Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 7 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 4

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LES MÉSIDOR, TOUT À L’EST, de l’autre côté des montagnes surplombant Anse Bleue, avaient depuis toujours convoité la terre, les femmes et les biens. Leur destin avait croisé celui des Lafleur et de leurs descendants, les Clémestal et les Dorival, quarante ans plus tôt. Un jour de l’année 1920 où Anastase Mésidor, père de Tertulien Mésidor, avait dépouillé Bonal Lafleur, aïeul d’Olmène Dorival, des derniers carreaux* d’une habitation* où poussait, sous le couvert ombragé d’ormes, d’acajous et de mombins, le café des maquis. Bonal Lafleur tenait cette propriété de sa mère, qui n’était pas du village d’Anse Bleue mais de Nan Campêche, une localité à six kilomètres des montagnes au sud d’Anse Bleue.

Anastase Mésidor s’était déjà approprié les meilleures terres du plateau. Mais il en lorgnait d’autres pour les vendre à prix d’or aux aventuriers et francs-tireurs venus d’ailleurs, comme ceux de la United West Indies Corporation, qui, avec l’arrivée des Marines, s’étaient abattus sur l’île. Persuadés qu’ils étaient que les grandes propriétés, comme les fincas de Saint-Domingue ou les haciendas de Cuba, feraient leur fortune et, du même coup, nous transformeraient enfin en paysans civilisés : chrétiens aux cheveux propres et peignés et portant chaussures. Apprivoisés mais sans terres. « Jamais », un mot que Solanèle Lafleur, la mère de Bonal, avait répété des dizaines de fois à son fils en traçant une croix sur le sol et en lui indiquant, d’un mouvement vif et ample du bras, les pentes escarpées des montagnes. Là-haut, dans les dokos* où soufflait encore l’esprit des Ancêtres marrons. « La terre, mon fils, c’est ton sang, ta chair, tes os, tu m’entends ! »

Anastase Mésidor avait fait un mauvais sort à deux frères de Roseaux, Pauléus et Clévil, qui pensaient pouvoir lui tenir tête et jouer les récalcitrants. Ils avaient disparu dans la brume des premières heures du jour, sur le chemin qui les menait à leur jardin. On retrouva l’un du côté du morne Peletier, suspendu à un manguier comme une poupée disloquée, l’autre à moitié dévoré par des porcs sur le bord de la route menant de Ti Pistache à la localité de Roseaux.

Nous, les Lafleur, avions la réputation d’être inatteignables et porteurs de points* puissants, redoutables même. À des kilomètres à la ronde, beaucoup nous enviaient ce pouvoir qu’ils croyaient inouï. Sans limites. Cette solide réputation ne fit pourtant pas le poids face à l’offre insistante d’Anastase Mésidor : Bonal Lafleur fut tout de même acculé à se défaire de ses terres en grinçant des dents un matin, en présence d’un arpenteur à chapeau de laine noir et d’un notaire en costume trois-pièces gris foncé bien trop ajusté au corps.

Après une lecture qui débuta par les mots « Liberté, égalité, fraternité, République d’Haïti » et se termina par « ici collationné », Anastase Mésidor, le notaire et l’arpenteur signifièrent à Bonal qu’il n’était plus propriétaire.

Son pouce imbibé d’encre à peine apposé sur le papier en guise de signature, Bonal Lafleur réclama à Anastase Mésidor son dû. Il lui avait tout de même vendu, le cœur serré, la plus belle portion des terres des héritiers Lafleur, dans les grandes plaines fertiles encerclées des montagnes qui dominaient Anse Bleue vers le sud. Des montagnes aux flancs encore verts, très verts, même si quelques fines lignes claires striaient déjà leur épaisse chevelure.

