Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 23 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 20

20

 

« VOUS N’ÊTES QUE DES LÂCHES. Bande de poltrons... Vous vous laissez malmener sans rien dire, sans aucune protestation. On vous piétine et, au lieu de vous défendre en enlevant le pied, vous tendez tout le corps, le dos, le ventre, la tête, pour que l’on vous marche dessus. Pour que l’on vous écrase comme des vers de terre. Oui, c’est ce que vous êtes, des vers de terre. »

Père Bonin avait, ce dimanche-là, choisi la colère pour nous parler. Sa peau avait viré à un rouge que nous n’avions jamais vu. Déchaîné, il prononçait son sermon dans une grande exaltation. Avait-il bu plus de vin que d’habitude ? Nous n’en savions rien. Mais sa voix était éraillée comme celle d’un vieil ivrogne. De toute façon, c’était par cette voix abîmée que passait la parole de Dieu. Et, à en croire ce que disait père Bonin, Dieu ne nous aimait pas beaucoup ce dimanche-là.

Nous nous sommes dit que peut-être un redoutable lwa Pétro* dansait dans la tête de père Bonin. Il était vraiment très en colère contre nous. Contre ceux qui quittaient villages et hameaux à bord des camions. Contre ceux qui les emmenaient. Contre ceux qui les faisaient chercher. Contre nous qui les laissions partir. « Et la terre, dites-moi, qui va se battre pour elle ? »

Pris par surprise, nous n’avons pas bronché, certains d’entre nous le cou ceint d’un scapulaire, d’autres d’un chapelet, et quelques-uns des deux. Cachant bien notre stupéfaction, nous n’avons pas non plus fait entre nous le moindre commentaire. Pas un. Nous ne bronchions pas. Plus que jamais engoncés dans notre unique vêtement du dimanche. Dans notre impassibilité. Dans notre silence paysan. Visiblement, père Bonin était au courant d’événements et de choses que nous ignorions. Des affaires de gens plus puissants que nous, des affaires de grands Nègres et de grands Blancs. Des affaires sur lesquelles nous n’avions aucune prise et desquelles nous voulions nous tenir éloignés.

Dorcélien quitta l’église en furie, menaçant du doigt père Bonin qui fit une pause de quelques secondes en le regardant droit dans les yeux. Dorcélien et père Bonin semblaient avoir entamé une conversation par-dessus nos têtes et s’être compris. Contrairement à nous, qui sommes restés raides comme des statues, silencieux, serrés épaule contre épaule, transpirant un peu plus que d’habitude. Cette scène ne faisait que nous confirmer au plus fort de nous qu’il s’agissait bien d’une histoire entre des gens plus grands que nous.

Au départ de Dorcélien, père Bonin continua de plus belle : « Un enfant de Dieu est aussi un enfant qui relève la tête et qui chasse les mécréants comme Jésus l’a fait avec les marchands du Temple. Vous n’avez pas à tout accepter, à tout avaler sans mot dire, sans opposer la moindre résistance. On vous anéantirait jusqu’au dernier que je n’entendrais rien de vos lèvres. Que vous ne soulèveriez pas un bâton pour frapper l’ennemi. »

Nous nous sommes mis à hocher légèrement la tête. À notre insu peut-être, car aucun d’entre nous ne voulait avoir affaire avec Dorcélien.

Est-ce à cause de ce léger remous que père Bonin put lire sur nos visages que nous étions soulagés du départ de Dorcélien ? Difficile de le savoir. Toujours est-il qu’il se fit plus conciliant quand il ajouta, dans un créole qu’il commençait à maîtriser :

« Et puis je vous connais. Si vous croyez que je ne sais pas que vous fréquentez l’église, que vous vous agenouillez, que vous recevez le corps du Christ et, une fois rentrés chez vous, que vous vous adonnez à des rites de sauvages ! Oui, de sauvages ! Alors je vais vous dire, moi, ce qu’il adviendra de vous : la nuit ne cédera plus la place au jour, les plantes deviendront des pierres, eh oui. Les poissons ne seront que des souvenirs dans vos filets secs. Et vos bêtes n’accoucheront plus. Telle sera la volonté de Dieu. Amen. »

Et nous avons répondu : « Amen. »

Puis père Bonin appela d’autorité Yvnel, qui s’avança dans ses habits tout blancs d’enfant de chœur. Sa voix était toujours aussi méconnaissable quand il attaqua son chant en latin. Un de ces chants dont nous avions fini par connaître les sonorités à force de les entendre. Alors nous avons répété avec lui, mais plus fort que d’habitude, comme pour nous soulager d’un poids sur la poitrine :

Agnus Dei

Qui tollis peccata mundi

Les chants se levèrent en nous comme un soleil, nous gratifiant d’un peu de répit. Quelques-uns, bras ouverts et tendus vers le ciel, se balancèrent de droite à gauche. Appelant à la fois Dieu, les saints et les lwas à notre rescousse.

