Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 9
9
AVEC QUELQUES AUTRES FEMMES, deux de Roseaux, une de Pointe Sable et deux de Ti Pistache, Olmène et Ermancia reprirent en début d’après-midi la route vers Anse Bleue. Se suivant, se regroupant, se suivant à nouveau. En meute comme des oiseaux migrateurs. Tache mouvante, jamais la même, sur les sentiers serpentant sous le ciel et le soleil. Olmène se sentit plus que jamais appartenir à ces femmes des quatre chemins. Ouvertes à tous les vents. Femmes à la même robe délavée, rapiécée. Femmes à la parole en lambeaux. Une force est endormie dans le balancement de leurs hanches, dans leurs voix aussi. Comme par-dessous l’humus, une nappe d’eau vive, une source de feu.
Il était à peine trois heures quand, sur le chemin entre Roseaux et Ti Pistache, elles croisèrent un jeune prêtre, de grandes plaques rouges sur une peau déjà passablement mise à mal par le soleil. Il avançait sur un âne tiré par Érilien, le sacristain de la chapelle de Roseaux, et qui transportait aussi un ensemble d’objets hétéroclites – une théière, deux gobelets en émail, des livres, une couverture. La sueur ruisselait de son front, le forçant presque par moments à fermer les yeux, et marquait sa soutane blanche de grandes auréoles sous les aisselles, dans le dos et au-dessus du ventre. Le prêtre soufflait comme un taureau. De son visage rondelet saillaient des yeux globuleux. Volontaires et naïfs. Naïfs au point de croire que son entrée dans le monde de Ti Pistache, de Baudelet et d’Anse Bleue était une évidence et une nécessité, et que cette évidence et cette nécessité seraient irrémédiables. « C’est le nouveau prêtre, murmura Ermancia à Olmène. Il va à la chapelle Saint-Antoine-de-Padoue de Roseaux. »
Le jeune prêtre, qui portait une trentaine grassouillette mais fatiguée, enleva son casque à leur approche pour les saluer, s’essuyer le visage et le cou, se présenter et leur annoncer qu’il était le nouveau curé de Roseaux. Qu’il y construirait une belle église. « Je vous y attends pour écouter la parole de Dieu ». Ermancia sourit et acquiesça par un « Oui, mon pè » soumis. À peine audible. Les yeux fixant le sol. Érilien surenchérit sur la piété de ces femmes qu’il affirma connaître depuis longtemps. Olmène sourit à son tour, examinant l’homme sous cape avec une attention aiguë. Leur sourire avait élevé un mur invisible auquel père Bonin – c’était son nom – se heurta sans même s’en rendre compte. Un mur que le sacristain les avait aidées à dresser avec ses mots. Ermancia et Olmène, debout derrière ce mur, regardèrent un moment le prêtre s’éloigner vers Roseaux. Érilien, ne voulant éveiller aucun soupçon chez le nouveau venu, n’échangea pas un seul regard avec les deux femmes et s’éloigna sans se retourner, la main tenant fermement la bride de l’âne. Le père Bonin poursuivit son chemin, épuisé par le voyage mais le cœur à l’ouvrage, l’âme plus légère, persuadé d’avoir admis deux nouvelles brebis dans son troupeau en marche sur le chemin du salut.
Entre Roseaux et le morne Peletier, Olmène, Ermancia et les autres femmes longèrent la rivière Mayonne, bordée de malangas aux larges feuilles violettes et de cressons comme des tignasses crépues, avec la même crainte au cœur, celle de voir Simbi* surgir entre deux galets et les entraîner vers une retraite dont elles ne reviendraient pas indemnes, comme la fille de Mme Rodrigue, une femme de Pointe Sable, qui avait disparu un midi et qu’on n’avait retrouvée que trois jours plus tard, errant à dix kilomètres de là, hagarde, à moitié nue et muette. Abandonnée par son bon ange au milieu des vents. Et, parce que la surface des eaux pouvait être un miroir imprévisible, quelquefois implacable, Ermancia se retourna pour s’assurer qu’Olmène la suivait et ne se penchait pas vers la rivière, tentant de surprendre ce qui pouvait la perdre.
Elles reprirent la route. À chaque montée succédait une descente qui ne conduisait pas à une plaine mais juste à une bande de terre qui préparait une nouvelle montée vers un étroit sentier bordant un dangereux abîme. Sentant qu’elles approchaient d’Anse Bleue, elles accélérèrent le pas en silence et gravirent la dernière colline.
Olmène et Ermancia aperçurent enfin Anse Bleue. Derrière elles, les perroquets venus des montagnes lointaines criaillaient, annonçant l’imminence de pluies. À l’horizon, le globe rouge du soleil déclinait dans les piaillements d’oiseaux aquatiques. Le vent brisait la crête des vagues en giclées d’écume qui venaient mourir sur le sable. Anse Bleue somnolait déjà. Elles descendirent la colline le pas léger, en courant presque, aimantées par le village. Olmène avait hâte de revoir Orvil son père, ses deux frères Léosthène et Fénelon, et toute la cohorte des tantes, oncles, cousins et cousines. Tous.
La route jusqu’à Anse Bleue avait été longue. Très longue. Elle menait à notre monde. Un monde sans école, sans juge, sans prêtre et sans médecin. Sans ces hommes que l’on dit de l’ordre, de la science, de la justice et de la foi.
Un monde livré à nous-mêmes, des hommes et des femmes qui en savent assez sur l’humaine condition pour parler seuls aux Esprits, aux Mystères et aux Invisibles.
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