Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 16 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 13

13

 

 

ORVIL N’AURAIT PAS SUPPORTÉ un nouveau signe de Bonal, ni une des visites si particulières de l’aïeul franginen, encore moins un quatrième avertissement d’Agwé. Et puis il lui fallait chasser toutes les visions qui l’assaillaient, ces noires messagères. Plus question de remettre à plus tard sous prétexte que la terre ne donnait plus. Que la mer hésitait à les nourrir, ou même que les percepteurs au marché de Baudelet ou le choukèt larouzé* les harcelaient. La décision du service s’imposa d’elle-même à Orvil. D’autant plus qu’il fallait profiter de ce moment entre deux ouragans. Il se mit au travail des jours durant. Nous aussi.

Ermancia eut vite défait le pincement qu’elle ressentit dans la poitrine quand Orvil choisit de vendre le plus gros des deux porcs. Une semaine avant le jour fixé, Orvil laissa Léosthène et Fénelon se rendre seuls en mer et, précédant Olmène, Ermancia et Cilianise sa nièce, la fille d’Ilménèse, il prit le chemin du marché de Baudelet où il vendit le porc et se procura du tissu blanc pour refaire à neuf les robes des hounsis*. Orvil misait gros, très gros. Presque tout. Comme nous. Et, comme nous, il le fit sans remords. Sans qu’aucune pensée le retînt. Sans souci de garder par-devers lui quelque chose qui revenait de droit aux Invisibles, aux Esprits de la famille. Malgré l’image du cavalier qui ne la lâchait pas, Olmène aida Orvil, Ermancia et Cilianise à acheter de quoi nourrir les divinités et les honorer toutes. Celles qui réclament des condiments humides – sirop d’orgeat, rhum, bouillon –, comme celles qui ont une prédilection pour les denrées sèches – maïs, farine de manioc, griot* de porc et bananes. Et, bien sûr, les mets préférés d’Agwé, l’invité d’honneur.

Nous avons enlevé les mauvaises herbes tout autour du démembré*, balayé et nettoyé le badji*. Et Nélius, avec sa scie, son marteau et ses clous, construisit l’embarcation d’Agwé. Orvil parla à peine cette semaine durant, dormit à même le sol, l’oreille contre la poitrine de la terre battue comme pour écouter le chuchotement de son cœur. Se garda de toucher Ermancia et, trois jours avant la date, jeûna. Comme si cette abstinence et ce retrait du monde devaient frayer un passage plus sûr aux dieux, aux Ancêtres et aux divinités. Avant tous les grands services aux Ancêtres, il repensait à Ilménèse, pendant la période des persécutions, l’aidant à enfouir sous terre tous les objets de culte, l’asson, la machette sacrée d’Ogou, les paquets wanga*, le mouchoir bleu d’Agwé et les tambours. La nuit, ils honoraient les lwas, les Invisibles et les Mystères dans des rituels discrets, secrets. Danseurs hallucinés bravant tous ensemble les édits du diocèse pour passer de l’autre côté du monde. Il pensait au crucifix qu’il avait planté au-dessus de l’unique porte de sa case. Les prêtres bretons, aidés du commandant de la place et du juge, les distribuaient en veux-tu en voilà dans tous les lakous. Orvil s’était construit son aura de grand danti pour avoir traversé ces épreuves sans broncher. Sans faillir. Sans renoncer...

Au soir du service, ceux des descendants des Lafleur qui n’habitaient pas le village arrivèrent à la tombée de la nuit par le sentier cahoteux qui serpente du haut des collines jusqu’à Anse Bleue, portant chacun une offrande. Érilien les précédait. Le chapeau sombre du sacristain contrastait avec la robe blanche des femmes qui l’entouraient. Un chapeau de feutre noir que la poussière et le temps avaient décoloré et qui lui mangeait la moitié du visage. Les tambours n’avaient pas encore commencé à résonner, mais soudain ils accélérèrent le pas, impatients de nous retrouver dans le démembré des Lafleur. Ils allaient nous porter main-forte, alléger le poids de nos dettes envers les dieux, et conjurer leurs propres malheurs. Dieu étant trop loin et trop occupé, c’était une affaire entre les Invisibles et nous.