Dona eis requiem sempiternam

Une fois la messe achevée, Ermancia se glissa parmi les fidèles, encore sous l’effet des paroles de père Bonin. Elle avait à parler à la Vierge, dont la statue trônait à l’entrée, à droite de l’église, juste en face de celle de saint Antoine de Padoue. Elle ouvrit les deux bras et hocha la tête pour lui dire, à la Vierge, qu’elle attendait encore les miracles mais ne les voyait pas venir. Que sa patience était à bout. Qu’elle lui avait demandé que Léosthène et Olmène lui fissent signe. Au moins une fois. Qu’elle se tournerait bientôt vers d’autres plus puissants qu’elle : saint Jacques, l’archange Gabriel ou saint Patrick. Oui, absolument. Ermancia, déçue, en colère, frappa la statue de sa paume et invectiva la Vierge : « Tu es là, debout, à ne rien faire, à ne pas lever le petit doigt pour tes enfants. Depuis le temps que je te demande de me faire avoir des nouvelles d’Olmène et de Léosthène. Mais je ne reçois rien. Absolument rien. » Ermancia n’entendit pas père Bonin s’approcher. Quand en se retournant elle le vit, elle changea rapidement les coups en douces caresses. Le père Bonin la regarda du coin de l’œil, dubitatif, sachant qu’Ermancia ne parlait pas à la Vierge au Christ mourant sur ses genoux, mais bien à Erzuli Dantò avec sa cicatrice sur la joue, protégeant son enfant contre les vents, la faim, le soleil et les mauvais airs. Ermancia ferma pieusement les yeux, fit le signe de la croix et s’en alla, tête baissée, après avoir salué père Bonin.

« C’est ça, madame Orvil, c’est ça. »

Père Bonin avait fini par nous aimer tels que nous étions. Nous avions fini par aimer sa tendresse rugueuse. Pourtant il ne nous a jamais vraiment compris. Nous ne l’avons jamais vraiment compris non plus. Jamais. Mais était-ce le plus important ? Nous n’aurions jamais laissé quiconque toucher un seul de ses cheveux, et lui nous aurait défendu contre une armée entière.

Le sermon du père Bonin n’empêcha pas Fénelon de s’engager deux semaines plus tard dans la milice bleue. Le père Bonin pouvait à n’importe quel moment repartir chez lui. Là où il n’aurait pas peur. Là où personne ne viendrait lui ravir ses terres, lui voler ses bêtes ou lui arracher sa sœur. Nous n’avions nulle part où aller. Et, puisque la peur gagnait du terrain chez nous, à Anse Bleue, Fénelon choisit d’être du côté de ceux qui la disséminaient. Du côté des porteurs de lunettes noires, de machette, de foulard rouge et de revolver. Non de l’autre côté, celui qui la subissait. En l’absence de loi pour barrer la route à la peur, il choisit d’être la seule loi, et d’engendrer lui-même la peur.

Fénelon s’enrôla dès qu’un homme qui lui achetait du poisson à bas prix à Ti Pistache, pour le revendre au prix fort à Baudelet et jusqu’à Port-au-Prince, lui en fit la proposition. L’homme le présenta à Toufik Békri, le frère de M me Frétillon, qui avait transformé l’une des maisons des Békri en quartier général des hommes en bleu. Toufik Békri en était le commandant en chef.

Alors, la deuxième fois que Tertulien se présenta chez Orvil, il fut reçu par Fénelon vêtu de son uniforme bleu et qui avait mis bien en évidence son mouchoir rouge autour de son cou, le revolver à la ceinture et la machette à la main. De sa surprise pourtant grande, Tertulien ne laissa rien transparaître. Rien. Se contentant de lâcher : « Olmène est-elle revenue ? » Sans insister. Au moment de prendre congé, Fénelon et Tertulien se saluèrent comme deux taureaux mesurant leurs cornes, grattant le sol de leurs pattes avant une lutte qui n’aurait pas lieu.

À dater de cet événement, Fénelon inspira crainte et effroi dans les cinq villages alentour. Aux marchandes. Aux paysans. Aux représentants de l’ordre et de la justice. À tous. À chaque passage de Fénelon, quelqu’un devenait plus pauvre, perdait quelque chose ou se sentait soudainement plus petit. Et, en présence de ceux qui jadis le dédaignaient, le regardaient de haut, comme le juge, le commandant de la place ou les quelques bourgeois de Baudelet, son plaisir était décuplé. Il se grisait d’exister rien que pour les menacer et sourire. Pour les faire souffrir et jubiler. Quelquefois seul, parfois en compagnie tapageuse, avec Toufik, Dorcélien et son adjoint. À ceux qui, comme lui, étaient pauvres comme Job, il distilla d’abord de petits malheurs. Goutte après goutte. En attendant de leur en causer de plus grands quand l’occasion se présenterait.

 

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