Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 23
23
LA MER BRILLE. Chaque vague comme autant de petits miroirs doucement agités sous la lune. Mon père nous met en garde. Il prend la nuit très au sérieux. Mère aussi. Mais Abner les rassure.
La première fois que je brave la nuit, c’est avec mon frère Abner. Un soir de pleine lune. Nous allons jusqu’au flanc du morne Peletier. Une partie essouchée et déboisée. La lune, haute, éclaire jusqu’au fond du ravin. Sème des taches blanches, à croire que quelqu’un a lancé des pelletées de chaux. Abner sait déjà des choses qui font qu’il n’a plus peur de la nuit. Et je voudrais les connaître moi aussi.
La fascination de la lune, mon amour, rien que cela. Tu me plais. Je ne connais aucun autre visage auquel te comparer.
Je respire l’air de la nuit, en couches claires à cause de la lune. Je goûte la nuit sur mon visage. Certains mots n’auraient jamais dû sortir de ma nuit à moi. Celle tout à l’intérieur. Connue de moi seule.
Il a fallu forcer cet homme à me remarquer, forcer la porte de sa chair. Les sandales rouges. Les filles ont raison. On ne porte pas de telles sandales en plein jour, mais, moi, je le fais, malgré les regards sur mon passage. Je le fais à cause de Jimmy.
Il devait m’arriver quelque chose. J’attendais que surgisse un jour un événement qui me guérirait de mon désir de quitter Anse Bleue. Je le voulais, mais pas de cette façon-là. Non, pas de cette façon-là.
À peine quelques mots échangés, un doigt pointé dans ma direction, et les voilà qui se mettent eux aussi à hurler en s’approchant. L’inconnu a ramené avec lui un homme trapu, emmitouflé dans un cardigan rouge grenat, troué aux deux coudes. Un troisième homme les suit. Il a dû les tirer du lit. Chacun y va déjà, j’en suis certaine, de son savoir, de sa sagesse, de ses explications.
Une fois tout près de moi, l’homme au cardigan rouge a sorti une main potelée pour me toucher. Me voir gisant avec cette expression figée dans le sable ne lui suffisait pas. Il lui fallait me toucher. L’autre, un vrai colosse, semble avoir choisi d’assister à l’événement comme à un spectacle, s’assurant une place debout derrière les deux autres. Ils se sont penchés sur moi pour me regarder sous toutes mes coutures. Mais l’inconnu, n’y tenant plus, m’a retournée d’un violent coup de pied dans le dos. Ils ont reculé tous les trois, et l’homme trapu s’est à nouveau rapproché jusqu’à vouloir me renifler, en abaissant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis il a soulevé le seul bras intact qui me reste et l’a laissé tomber dans la boue et les éclaboussures.
Des oiseaux survolent la mer, blanche d’écume. Je la regarde monter en gerbes laiteuses. Folles. Chaque vague épiée, surveillée. Je la regarde avant l’arrivée de la meute. Mon secret viendra se fracasser lui aussi. S’étendre là, sur le sable couleur d’huître. Contre mon ventre. Je le sens. Serai la seule à le connaître jusqu’à la fin des temps...
Les trois inconnus me tournent et me retournent. Dans un sens. Puis dans l’autre. Ils veulent m’examiner sous toutes mes coutures. Toutes. Pour bien se convaincre de ce qu’ils voient.
Leur petit jeu dure depuis quelques bonnes minutes. J’aurais préféré qu’ils me laissent seule une dernière fois. Seule avec mes pensées qui filent vers un lopin de terre où mon enfance sommeille.
Je vais rassembler mes pensées. Toutes mes pensées avant que le village entier ne me tombe dessus. Le trapu monte la garde pendant que les deux autres se dirigent à nouveau vers les cases, ils veulent ameuter tout le monde.
J’entends des cris au loin. Pour sûr que cette fois tout le village va se retrouver autour de moi. Pourvu qu’un ou deux chiens errants ne viennent pas eux aussi me renifler. Poser leur museau humide sur ma peau, ma chair.
La foule grossit. Je dois veiller à ne pas me disperser en cogitations inutiles. À rassembler mes dernières forces. Je dois veiller à tout écouter. À tout voir.
Abner, mon frère, est le plus fort d’entre nous. Le plus fort parmi les hommes. Le premier à avoir battu la campagne autour d’Anse Bleue dans la nuit naissante il y a trois jours. Le premier à avoir crié mon nom, les mains en porte voix, jusqu’à se déchirer les poumons.
C’est sa voix, la dernière, que j’ai entendue avant celle de l’inconnu sur la plage, qui a crié les noms de ces gens que je ne connais pas et qui s’approchent. S’approchent.
J’ai mal et je suis épuisée. L’aube dissout lentement de lourds nuages, sombres comme un deuil, qui noyaient le ciel depuis bientôt trois jours. Une très douce lumière voile enfin le monde. Reflets de nacre rosé, presqu’orange par endroits, qui effleurent ma peau lacérée, mes plaises ouvertes et m’atteignent jusqu’aux os.
Le village entier m’entourera bientôt. Tous emmitouflés dans leurs bonnets fripés, leurs cardigans délavés, leurs vêtements mis les uns au-dessus des autres pour ne pas avoir froid, leurs habits et leur haleine de nuit. Même qu’un homme est arrivé avec une seule chaussure. Trop pressé de voir cette apparition sortie du ventre de la mer. Juste à côté d’une femme âgée, la tête nue dans la fraîcheur du matin. La discussion s’anime à mesure que grossit la foule.
Quand quelqu’un demande si je ne devrais pas être rejetée à la mer avec de solides poids attachés aux pieds, une voix, vieille et chevrotante, dit : « Non ». Et tous se tournent dans sa direction. Elle a assez d’autorité pour être entendue. La même autorité qui lui fait s’opposer à la suggestion que je sois brûlée. Ni vu. Ni connu. « Vous voulez attirer encore plus de déveine ? Vous n’en avez pas votre lot déjà ? Vous voulez en rajouter ? Bande de mécréants, de sans aveu. »
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