À leur arrivée, Orvil interrompit le récit d’un extraordinaire combat de coqs à la gaguère* de Roseaux pour les saluer. Cilianise se déchaussa et tapa sur les jambes et les fesses de son petit garçon, qui venait de renverser un seau d’eau à force de nous courir entre les jambes. Son nouveau-né avait fini de lui téter le sein et roulait sa tête endormie sur son épaule. Une mangue entre les dents, elle referma rapidement son corsage et dévora goulûment le fruit. Olmène en profita pour demander à Léosthène s’il avait vraiment eu maille à partir avec Dorcélien, le chef de section, qui avait triché à la gaguère. Quelqu’un le lui avait rapporté. Depuis quelques mois, nous observions tous Léosthène piaffer comme un jeune poulain. Il regarda son père. Celui-ci lui fit signe de se taire et lui tendit la bouteille de trempé. Olmène se pencha vers Yvnel, qu’Orvil avait soigné quelques jours auparavant, et lui caressa les cheveux. Un nourrisson braillait dans ses langes et les femmes se le passaient de mains en mains. Les conversations naissaient et mouraient au milieu des claquements des tambourineurs qui frappaient sur les peaux tendues et tiraient sur les cordes pour les ajuster à la tonalité voulue. Nous étions tous là. Toutes les branches du grand arbre des Lafleur. Et nous étions heureux. Heureux de nous soustraire à la dureté des jours pour danser avec les dieux dans la poussière et la nuit.

Le blanc des robes faisait ressortir l’ébène des peaux, la joie savante, antique, de ces visages, comme leur profondeur de nuit. Et puis nous étions déjà dans l’attente de cette obscurité du dehors, cette masse sombre des arbres appuyés contre les ténèbres qui bientôt s’accorderaient avec les silences dormant au fond de nous. Et tout se réveillerait, nos peines, nos joies, nos faims, nos colères.

Au cœur d’Anse Bleue, dans la nudité d’un hameau, un autel était dressé. Par-dessus, une nappe blanche. Des lampes tremblaient aux quatre coins du péristyle, jetant des ombres sur la petite foule assemblée là et venue demander aux dieux de laisser loin le malheur, de le pétrifier, et de les approcher, eux, de les habiter. Les hounsis ne cessaient d’aller et de venir, chargées de paniers et de jattes de fleurs, de gâteaux, de pigeons, de bananes, de patates douces, d’oranges et de riz, de toutes sortes de nourritures et de bouteilles d’alcool, anis, trempé, de sirop d’orgeat, qu’elles plaçaient devant l’autel central tout près du caisson en bois – la barque d’Agwé – fabriqué par Nélius.

Orvil acheva de tracer un vèvè* au pied du poto-mitan* et, sans nous faire signe, s’assit sur la chaise au pied de l’autel d’Agwé. Érilien commença les prières catholiques en versant aux dieux, dans la poussière, de l’eau bénite subtilisée à la barbe du père Bonin. Il sonna la cloche tout au long de la priyé deyò*.

L’ange du Seigneur dit à Marie

Qu’elle concevra un Jésus-Christ

Après Érilien, nous avons tour à tour scandé les mots Seigneur, Marie, Saint-Esprit, dans les aigus et les graves du français, dans les sonorités sacrées d’une litanie chrétienne. Orvil ne comprenait pas tous les mots, nous non plus. Mais cela importait peu pour un Dieu aussi lointain et aussi inaccessible aux chrétiens-vivants. Après tout, Lui et ses saints nous avaient fait échouer sur cette terre, et nous voulions juste qu’Ils nous ouvrent le chemin vers la Guinée.

Olmène ne lâchait pas son père du regard, sentant chez lui la volonté, cette nuit-là, de braver le monde et, avec l’aide des dieux, de tenir son destin au bout de ses doigts. Orvil se retourna et croisa les yeux de sa fille posés sur lui. Il l’interpella exprès. Question d’exiger obéissance. D’asseoir son autorité : « Chante mieux les couplets. Tu devrais les connaître depuis tout ce temps. » Olmène tourna son regard de l’autre côté de la salle et poursuivit de toute la force de ses poumons.

Sainte Philomène, vierge martyre

Accordez-nous miséricorde

Érilien sonna la cloche de plus belle comme pour appeler les aigus et les graves plus nasillards de la langue créole. À mesure que d’autres hommes et femmes se joignaient à la mélopée, la voix d’Orvil se métamorphosait lentement. Elle se faisait sourde par moments, comme tirée de l’arrière-gorge par d’autres.

