Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 21 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 18

18

 

NI L’INCONNU QUI S’EST ÉLOIGNÉ, ni ceux qu’il aura bientôt ameutés, hommes, femmes, vieillards et enfants, ne pourront plus grand-chose contre moi. Je ne peux malgré tout m’empêcher de me méfier de tous ces étrangers qui ne manqueront pas de surgir pour m’examiner sous toutes mes coutures.

Après avoir fait trois jours durant se retourner les bêtes, s’envoler les branches des arbres, soufflé les toits, le nordé* a perdu de sa violence.

J’entends le souffle de la mer dans mon dos. À droite, une soudaine rumeur, à peine perceptible, se mélange aux couleurs incertaines. Une rumeur bruissant d’odeurs et des premiers appels des chrétiens-vivants.

Je reviens d’une longue nuit.

À force d’eau, de sel et d’iode, mon corps s’est fait animal marin, et voilà que, dans ma légèreté, j’ai suivi la crête des vagues qui s’étirent avant de se retirer loin, très loin, jusqu’au plus profond de l’épaisseur des eaux. Et la masse énorme a fermenté et grondé, remontant à nouveau vers l’écume moutonneuse pour se briser sur les rochers.

Dans les premières heures du matin, d’autres hommes, emmitouflés dans leurs vêtements, sortent des cases malgré le vent et les eaux, et crient mon nom à tue-tête. Tous dehors. Arrachés à leur couche. Lâchés dans la nature.

Ce sont les dernières voix que j’ai entendues avant celle de l’inconnu et des deux hommes sortis des maisonnettes les plus proches de la grève. Ils ont très vite rejoint l’inconnu à mi-chemin. Les voilà qui s’approchent. Après ces trois jours d’ouragan, on dirait des Lazare tout frais sortis de leur tombe, mais sans aucun Jésus, comme dans la bible du pasteur Fortuné, pour expliquer quoi que ce soit. Aussi perdus que nous l’avons été le premier soir où l’avion a survolé Anse Bleue. Que de confusion depuis ces dernières semaines. Que de confusion !

Je pense à Cocotte et Yvelyne. Il a suffi d’un seul regard posé sur moi pour que rien ne soit plus pareil. Jimmy, fais-moi écouter une nouvelle chanson...

Sur le chemin, Yvelyne, Cocotte et moi avons croisé Jimmy, le seul étranger des cinq villages et hameaux alentour. Le seul. Pas si étranger que ça de toute façon. Arrivé il y a quelques semaines. Pour reprendre ses droits et possessions sur ses terres. Les terres des Mésidor. Et moi, je le suis à la trace. Petite bête à l’affût dans l’herbe sauvage. Je m’accroche à ses talons.

De sa 4 × 4 flambant neuve, la voix de Wyclef Jean à plein tube appelait le 911 – « Someone please call 911 » – et Mary J. Blidge lui répondait : « This is the kind of love my mother used to warn me about ». La sono à crever les tympans. Et Cocotte, Yvelyne et moi, nous ne tenions plus en place. Nous avons avancé en cadence, des fourmis dans les jambes, du cool dans tout le corps. Rien à voir avec Les Invincibles, l’orchestre de Roseaux. Minable. Nul. Deux guitares, trois tambours, un keyboard. Et c’est tout. Un chanteur à la voix fluette, une pomme d’Adam proéminente, et myope comme ce n’est pas permis. Sans ce goût d’inconnu. Sans ce goût de grande ville. Sans menace et sans danger sur le grand galop de la vie.

Encore un peu et nous aurions dansé sur la route cahoteuse comme dans une vraie discothèque. Comme au Blue Moon de Baudelet où, Cocotte, Yveline et moi, nous rêvions d’être emmenées un jour. Un jour... Alors nous avons juste ri sous cape en accélérant le pas. Curieuse comme pas une, j’ai été la seule à me retourner.

