Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 19 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 16

16

 

LES CHARMES D’UNE ADOLESCENTE de seize ans avaient, dans les fourrés, halliers et hautes herbes, décuplé pendant quelques mois les ardeurs d’un homme qui voyait approcher avec frayeur ses soixante ans. Il la prenait quelquefois avec douceur et fermeté. D’autres fois avec gourmandise ou voracité. C’était selon. Quelquefois sans dire un mot. Parfois en l’insultant pour ce plaisir auquel il ne s’attendait pas. Il l’avait prise comme son père Orvil prenait Ermancia sa mère dans l’unique pièce de la case. Par surprise, au moment même où elle s’assoupissait. Mais, une fois qu’il l’eut définitivement installée dans cette maison, Tertulien prit Olmène comme un propriétaire. Tous les accouplements se déroulaient selon un ordre immuable. À vouloir garder son muscle tendu le plus longtemps possible sans vraiment se soucier d’Olmène, Tertulien finissait toujours par se fatiguer et sombrer dans le sommeil. Si un long grognement indiquait que pour lui quelque chose avait dû se passer, ce n’étaient pour Olmène que d’interminables minutes, toutes semblables et sans tension, sans début, sans milieu et sans fin. Sans plaisir à faire chavirer son bon ange, à lui faire éclater l’âme. Sans la lassitude d’un corps rassasié, repu. Alors, dans ces moments-là, forcément, les pensées d’Olmène flottaient vers d’autres préoccupations bien terre à terre : les légumes de soleil qu’elle ferait pousser avec l’aide de ses frères, les deux chèvres, le porc et la volaille qu’en plus de la vache elle garderait dans un bel enclos derrière la maison, le four à pain qu’elle ferait construire, et puis le commerce qu’elle développerait entre Saint-Domingue et les villages d’ici comme M me Yvenot. Tertulien s’arrêtait par épuisement et les deux restaient là, figés, silencieux.

Très vite Olmène ne goûta plus à aucune volupté, mais se contenta d’apprendre à laisser exulter son corps à la douceur des choses et au souffle épris, quoique déjà fatigué, d’un homme mûr. Ce qui n’empêchait pas Olmène de lui préparer les mets dont il raffolait, un tchaka*, du petit mil ou du poisson séché. De lui frotter les pieds dans la bassine d’eau quand il le réclamait et, penchée au-dessus de sa tête, de lui enlever quelques cheveux blancs tandis qu’il s’abandonnait à une douce somnolence.

Tertulien avait des bras robustes, le poitrail d’un homme qui avait toujours mangé à sa faim et au-delà, le regard et la démarche d’un homme puissant. Olmène, le port, le regard et la démarche d’une jeune femme soumise à un homme puissant. Tous ceux qui la croisaient en étaient convaincus, sans imaginer une seule fois qu’entre les quatre murs de la nouvelle maison, elle avait retourné cette certitude en un doute qui ravageait secrètement Tertulien. Lui laissant, après chaque visite d’amour, l’obscur sentiment de sa virilité remise en question. Et Ermancia s’assurait avec vigilance qu’Olmène renouvelait ses offrandes à Erzuli afin que Tertulien ne connût jamais la paix de l’esprit. Jamais.

Le petit Dieudonné, fruit de son ventre, naquit cinq mois après l’installation d’Olmène dans sa nouvelle demeure. Elle accoucha avec l’aide de sa mère et d’Ilménèse, celle-ci ayant pris soin de chasser tous les mauvais esprits errants qui auraient pu rôder autour de la maison ou sur le toit et dévorer le nouveau-né. Olmène posa fermement ses mains sur une chaise attachée au lit par Ilménèse, matrone, fanm saj, et hurla : « Tertulien, je te hais. Plus jamais je ne te laisserai me toucher. » Elle cria plusieurs fois de suite au milieu de douloureuses contractions qui lui raclaient le fond du ventre au couteau.