Trois Pater, trois Ave Maria

Je crois en Dieu

Napé lapriyè pou Sin yo

Napé lapriyè pou lwa yo

Nous prions pour les saints

Nous prions pour les lwas

Orvil avait saisi l’asson et l’agitait, faisant taire la cloche du sacristain et entamant les sonorités gutturales, nasales du créole. Il chanta, et nous aussi, jusqu’à ce que les voix passent de l’ombre à la lumière, de la chair à l’esprit. Jusqu’à ce que la nuit elle-même se penche pour livrer passage aux dieux africains, qui ne tardèrent pas à faire leur apparition.

Anonsé zanj nan dlo

La dosou miwa, law’é, law’é

Annoncez que les anges sont sous l’eau

En dessous du miroir, vous verrez, vous verrez

Orélien et Fleurinor, les fils de Philogène, se mirent à frapper sans discontinuer sur le tambour assòtòr*. La musique nous courut bientôt sous la peau, réveillant chaque tendon, chaque muscle. Les chants, de plus en plus forts, de plus en plus profonds, suppliaient les dieux. De nous pardonner. De nous comprendre. De nous aimer. De nous châtier même. Mais d’être là. De la bouteille, que nous nous passions de bouche en bouche, coulait un liquide brunâtre aux effluves salins d’algues, à la saveur âcre de la terre, au goût de l’endurance des femmes et de la sueur des hommes. Il coulait dans nos veines en tressaillements, en souffles, en éclats, en mille feux. Une force s’éveilla au creux de nos corps pour nous faire traverser, âme et pieds nus, la cloison des Mystères.

Quand il nous sentit mûrs à point pour le voyage, Orvil saisit un gobelet en émail et salua les quatre points qui ordonnent le monde. À l’Est, À Table ; à l’Ouest, D’abord ; au Nord, Olande ; et au Sud, Adonai. Ermancia, une bougie à la main droite et une bouteille à la main gauche, salua elle aussi quatre fois en faisant des génuflexions. Puis Orvil demanda à Legba d’ouvrir tous les chemins aux Invisibles.

Onè la mézon é

Onè la mézon é

Papa Legba louvri baryè a antré

Honneur la maison

Honneur la maison

Papa Legba ouvre la barrière et entre

Avec l’arrivée de Legba, qui chevaucha Ilménèse, nous savions que les ombres avaient été apprivoisées, et que la nuit s’était mise à genoux pour nous accueillir. Il nous sembla que, tout autour dans la clairière, des centaines de tambours résonnaient. Fendaient l’air pour ouvrir le passage à nos lwas, à nos Mystères, à nos anges, à nos saints. Nos Invisibles allaient brûler les portes, abattre les murs, ouvrir les fenêtres et tout faire entrer avec eux, le jour, la nuit, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, la lune et le soleil, les châtiments et le pardon, la raison et la folie.

Tous, l’un après l’autre, répondirent à notre appel. Loko monta Léosthène par surprise et souffla par sa bouche. Fort. De plus en plus fort. Les yeux exorbités roulant de droite à gauche, Léosthène vit son départ sur un voilier porté par Loko Dewazé, Agazon Loko et Boloko. Tous les Loko nègres-vents le chevauchèrent avec brutalité pour s’accorder à l’éclat des rages qui l’habitaient. Pour arroser l’impatience qui se lovait en ses yeux. Tandis que Loko l’emportait sur les eaux, Léosthène voulut boire la nuit et s’abreuver d’étoiles. Il aperçut au loin le sourire d’une femme et avança, aimanté par le firmament, poussé par un souffle puissant. Loko le possédait comme on possède une âme perdue et le sella solidement pour cette chevauchée dans les grandes plaines du ciel. Les tambours et les chants entêtants le poussaient chaque fois plus fort, plus loin. Il vit des images folles de pays inconnus. Là où le soleil giclait et le choisissait lui, Léosthène. Là où il pourrait dire à la vie qu’il l’aimait.

Orvil tituba en voulant entourer Léosthène de ses bras pour calmer la tempête. Ermancia avait envie de confier son fils taciturne et grave au ciel. Mais, ce soir-là, Léosthène avait la force d’un géant. Il semblait tenir le monde au bout de ses doigts. Encore chevauché par les nègres-vents, il s’assit sur une chaise paillée au milieu du péristyle et demanda à être nourri. Bien nourri. Il mangea à en être repu. Nous aussi. Alors, lentement, Loko allégea le regard de Léosthène et délia son sang du feu qui le brûlait.

