Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 38 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 35

35

 

APRÈS TOUTES CES ANNÉES DE LUTTE, d’acharnement, de résistance, le parti des Démunis avait fini par avoir le vent en poupe. Tant et si bien que, le jour où le prophète, chef du parti, devait visiter Baudelet, nous nous sommes levés en pleine nuit et avons parcouru aux flambeaux le chemin, le cœur battant. Nous étions tenus par une curiosité toute nouvelle pour nous. Nous voulions pour une fois savoir.

Nous sommes arrivés parmi les premiers et nous sommes placés aux rangées proches de l’estrade. Si les plus empressés étaient des militants de la Petite Église, les plus nombreux furent les gueux, les désœuvrés, et surtout les jeunes, qui ne voulaient pour rien au monde rater cet événement. Nous avions la chair de poule, nos yeux brillaient, nos lèvres frémissaient. Les autres, ceux qui n’avaient pas été touchés par la grâce, se disaient qu’à défaut de pouvoir se vêtir, se chausser convenablement ou manger à leur faim, au moins ils pourraient se payer un spectacle exceptionnel, gratuit par-dessus le marché, et qui risquait, qui sait, d’offrir des surprises. La foule était fascinée et criait le nom du prophète, et nous avons crié avec elle de toute la force de nos poumons « Profèt, papa, chef nou. ». Cilianise avait collé une photo du prophète sur sa poitrine, comme ses deux fils Fanol et Ézéchiel. Oxéna et Dieudonné se contentaient de soulever les bras au ciel à chaque parole du prophète, qui mélangeait habilement le miel au piment-bouc, la lame tranchante du couteau au duvet le plus doux. Nous avalions goulûment les mots sortant de cette bouche qui, comme les nôtres, disait tout en ne disant pas. Qu’est-ce qu’il était fort, le prophète ! La parabole de la roche qui se la coulait douce dans l’eau et qui allait devoir connaître les douleurs et la souffrance de celle qui brûle au soleil termina la rencontre en apothéose.

Après le meeting, la foule se dispersa sans hâte. Quelques-uns comme Cilianise hurlaient leur joie seuls ou en groupe. Des jeunes improvisèrent un groupe musical avec tambours et vaccines et chacun se mit à danser comme au carnaval. D’autres avançaient en silence comme Oxéna. Certains, comme Dieudonné, tentaient avec difficulté de se dégriser un peu plus à chaque pas pour reprendre leurs esprits. Beaucoup, comme Fanol et Ézéchiel, ne voulaient pas se libérer de l’ensorcellement où les avait jetés le prophète. Tous nous avions du mal à retourner à la mesquinerie et à la monotonie de notre vie quotidienne. Quelque chose avait allégé notre regard. Brûlé notre sang.

Et nous voulions garder cette chose le plus longtemps possible. Et nous l’avons nourrie, malgré les morts et les blessés, jusqu’à installer le prophète au Palais National. Mais une fois au Palais national, le prophète s’était transformé en quelque chose qui ressemblait étrangement à l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. La légende qui voulait que le fauteuil soit maudit s’avérait juste. Il suffisait de s’asseoir dessus pour être monté par une divinité sans foi ni loi. Au fil des mois, la ressemblance devint encore plus frappante. Le masque ne cachait plus le visage de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Le prophète s’en alla et revint sous escorte américaine. Avec la deuxième occupation, la paix qui n’en était pas une se confondit avec une guerre qui n’arrivait pas à éclore. Nous n’avions plus de dokos où nous réfugier. Même les dokos dans nos têtes avaient reculé. Nous étions plus nus que notre ancêtre Bonal. Gran Bwa Îlé semblait impuissant à guider nos pas. Le désastre devint banal.

Comme beaucoup de ceux qui avaient fait fortune avec l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses, M me Frétillon devint intouchable et se fit une place de conseillère incontournable auprès du prophète. Allez comprendre ! La puissante Mme Frétillon multiplia à nouveau ses gains, tandis que son frère, Toufik Békri, assurait la sécurité secrète au Palais. Ils s’approchèrent de la grande table des festins et nous laissèrent avec nos rêves de galets qui se prélasseraient dans la fraîcheur de rivières courant dans des verts bosquets. Quand M me Frétillon revint à Baudelet sous couvert de l’Église des pauvres, organiser une immense réunion de prières, nous nous sommes posé les mêmes questions qu’Orvil à la mort de Bonal, les mêmes questions qu’Ermancia à la mort de Fénelon. Des questions sur le chasseur et la proie, ceux qui écrasent et ceux qui sont écrasés. Sur ceux qui sont pauvres depuis le commencement et le resteront jusqu’à ce que résonnent les trompettes du Jugement dernier. Mais nous avons fermé les yeux et avons quand même prié et chanté dans une ferveur qui stupéfia les autorités qui, tout en étant nouvelles, étaient aussi anciennes. Nous avons prié avec un os au travers de la gorge et le goût du rêve dans la bouche, une gingembrette qui refusait de fondre.

Dieudonné reprit avec une énergie redoublée le four à pain, faisant chercher ce bois qui chaque jour laissait des squelettes calcinés d’arbres au haut des mornes. Il abandonna la terre et ses sorties en mer se firent plus rares. Yvnel devint grincheux à l’image de cette terre ingrate sur laquelle il s’échinait sous un soleil qui cinglait ses reins de ses lanières de feu. Philomène, quant à elle, ne cousait plus, elle aimait s’agenouiller, les doigts douloureux à force d’égrener les chapelets avec les sœurs charismatiques implorant l’aide de Notre-Dame du Perpétuel Secours, patronne d’Haïti.

Altagrâce aida Cilianise à la boutique et, ensemble comme deux complices, elles prirent soin de chaque détail pour préparer les épousailles de Cilianise avec Ogou. Comme il l’avait appris de son père, qui l’avait appris de l’aïeul Bonal, Dieudonné jeûna, se coucha à même le sol afin d’entendre battre le cœur de la terre et fit abstinence de parole et de chair afin de préparer la venue d’Ogou pour des épousailles grandioses.

 

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