Jimmy a descendu la vitre et montré un visage qui n’était ni beau ni bon. Et moi, ni belle ni bonne, j’ai voulu l’allumer comme une torche. Pour voir... Rien que pour voir.

Je l’ai appelé « monsieur » et cela lui a plu, alors que tout au fond je voulais lui crier : « Oh, Jimmy, mon amour ! Je fais semblant de ne pas te voir alors que, depuis des semaines, je ne vois que toi. »

Nous commençons à bien connaître Baudelet. Nous y passons la semaine chez des cousins. La grande école est à quelques maisons du Blue Moon. Pas moyen pour Cocotte, Yvelyne et moi de l’éviter. Et puis, au sortir de l’école, nous avions convenu de troquer nos chaussures fermées d’écolières pour des sandales d’aguicheuses. Et, le matin même, que deux d’entre nous laisseraient le champ libre à celle que Jimmy regarderait la première. Je m’étais juré que ce serait moi. Je lui avais parlé silencieusement tant et tant de fois. Plus clairement que si j’avais crié de toutes mes forces. Lui voulait nous laisser macérer dans notre jus. Moi plus que toutes les autres. Dans cette affaire, Jimmy avait un trop beau rôle. Il le savait. Arrivé de la ville. Ayant comme unique activité d’écumer la campagne, pour des raisons que nous ignorions. Et, à ses heures d’oisiveté, de faire le beau et le coq.

Alors nous passons devant le Blue Moon, le cœur sous nos pas. Et là, sans qu’on s’y attende, il allonge la jambe et nous manquons de tomber face contre terre, et il rit. Un rire d’homme ivre qui cherche le chemin d’une nuit canaille. Nous accélérons le pas. Mais, moi, il m’attrape par le bras, se penche à mon oreille : « Tu me cherches, tu me trouveras. » Jimmy me l’a murmuré en se penchant jusqu’à me toucher l’oreille.

Je ne dis rien. Je ne prononce pas un seul mot, mais Jimmy lit dans mes pensées comme s’il avait bu dans mon verre : « Viens mon amour, viens mon amour. Ma bouche salive de mots pour toi. »

Jimmy m’a prise par le bras et m’a conduite à l’étage du Blue Moon. Que dire de l’endroit si ce n’est que la lumière tamisée me rappelait la lune. Une lune en plein jour, me suis-je dit.

Jimmy m’a prise sous l’emprise de l’alcool. Par terre. Sur le sol nu. Il a défait sa braguette qui s’est ouverte sur un sexe déjà droit et menaçant. A enlevé son pantalon en se contorsionnant. Et sans la moindre considération, en se moquant bien de me faire mal, il m’a écarté les jambes et pénétré dans un déchirement atroce. J’ai bien cru que mon vagin allait exploser. Quand j’ai poussé mon premier cri sous lui, il a juste dit dans des mots que je voulais rassurants mais qui ne l’étaient pas : « Tu finiras par aimer ça. »

Cocotte et Yvelyne m’ont attendue une demi-heure non loin du Blue Moon. Yvelyne a jugé bon de me rappeler que je regardais trop les garçons dans les yeux. Que cela faisait naître chez eux de drôles de pensées. Cocotte, elle, m’a dit plus tard que c’était à cause de la couleur de mes sandales. Rouges. Que ce n’était pas une couleur que l’on portait pour aller travailler ni en plein jour. Je lui ai dit que c’était l’exacte couleur de mon humeur, rouge passion, rouge hibiscus. Toutes les deux m’ont dit que je le regretterais. Sur-le-champ, j’ai pensé qu’elles étaient jalouses. Et j’ai gardé le silence comme une reine.

Voudrais revenir à ce corps d’antan, ma prison traversée de chants, de faims, du soleil d’Anse Bleue, de mon enfance qui y sommeille encore.

Mère, mère, où es-tu ? Altagrâce... Tante Cilianise.

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