Quand l’enfant apparut entre ses cuisses, elle l’appela Dieudonné. Parce qu’elle aimait l’idée que ce fils soit un cadeau de Dieu, qui sait tout, voit tout, entend tout, donne tout. Dieudonné serait un roi. Son roi. Appelé à être l’étoile filante d’un lakou. « Dieudonné nous sauvera tous. Il ira à l’école et sera, pourquoi pas, arpenteur, médecin ou, qui sait, président. Oui, président, et pour nous, à Anse Bleue, il retournera le malheur comme un gant. »

Ilménèse lui massa le ventre avec un mélange de feuilles de papayer, d’avocatier et de quenepier. Et, un mois durant, Olmène et son nouveau-né ne quittèrent pas leur maison. Olmène se régénéra, ivre de bains parfumés pour rester ferme et femme, réécouta les conseils des entremetteuses et toutes les recettes de femmes prêtes à courtiser et à être prises. Dieudonné, quant à lui, puisa dans le sein de sa mère et sous les caresses de ses mains les premières forces d’ici et d’ailleurs, celles visibles, celles invisibles, pour s’engager dans la grande occupation de vivre, de croître et de vouloir, dans un lieu où tout est défi et victoire.

Quatre mois après la naissance de Dieudonné, Tertulien fit tuer deux cabris et deux porcs pour une fête dont nous nous souvenons encore à Anse Bleue. Toutes les branches de l’arbre des Lafleur étaient là. Les femmes avaient revêtu une robe de carabella* sortie de dessous leur lit comme pour toutes les grandes occasions, les hommes leur grande chasuble. Les enfants riaient et couraient dans la forêt de jambes des adultes. Ermancia, Ilménèse, Cilianise et Olmène mirent la dernière main aux préparatifs pour le repas. Les odeurs nous arrivaient, dorées, joyeuses. Orvil s’assit à l’écart un instant, silencieux, regardant tous ceux qu’il aimait réunis là. Toutes les branches du grand arbre des Lafleur. Au loin, la mer faisait la belle et la douce. Un léger vent venu des montagnes agitait les arbres. Orvil ferma les yeux et respira de contentement. Comme on le fait pour saisir un don rare.

C’est la seule et unique fois où nous avons mangé en laissant même des restes. Preuve irréfutable, s’il en est, que la fête avait été grandiose. Que nous en avions eu pour notre grand goût. Tertulien Mésidor n’avait lésiné sur rien : le tchaka, le boudin de cabri, le cabri grillé, le griot de porc, le riz au lalo*, les poules à la sauce créole, les bananes pesées*, les ciriques, le riz aux djon-djon*.

Nous avons mangé comme s’il s’agissait de notre dernier repas. Comme si la famine était à nos trousses et menaçait de nous rattraper. Là, tout de suite. Comme si toute la nourriture du monde allait disparaître à jamais. Comme si la mort nous tendait déjà la main. Nous avons mangé avec avidité. À en être repus. Nous avons mangé avec un plaisir où se mêlaient la panique et l’effroi de manquer à jamais. Notre plaisir en fut décuplé. Les hommes avaient défait les premiers boutons de leur chasuble et les femmes desserré leur ceinture. Nous avons mangé à en être ivres, désounin.

Avec nos robes et nos chasubles tachées de sauce et nos mains graisseuses, tout l’après-midi, cavaliers et cavalières, nous avons dansé le quadrille, le menuet, comme au temps où nos ancêtres imitaient derrière leurs cases la cour des rois de France. Des musiciens venus à la demande de Tertulien de l’autre côté du morne Lavandou nous ont fait danser au son du tambour, de la flûte et du tambourin : « Kwazé les pas. »

Le malheur allait pourtant bientôt fissurer nos vies, mais nous ne le savions pas encore. Nous ne savions pas encore que c’était la dernière fois que les descendants des Lafleur se retrouvaient au grand complet. Tous. Nous ne nous doutions pas que les événements, dans une course de plus en plus folle, allaient sceller et consacrer des séparations, des départs et des morts dont nous n’allions jamais nous remettre. Jamais.

Nous avons laissé les lieux à la tombée de la nuit avec la douceur d’un contentement sans limites. Tertulien Mésidor regarda la foule s’éloigner dans ses derniers rires, certains hommes titubant dans la pénombre, et les femmes tranquilles dans leur démarche chaloupée. Il se retourna et apprécia un long moment la croupe fondante d’Olmène, ses yeux qui l’avaient foudroyé au marché de Ti Pistache, son silence insondable où il aimait tant s’oublier. Et Tertulien se dit qu’il était un homme puissant, et qu’il avait bien de la chance.

 

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