Anastase Mésidor, à l’immense surprise de Bonal, paya argent comptant, un grand sourire aux lèvres. Une pitance que Bonal devrait partager avec une cohorte de prétendants dont les titres étaient loin d’être les plus clairs qui soient. En regardant son pouce taché d’encre, Bonal se rappela les démêlés avec la longue liste des frères et sœurs, cousins et cousines, les premiers lits, les seconds, les troisièmes, et les autres. Sans oublier tous ceux qui ne manqueraient pas de surgir des terres environnantes à l’annonce de cette vente. Un jour, il avait voulu arrêter de compter les ayants droit, après qu’un affrontement entre branches rivales avait failli s’achever dans le sang des machettes. Chacun rappelant du tranchant de sa lame l’événement qui avait fixé les bornes et les lisières. Si Bonal avait tenté d’arrêter de compter, le morcellement des terres n’avait guère cessé pour autant. Tandis qu’il quittait l’étude du notaire, Bonal, se remémorant l’incident, secoua la tête de droite à gauche sous son chapeau de paille avachi, effiloché aux bords, tout en tâtant les billets dans la poche droite de son pantalon.

Tous ces souvenirs finirent par tisser dans sa tête un écheveau de sentiers sombres ne menant nulle part. Il fut pris d’un léger vertige. Et puis il y avait surtout ce sourire d’Anastase Mésidor. Pas net. Trop beau pour être vrai. Un sourire qui lui donnait froid dans le dos. Un sourire qui ne laissait rien présager de bon. Il s’en remit un instant au Grand Maître tout là-haut, en soupirant, la gorge sèche. Mais Dieu, le Grand Maître, était bien trop loin pour étancher sa soif, et Bonal, tâtant à nouveau ses billets, se décida pour quelques bonnes rasades de clairin*. Pas un de ces trempés* dans lequel auraient macéré herbes, épices et écorces. Non. Un bon clairin sans mélange, qui lui saisirait la langue, lui brûlerait la gorge et réveillerait son âme au milieu de belles flammes afin que, l’espace de quelques heures, sa vie lui apparût comme une route lumineuse. Sans ronces. Sans halliers. Sans bayahondes. Sans Anastase Mésidor. Sans famille encombrante. Fluet sur des jambes aux muscles saillants, menton légèrement en avant, il avança d’un pas décidé en direction de Baudelet.

« Que de rejetons pour tous ces hommes ! Que de rejetons ! Dix, quinze, vingt et même davantage ! » soupira Bonal. Pourtant, cette idée de rester vert jusqu’à la tombe le ragaillardit, et il eut une pensée douce et fugace pour une jeune femme-jardin* de Nan Campêche, travailleuse, caressante, aux cuisses puissantes, et qui lui avait donné deux fils. Il sourit en passant légèrement la main sur sa barbe épaisse et accéléra le pas, comme pour courir après ces visions, malgré le pian* qui lui mangeait le talon gauche.

Mais, de peur d’être roué de coups par les Marines et soumis de force à l’une de leurs redoutables corvées ou, pire, d’être abattu sans sommation pour peu qu’on le confondît avec un des rebelles cacos*, Bonal se ravisa. La peur au ventre mais agile comme un chat sauvage, il préféra emprunter les sentiers abrupts. Cette peur à tordre les boyaux, qu’il fallait dompter, apaiser, il ne la connaissait que trop bien. Peur acide et douloureuse. Peur qui ne desserrait jamais son étreinte. Attachée à nous comme une seconde peau. Plantée en nous comme un cœur. La peur, un cœur à elle toute seule. À côté de celui pour aimer, partager, rire, pleurer ou se mettre en colère. Alors, aux grands chemins, Bonal choisit l’avancée en solitude. Dans les fourrés et les bayahondes. L’avancée jusqu’à l’invisible. Là où personne ne vient nous chercher. Là où sont les ombres : dans le regard des bêtes, sous l’écorce des arbres, dans le sifflement du vent, sous les feuillages, dans la pierre sous l’humus. Il toucha la petite boursouflure sous son bras gauche et s’en alla marcher dans cette lumière étrange des sous-bois. Là où il pouvait se confondre avec le souffle, la rumeur des éléments. Là où il pouvait être tout et rien à la fois. Là où Gran Bwa* veille sur ses enfants et terrasse la peur. Où il la réduit au silence. Bonal fredonna tout bas, plusieurs fois de suite, sans même s’en apercevoir :

Gran Bwa o sa w té di m nan ?

Mèt Gran Bwa koté ou yé ?

Grand Bois que m’avais-tu dit ?

Grand Bois où es-tu ?

Et avança d’un pas léger, léger...

 

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