Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 33 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 30

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DIEUDONNÉ RENCONTRA Philomène Florival une première fois à la sortie de Roseaux, un jour qu’il allait vers les épaisses broussailles de Nan Pikan vendre à un hougan, malgré l’interdiction des autorités sanitaires, l’un des derniers porcelets indigènes d’Anse Bleue. Dieudonné ne remarqua pas Philomène tout de suite, mais quand elle fut sur le point de le croiser tout près du marché aux bestiaux. Et, malgré sa démarche tranquille et ses vêtements sages aux côtés de sa mère, Dieudonné remarqua son corps de jeune pouliche. À l’observer du coin de l’œil, il aurait parié sur ce qu’il avait de plus cher qu’Erzuli Fréda en personne sommeillait dans les yeux de Philomène. Elle somnolait mais elle était là, sensuelle et capricieuse. Dieudonné en était certain.

Il la croisa une deuxième fois à la boutique des Frétillon à Baudelet. Elle choisissait dans des bocaux en verre des boutons de toutes les couleurs pour les robes que sa mère cousait du réveil au coucher en pédalant sur une vieille machine Singer : « Une douzaine de grands boutons jaunes, tanpri, deux douzaines de petits boutons blancs, six boutons bleus, six boutons rouges, mèsi. » Quand elle se retourna pour sortir de la boutique, Philomène sourit à Dieudonné et s’en alla comme si elle ondulait dans la mélasse. Pourtant elle n’était pas comme ces jeunes femmes qui, à Baudelet, portaient maintenant des talons kikites si hauts qu’elles pouvaient à peine marcher. Non, Philomène avait choisi de rester telle que le bon Dieu l’avait faite, ronde et juteuse comme une mangue. Elle ne se mettait ni poudre sur le visage ni vernis sur les ongles ni rouge sur les lèvres, et aucune de ces robes au-dessus du genou qui font des filles d’aujourd’hui de vraies jeunesses. Mais, sans même s’en apercevoir, elle avait, par le seul pouvoir de sa présence, fait entrer et sortir le soleil avec elle dans la boutique et laissé Dieudonné, éberlué, planté là comme un piquet de clôture.

La troisième fois, il aperçut Philomène un Vendredi saint, toute de blanc vêtue, un missel à la main, un foulard noué autour de la tête, alors qu’elle revenait, fatiguée d’avoir gravi les quatorze stations du Christ de Calvaire Miracle. Malgré ses vêtements amples, Dieudonné remarqua ses fesses et ses tétons à faire se dresser les anges les plus sages dans le voisinage de Dieu. Alors il fut persuadé que, sous ses airs de sainte, toujours aux côtés de sa mère, toujours à répondre : « Bonjour, oui », « Plaît-il », « À demain si Dieu veut », les yeux baissés, elle le narguait. Pas comme une jeunesse, oh non, mais comme une coquine, une riseuse. Oui, tout à fait, elle le narguait, lui Dieudonné Dorival. Il jura à Fanol et à Ézéchiel qu’il l’aurait et qu’elle serait sa femme. Ils lui assurèrent qu’il se trompait et qu’une telle fille était trop fine pour sa bouche de paysan.

Nous avons vu Dieudonné emprunter de l’argent à Fénelon, acheter un grand sac de riz qu’il vendit au détail à côté de l’établi d’Ermancia, couper des arbres sur des terres laissées à l’abandon pour en faire du charbon et, grâce aux bénéfices sur toutes ces ventes et aux dollars envoyés par Léosthène, ouvrir la première borlette* entre Ti Pistache, Anse Bleue et Roseaux. Dieudonné passait désormais une bonne partie de la journée l’oreille collée au poste pour entendre les numéros sortants. Il avait fini par connaître sur le bout des doigts le Tchala, le grand livre d’interprétation des rêves, qui accole à chacun d’eux un numéro. Cette expertise fit sa réputation bien au-delà d’Anse Bleue. Il suffisait au client de raconter ce qu’il avait vu derrière ses paupières la nuit précédente : « Je courais, poursuivi par un bœuf à trois cornes, et je suis tombé en me cassant le petit orteil. » Dieudonné, sans l’ombre d’une hésitation, répondait « quatorze pour le bœuf à trois cornes, vingt-deux pour la chute et cinquante-trois pour l’orteil cassé ». Entre deux clients, il jouait aux dominos sur la table dressée à cet effet devant sa borlette. Là où le rejoignaient les hommes qui, fatigués de la terre et déçus de la mer, attendaient des enveloppes de Miami, des Bahamas, de la Guadeloupe ou de Turk and Caicos, et le grisant et merveilleux hasard des chiffres avant de s’endormir vers de nouveaux rêves.