Olmène, somnolant non loin, ne pouvait s’empêcher de penser que, dans une maison posée au centre d’une vaste habitation derrière le morne Lavandou, un homme avait faim d’elle. Un homme pour lequel elle était rongée de curiosité. Rongée d’un désir qui par moments fendait la terre et en faisait sortir des tourbillons de flammes.

Alors, après que Zaka et Erzuli Dantò* eurent chevauché Érilien et Ermancia, c’est toute la personne d’Olmène qui fut happée par la grande houle des Esprits qui disent depuis toujours la folie des hommes et la morsure des femmes. Avec les yeux mi-clos d’une courtisane, Erzuli Fréda Dahomey murmura par la bouche d’Olmène des mots-basilic, des syllabes ralé min nin vini*, des voyelles parfumées d’eau Florida. Fréda poussa de petits cris à moitié étouffés, fit la belle, et surtout se mit à geindre comme une femme en amour. Si fort qu’en avançant avec sa démarche chaloupée, ses hanches aux rondeurs orgueilleuses, Olmène trébucha sur une grande bassine d’eau à l’entrée du péristyle. Erzuli Fréda la reine se releva sans s’émouvoir, sa robe lui collant à la peau comme une algue. Orvil s’approcha d’elle, agitant l’asson tout près de son visage. Olmène vit alors des cercles aux couleurs étincelantes sortir un à un de la bouche, des yeux, des oreilles de son père. Et, derrière Orvil arc-en-ciel, se tenait debout l’homme de la grande habitation, l’homme que seule Olmène voyait... L’homme-chance, l’homme-plaisir, l’homme-pouvoir.

Les tambours résonnèrent plus fort encore. Les minutes s’étiraient, infinies, mais cela importait peu car les rêves que nous faisions avaient besoin de longues et patientes enjambées pour nous traverser et nous habiter. Les bougies et les lampes à pétrole jetaient des ombres irréelles, bibliques. Des ombres de fables de forêts profondes. Des ombres de fables de grandes savanes.

Quand Gédé monta Nélius, nous n’avons été qu’à moitié surpris. Parce que c’est dans les habitudes de Gédé de surgir de nulle part. Sans même être invité. Et, lubrique, extravagant, dévergondé, de rire de nos malheurs. Comme pour nous rappeler qu’entre la naissance et la mort tout passe vite. Très vite. Les plaisirs plus vite que les malheurs, mais que tout passe. Et qu’il nous faut tout prendre, la jouissance et l’effroi, la souffrance et le plaisir. Les joies et les peines. Tout. Parce que la vie et la mort se donnent la main. Parce que la mort et la jouissance sont sœurs. Gédé, c’est sa façon, à Dieu, au Grand Maître, de rire. Et à nous, de rire avec lui.

On tendit un bâton à Nélius qui, transfiguré par Gédé, devint aussi vieux que la mort, marchant avec difficulté et faisant saillir des genoux pointus de vieillard, mais se déhanchant avec des grouillades* en veux-tu en voilà. Mouvements secs, espiègles, lascifs, sexuels, et qui disaient que Gédé était aussi dans le vert de la vie. É yan é yan scandait, à chaque coup de reins, la petite foule réunie là. Gédé accorda ses mouvements aux tambours qui cassaient, et cassaient encore, abruptement, le rythme. Gédé réclama du clairin, sept piments-bouc, trois piments-oiseau trempés dans du jus d’orange amère et égrena grivoiseries après grivoiseries, évoquant des verges dures comme du bois d’orme et des foufounes en feu. Enhardi par nos rires, Gédé se déchaîna et en remit. Encore et encore. Olmène posa sur lui un regard comme jamais auparavant. Sa curiosité pour l’homme de l’habitation n’arrêtait pas d’enfler. Et puis, tous, nous avons chassé Gédé avec de grands gestes de la main. Alors l’intrus est parti comme il était venu, laissant Nélius à bout de souffle.

