S’endormir à leurs pieds. Sentir leurs mains sur ses blessures. Retourner en Guinée. Dans le premier âge de la mer. Dans les lumières, celles du devant-jour qu’on voit, celles des orages de nuit qu’on ne voit pas, celles au cœur des arbres et des plantes, celle intacte du bon ange, la même, toujours, la seule.

Il était perclus de douleurs et ne pouvait plus s’adonner aux travaux dont rudesse et la répétition lui apportaient pourtant une forme de paix et le sentiment d’être encore planté dans ce sol ou de glisser au fil de l’eau. Il avançait à pas lents, têtu comme les ânes qui s’acquittent d’une tâche avec peine et précaution. Sa mâchoire tombait à cause des gencives déchaussées au fil des ans, et il n’avait plus que la peau et les os, comme si la mort voulait l’emporter léger comme un enfant, dépouillé comme un ange.

La veille du jour où il avait choisi de s’en aller, Orvil s’était endormi en toute sérénité et au réveil avait appelé Ermancia pour ce café qu’il buvait épais et sucré au rapadou. Il le sirotait assis sur le seuil de sa case, attendant les salutations de tous : « Comment a été la nuit ? Figi a fré papa ? Tu as l’air en pleine forme ? Kouman kò a yé ? » La ronde des salutations était à peine terminée qu’Orvil demanda à Ermancia, avec autorité et tendresse, de lui préparer un bain. Ermancia plaça au soleil la bassine en émail blanc cerclée de bleu et y fit macérer des feuilles d’orangers, de ti baume et de corossol. Emmitouflé dans un lainage tout élimé, Orvil attendit en sirotant les dernières gouttes de café qui lui emplissait la bouche d’une douceur tiède. Une fois l’eau du bain chaude à souhait, Ermancia l’aida à enlever ses vêtements, à s’asseoir dans la bassine et, vigoureusement, de la main droite, elle lui frotta avec du savon le dos, la poitrine, le ventre, puis plia la paume de la main gauche pour recueillir l’eau qu’elle versa sur la poitrine, le ventre et le dos d’Orvil en le rinçant lentement. Doucement. Avec une tendresse infinie. En entamant une chanson qu’il aimait. Et lui, de vingt ans son aîné, lui qui aurait pu être son père, eut envie de l’appeler maman. Comme le font les hommes d’ici quand ils s’abandonnent vraiment. C’était la seule façon pour lui de lui dire qu’il avait vécu quelque chose de bon, de doux, de fort à ses côtés. « Tu sais, je m’en vais aujourd’hui. Mwen pralé. » Et, quand elle lui répondit d’arrêter de dire des bêtises, elle lui disait en réalité que, même si l’une de ses femmes était venue jusqu’à la barrière un jour pour l’insulter, cela n’avait pas d’importance. Lui la remerciait sans le dire pour les deux fils qui n’étaient pas les siens et à qui Ermancia envoyait régulièrement du riz, des légumes et quelques sous comme s’ils étaient sortis de sa propre chair. Quand il répéta pour la troisième fois : « Je m’en vais, Sia. Mwen pralé », Ermancia lui dit que, franchement, il déparlait à cause de tous ces soucis, de la mer avare, de la terre abandonnée. À cause d’Olmène qui n’était jamais revenue. À cause de Léosthène si loin. À cause de Fénelon aussi. Mais que, même si la terre ne donnait plus autant et la mer non plus, ils s’en tiraient, Dieudonné et elle, avec le four à pain et le petit commerce de l’établi. Orvil ne répondit pas.

Après le bain, il partit en promenade pieds nus à pas lents et mesurés, avaler des paysages, son corps craquant sous le vent. Apaisé de n’avoir rien d’autre à faire dans ces instants que de contempler le monde et se laisser envahir par sa lumière. Il avait subi les brûlures du soleil sur le bleu dur de la mer, sa morsure intraitable dans les sentiers noueux de morne Lavandou et de morne Peletier. Il avait fait son temps. Il fredonna tout bas un chant enseigné par Bonal, son père, qui le tenait de son propre père, et qui remontait à Dieunor, l’aïeul franginen, qui disait qu’il fallait transmettre et s’alléger avant de partir. Mais transmettre à qui ?

Orvil interrompit sa marche difficile et se surprit à dire à haute voix : « J’ai fait mon devoir. J’ai conduit ce lakou d’une main ferme et juste. Je ne sais pas jusqu’où j’ai protégé chacun des chrétiens-vivants de ce lakou contre les nuits, les mauvais airs et les ombres en nous. Pourtant, quelqu’un doit continuer. Maintenir le sang. Tant que les lwas sont là, il y aura quelque chose à donner. À nous-mêmes, aux autres. Tout ce que je sais, je l’ai appris en nourrissant les uns et les autres, en donnant. Léosthène ne reviendra pas, Fénelon ne peut pas. Non, il ne peut pas et ne doit pas. Dieudonné, le moment venu, prendra la relève. C’est tout. Il est temps pour moi de partir... » Et Orvil poursuivit sa promenade. Il avait toujours accepté ce temps sur les sentiers. Jamais perdu. Soudain, sous la faiblesse du corps, une force imprévisible avait cheminé, délestant ses pas.