Dieudonné amassa des économies tant et si bien qu’un matin, il arrêta Philomène sur la route de Ti Pistache et lui offrit trois menthes qu’elle accepta en riant. Et, à la tombée d’un après-midi sans lumière de septembre, il lui demanda la permission pour une petite effronterie. Alors elle le prit par la main jusqu’à une case isolée non loin de Ti Pistache. Elle le guida de l’autre main errante entre ses cuisses puissantes et potelées. Elle s’agrippa à sa nuque, à son dos et Dieudonné planta profond en elle, lui arrachant un long gémissement. Dieudonné ne savait pas d’où venait cette douce fureur de Philomène. Non, il ne savait pas. Mais il en profita comme un affamé ramasse des miettes sous une table. Toutes les miettes.

Dieudonné construisit à la vitesse d’un forcené une case juste à côté de celle de sa grand-mère et, une fois la porte et les fenêtres installées, Ermancia et Cilianise virent arriver une jeune femme qui en était déjà à son troisième mois de grossesse.

Dieudonné prendrait souvent Philomène, volontaire et silencieuse, dans un même vertige incandescent. En Philomène il trouvait plusieurs femmes, toutes les femmes, la douce, la courageuse et la sereine. Et Dieudonné les voulait toutes. Le contentement était alors partout dans la case. Partout. Et puis les enfants naquirent et les jours s’écoulèrent, semblables en apparence, l’ennui les rongeant de l’intérieur. Alors Philomène finit par passer le plus clair de ses jours à enfiler une aiguille, puis plus tard à pédaler sur la vieille machine Singer héritée de sa mère. La nuit, elle s’ouvrait docilement à la semence de Dieudonné. Semence qu’il distribuait aussi à quelques jeunes négresses, dans les villages à l’intérieur des terres. Philomène, la première d’entre ses femmes, n’éleva pas moins de deux garçons et deux filles. Son cadet mourut à la naissance et sa seconde fille d’une malaria mal soignée. Personne ne sut exactement la couleur et la forme de ceux que les autres ventres avaient laissés pousser.

Certaines femmes en voulurent à Philomène. D’autres souhaitèrent même sa mort. Sous la forme d’un accident ou d’une maladie. L’une, à qui Dieudonné avait fait deux enfants, l’avait agressée non loin du marché, vociférant des menaces contre celle qui lui avait enlevé le pain de la bouche. Dans un mouvement de rage, Philomène avait empoigné sa robe et tiré dessus avec une telle brutalité que le tissu s’était déchiré, exposant son cou et ses deux seins aux clameurs des femmes et des badauds.

Une autre, plus audacieuse que toutes les autres, s’avisa de venir jusqu’à Anse Bleue. Cilianise aida Philomène à venir à bout de l’intruse. Elle empoigna l’épaisse poche qu’était son ventre et avança comme un ouragan dans son corsage, dont la couleur et les motifs juraient avec sa jupe et ses cheveux qu’elle n’avait pas peignés. L’intruse prit ses jambes à son cou et la cause fut entendue à jamais.

Constatant qu’aucune injure, qu’aucun incident ni aucune maladie ne venaient à bout de Philomène, une autre femme, qui se disait puissante, voulut prêter main-forte au destin en aspergeant un des chemins régulièrement empruntés par Philomène, juste avant le passage de celle-ci, d’une poudre censée faire enfler ses jambes jusqu’à ce qu’elle mourût dans d’atroces souffrances. La matelote abandonna la lutte quand Philomène, debout sur des jambes longues comme des palmiers, se trouva à nouveau enceinte des œuvres de Dieudonné et mit au monde Éliphète et, onze mois plus tard, Cétoute Olmène Thérèse.

 

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