Orvil et les hounsis fendirent la foule, donnant des ordres, faisant résonner l’asson près de nos visages. Nous n’étions plus des hommes et des femmes séparés, dispersés, mais un unique corps qui tournait, tournait et tournait encore. Comme si la scansion régulière et inaltérée du tambour assòtòr nous avait fait un même cœur et que les autres tambours nous avaient confondus dans un même corps. L’émotion était à son paroxysme. Orvil décrivait des cercles de plus en plus rapides et nous le suivions, et nous enveloppions le monde avec lui. Nous enveloppions le monde de toutes nos interrogations, de toutes nos souffrances, de toutes nos attentes. Et puis, à force de tourner, il nous sembla que nos pieds ne touchaient plus terre. Que la poussière qu’ils soulevaient était un duvet de lumière. Que les dieux s’étaient réveillés dans cette lumière et que nous nous y baignions avec eux.

Agwè e ou siyin lòd

Jou m angajé

Ma rélé Agwé o

Agwé tu as signé un engagement

Quand je serai coincé

Je t’appellerai

C’était la voix d’Orvil qui entonnait un chant. Et Agwé, l’invité d’honneur que nous attendions tous, ne tarda pas à le chevaucher. On le revêtit d’une chemise blanche et on lui ceignit la tête du mouchoir bleu d’Agwé. Par la bouche d’Orvil, Agwé nous parla à tous. Par la bouche d’Orvil, Agwé envoya des messages, en consola certains, en réprimanda d’autres à cause de leur négligence. Marchanda avec quelques-uns qui n’avaient point senti sa bienfaisance espérée. Et, contre toute attente, Orvil, notre capitaine Agwé, pleura longuement. Et nous l’avons laissé faire.

À la fin de la nuit, on mit la dernière main au caisson de bois derrière le péristyle. Nous l’avions chargé jusqu’au bord de toutes les victuailles pour le voyage d’Agwé. Dix hommes hissèrent comme un seul cette barque sur leurs épaules, tandis que quatre autres portaient un bouc par les pattes. Un étrange cortège se forma, semblable à ceux des routes mystérieuses de Guinée, à ceux des rives ensablées de l’Ancien Testament. La frêle embarcation s’éloigna en silence au fil de l’eau, dansant sur des paillettes étincelantes sous la lune. Et puis là, sous nos yeux, sombra brusquement comme si Agwé, nous prenant de court, l’avait happée d’une main forte nan zilé anba dlo, dans son île sous les eaux. Orvil s’attarda un moment à regarder l’horizon. Sur son visage, nous avons tous vu le masque d’Agwé. Puissant. Austère. Le masque de celui qui en sait long, si long sur les départs... Et puis le masque se défit lentement au lever du jour. Très lentement.

La vie nous prive de ce que nous rendons au centuple aux dieux. La vie te prend et tient ses mains serrées dur autour de ton cou et, quand elle pense t’asphyxier, voilà que tu respires plus fort, encore plus fort. Que tu te dégages de son étreinte sans même qu’elle s’en aperçoive et que tu lui fais un pied de nez, à la vie. Un pied de nez magnifique. Dans une joie-délivrance. Une joie d’enfant sauvage.

Nous étions plus que jamais tenus ensemble les uns avec les autres. Contre les dangers venant des plus forts que nous. Contre les menaces de tous ceux qui sont comme nous des vaincus, qui nous ressemblent comme deux gouttes d’eau, mais ne sont pas les enfants du démembré.

Sur les sentiers nous glissions, silencieux comme des pèlerins encore habités par le mystère d’un voyage savant, joyeux et lointain. Nos rêves nous avaient portés si loin, dans une lumière si ancienne, que nous titubions un peu dans les ombres roses et bleutées de cette aube.

Nous avons rencontré le père Bonin qui faisait sa promenade matinale. Toute la nuit il avait prié au son de nos tambours, intercédant auprès de Dieu afin que nous renoncions à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Quand il nous croisa, l’envie de nous parler d’enfer et de paradis le saisit, mais père Bonin n’osa pas. Non, il n’osa pas. Le seul lieu pour reposer nos vieux os s’appelait la Guinée et, après la dure vie que nous avions menée sur terre, aucune divinité n’aurait l’idée de nous envoyer ailleurs brûler ces os-là. Pour sûr que nos yeux disaient tout cela, et même davantage. Alors, l’espace de quelques secondes, père Bonin eut du mal à nous reconnaître, nous, les brebis de sa paroisse. À cause de toute cette cohorte de divinités lâchées dans nos veines. À cause de nos yeux de grande cavale, luisants comme des lampes bobèches dans le petit matin.

 

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