Au sortir de sa promenade, il adossa sa chaise à l’imposant mapou et se remit à chanter. Il ne répondit pas aux salutations d’usage des hommes revenus de la pêche. De ceux revenus des terres. Des femmes qui préparaient le repas. De celles qui s’en allaient laver le linge à la rivière. Nous nous sommes dit qu’Orvil commençait à perdre la raison. Sur le coup de trois heures, Ermancia poussa un hurlement en le découvrant la tête penchée sur le torse, les bras ballants, le chapeau par terre. Orvil n’était déjà qu’une loque molle, à peine tiède.

Cilianise assise dans le camion Dieu très haut, sur l’un des huit bancs occupés par cinquante-six chrétiens-vivants qui allaient faire route vers Baudelet, prêtait une oreille distraite à la radio communautaire. Le chauffeur hurlait, en glissant, entre trois cabris et six coqs attachés par les pieds, deux autres cabris au haut du véhicule, que le ciel portait son masque de nuages et qu’il fallait faire vite, pressé, pressé. L’équipage se mit en branle dans son tohu bohu familier. Et entre le bruit du moteur, les bavardages et les cris des animaux, la radio égrena sa longue liste de messages : « Roselène, qui habite à Périchon, pas bliyé, n’oublie pas, Macéna t’attend au Carrefour de Ti Pistache pour la commission », « André, Ismena a une forte fièvre et ne viendra pas au marché aujourd’hui, mais demain, si Dieu veut », « Cilianise, qui habite Anse Bleue, rentre vite, pa mizé, Orvil malade grave. » Cilianise eut du mal à faire tout de suite le lien entre son nom, qui sortait de l’avant du camion, et elle-même. Quand enfin elle comprit qu’il s’agissait d’elle, elle poussa un cri strident et fut prise de convulsions. Les cinquante-six passagers l’aidèrent à porter son chagrin jusqu’à destination.

Avec Cilianise, Ermancia et Dieudonné, nous avons aidé l’âme d’Orvil à partir entière. Nous l’avons aidée à ne pas se disséminer partout. À ne laisser aucune trace. Dans sa case, sur les arbres, dans les jardins ou les rivières alentour. À s’en aller intacte vers sa vraie mort. Nous avons fait tout ce qu’il fallait, pour qu’Orvil s’y acheminât tranquille et serein. Un hougan, amené par Érilien, aida Agwé, son mèt tèt, à se détacher de lui. Ermancia lui coupa les ongles et les cheveux qu’elle conserva dans deux fioles et lui confia des messages pour les Invisibles : « Demande-les de t’indiquer où se trouve Olmène, tanpri. Quand tu l’auras trouvée, dis-lui en rêve que je l’aime. Que je ne l’ai jamais oubliée. Et puis, toi, veille sur nous. Sur nos jardins. Sur nos bêtes. Sur notre commerce. Sur nos embarcations. »

Ce fut le père André, celui qui avait succédé au père Bonin, qui chanta les funérailles. L’homme à chapeau noir et lunettes épaisses, voulant indigéniser le clergé, nous avait envoyé le père André, qui quelquefois nettoyait son arme juste devant le presbytère. Histoire de nous rappeler qu’il nous avait à l’œil et soumettait à d’autres prêtres plus puissants que lui – qui, eux, les soumettaient à l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses – des rapports sur nos éventuelles indocilités. C’était la seule chose qui lui importait. Jamais nous ne lui avons donné l’occasion de faire de tels rapports. Ni de tuer l’un d’entre nous. Pourquoi était-il entré dans les ordres ? Nous ne l’avons jamais su. Peut-être voulait-il juste manger à sa faim, sans souci du lendemain et être au-dessus de quelques créatures terrestres comme nous. Aucune de ces interrogations ne nous empêcha de lui sourire, de le gratifier des produits de nos jardins et de quelques volailles de nos poulaillers, et de l’observer sous cape.

Père André ne fut point surpris de nous croiser sur les chemins vers Anse Bleue, zigzaguant, retournant sur nos pas, allant d’un côté puis de l’autre avec le cercueil d’Orvil, pour le perdre en chemin. Pour lui enlever toute envie de revenir nous visiter avant d’avoir achevé son voyage. En zigzaguant, en retournant surnos pas, en allant d’un côté puis de l’autre, nous avions gommé nos propres pas et nous étions aussi incapables qu’Orvil de revenir en arrière.

Ilménèse et Cilianise prirent la relève et cajolèrent les Invisibles, attendant leurs appels, leurs messages et leur enseignement. Dieudonné n’était pas encore prêt.

Avec la mort d’Orvil, tout Anse Bleue eut le sentiment que c’était un monde qui s’effaçait. Le vieux monde. Qu’Orvil nous laissait dans une confusion encore plus grande et un désordre rampant comme une couleuvre madelaine, se répandant comme une maladie contagieuse.

 

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