Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 41 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 38

38

 

PAR UN MATIN D’AVRIL, une 4 X 4 neuve engloutissait kilomètre après kilomètre, faisant se retourner sur son passage les passants depuis Port-au-Prince. Dans les bourgs et villages, nos yeux la saisissaient comme des griffes. Quand la 4 X 4 atteignit le sommet de ce qui semblait être le dernier sommet du monde, Anse Bleue s’offrit au regard de Jimmy dans sa totalité. La mer était une plaque luisante à perte de vue, posée là pour renvoyer toute la puissance du soleil, comme si la terre condamnée était prise entre deux fatalités, brûler ou être engloutie. Il balaya du regard ces hameaux comme des petites boursouflures sur le sable. Purulentes. Nauséabondes. Le chauffeur s’était lancé dans une longue déploration sur cette terre qui, sans pudeur, montrait ses tripes et ses cicatrices. Abandonnée par tous. Jimmy restait sourd et indifférent à cette ritournelle pleurnicharde et ennuyeuse du chauffeur, à qui il demanda au bout d’un moment de se taire parce qu’il avait chaud. Jimmy voulait penser seul. Sans les béquilles d’un homme dont l’opinion ne comptait pas. Le désordre était encore plus grand que ce qu’il avait imaginé et ce n’était pas pour lui déplaire. Mais pas du tout. Le désordre, c’était son élément, sa respiration, son eau et son ciel. Il se frotta les mains, un large sourire sur les lèvres. Au grand étonnement du chauffeur, qui avait vu la reddition de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses et de ses uniformes bleus, la montée du parti des Démunis avec son prophète, ses hommes et ses femmes de bonne parole, devenus en quelques années plus riches que ceux du parti des Riches et qui avaient fait affûter les mêmes machettes et crépiter les uzis.

Le chauffeur se demanda ce qui pouvait faire sourire son passager : « Monsieur Jimmy, c’est comme dans la Bible, il est devenu difficile aujourd’hui de démêler le bon grain de l’ivraie. »

« Je laisse ce travail à Dieu », avait rétorqué Jimmy. Sur ce, le chauffeur prit la résolution de parler de la pluie et du beau temps, et de ne même pas mentionner la cherté de la vie et surtout pas la désolation des campagnes. Il n’allait ni prêcher ni se faire des ennemis et remettait le peu d’âme qui lui restait à Dieu tous les dimanches et tous les mardis au jeûne de l’église rénovée des pentecôtistes.

« Elles sont comment, les autorités de la zone ? »

Le chauffeur lâcha presque avec emphase :

« Des gens très sérieux. »

Et après avoir répété trois fois et avec insistance le « très sérieux », il vanta les qualités des uns et des autres, du commissaire, du maire et de ses assesseurs, des députés et du sénateur. Jimmy n’en croyait pas un mot et dans sa tête se disait : « Il me ment, mais cette bande de pouilleux ne mérite pas mieux. » Il lui tardait d’arriver jusqu’à la colline Morin après Baudelet. « Ce n’est pas possible, Baudelet, où es-tu ? Peut-être que, sentant mon arrivée, tu es rentrée sous terre ? » À cette seule pensée, il rit à gorge déployée. Et ses yeux brillèrent de cet éclat dément qu’ont ceux des hommes dont l’enfer est l’état d’esprit préféré.

Jimmy murmura quelque chose entre ses dents qui échappa au chauffeur. Quand ce dernier lui demanda de reprendre ce qu’il venait de dire, il lui répondit que ce n’était rien d’important, juste le baragouin d’un homme saisi par l’émotion. Le chauffeur n’en crut pas un mot et, bien sûr, n’insista pas.

Le chauffeur avait du mal à avancer sur cette route rocailleuse. La jeep flambant neuve, une SUV jaune, faisait sensation auprès des piétons et automobilistes, puis des paysans tout au long de la route.

Lorsqu’il atteignirent enfin le marché de Roseaux, Jimmy murmura : « Je suis de retour et vous allez le sentir. Un Mésidor est de retour et ce n’est pas rien. » Cette fois, il avait prononcé ses mots assez fort pour que le chauffeur l’entendît et ravalât sa salive. Jimmy était du parti des Riches, mais il avait ses entrées au parti des Démunis et s’apprêtait avec ses complices des deux camps à prêter main-forte au désordre.

Il lui fallait faire vite, très vite. Son grand-père, Tertulien Mésidor, était à l’agonie et lui, le fils de Mérien Mésidor répudié quelques années auparavant, voulait se faire accepter par ce grand-père qu’il ne connaissait pas. Se faire accepter pour racheter son père. Mais aussi pour prendre, s’accaparer. Tertulien, poursuivi à cause de ses démêlés avec les hommes en bleu, s’était réfugié en République dominicaine puis était revenu en catimini. Attendant que la roue tourne. Dans un pays où l’arme la plus sûre est l’effacement ; la défense la plus payante, l’évitement. Pour laisser passer l’orage, avant de déployer à nouveau les ailes et hurler avec les loups du moment.

Le chauffeur de la SUV jaune raconta, le dimanche suivant, sur le parvis de l’église pentecôtiste de Roseaux, l’arrivée de Jimmy, et les domestiques de Tertulien nous firent, au marché de Baudelet, un récit de la dernière conversation du mourant avec son petit-fils. À force de les recevoir jusque dans nos campagnes, nous savions que les loups du moment, avec ou sans uniforme des armées du monde, venaient de tous les coins pour chasser ou dépecer ce cadavre trop encombrant que nous étions devenus. Haïti, yon chaj twò lou, une épine au pied de l’Amérique.

Nous, à Anse bleue et dans les autres villages, nous étions comme un cheval récalcitrant qu’on ne pouvait décidément brider ni par la ruse, ni par la force. Alors on nous a circonscrits dans un enclos. Et nous fredonnons encore à l’intérieur de nous-mêmes :

Chèn ki chèn, nou krazé li

Ki diré pou kòd o ?

Nous avons pu briser des chaînes

Que dire d’une petite corde ?

 

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