Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 6 sur 46

Pages du PDF

Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 3

3

 

 

TERTULIEN, TENANT LES RÊNES de son bel alezan gris cendre, abaissa le torse pour lui caresser à nouveau la crinière. Mais au bout d’un moment, n’y tenant plus, il claqua les mains d’un geste d’autorité en direction d’Olmène. Le bruit résonna à nos oreilles à tous comme un fouet. Olmène Dorival ne crut pas que cet ordre lui était adressé. Nous non plus. Elle avait, comme nous tous, aperçu quelquefois ce cavalier dans la poussière des chemins ou sur la galerie des Frétillon, juste à côté de leur grand magasin, à Baudelet. Mais elle n’avait jamais fait que l’apercevoir, avec la distance due. Il faisait partie des autres – vainqueurs, nantis, conquérants –, non des vaincus, des défaits comme elle. Comme nous. Pauvres comme sel, maléré, infortunés.

Olmène se retourna mais ne vit derrière elle que la vieille Man Came qui vendait des herbes médicinales, Altéma le cul-de-jatte somnolant à même le sol, et un jeune garçon tenant la bride d’un âne. Elle comprit alors qu’elle devrait affronter seule le regard de cet homme dont la seule évocation recouvrait les yeux de son père, Orvil Clémestal, d’un voile noir et gonflait sa bouche d’une épaisse salive qu’il crachait d’un grand jet dans la poussière. Elle se dit qu’elle ferait semblant de n’avoir rien vu. Rien entendu. Elle baissa légèrement la tête et retint ses nattes désordonnées sous son foulard. Puis feignit de ranger les quelques poissons – sardes, thazards, paroquettes – pêchés la veille par son père et ses frères, et les patates douces, ignames, haricots rouges et le petit mil, dans le panier qu’Ermancia, sa mère, et elle avaient posé à leurs pieds. En soulevant la tête, elle porta le regard loin derrière l’homme à cheval qui, lui, commençait à tout vouloir : les poignets, la bouche, les seins, la fleur et la source. Et, tandis qu’elle scrutait chaque trait du visage de Tertulien Mésidor derrière les cercles enfumés qui s’élevaient de sa pipe, Ermancia acheva de ranger avec sa fille tout ce qu’elle avait apporté de son jardin*.

L’un des deux cavaliers à la suite de Tertulien s’approcha d’Olmène et lui indiqua son maître. Tertulien ôta son chapeau et, avec un rictus qui était tout à la fois un sourire et une menace, demanda à Olmène de lui vendre du poisson. Il acheta tout. Lui qui, au dire de plusieurs, ne mangeait pourtant plus de poisson depuis longtemps. Depuis qu’un thazard en court-bouillon avait failli le faire passer de vie à trépas, il y avait quelques années déjà. Mais Tertulien aurait ce jour-là acheté n’importe quoi. Ce qu’il fit. Il ne rechigna point comme à son habitude sur le prix de la marchandise, et paya aux pêcheurs et aux paysans leur dû. Il acheta à Ermancia du petit mil, des patates douces, des haricots rouges et quelques ignames, que les deux autres cavaliers charrièrent à l’arrière de leurs chevaux.

Comme nous tous, Olmène avait quelquefois vu un camion, des chevaux ou des ânes pliant sous le poids de marchandises de toutes sortes, traverser les terres salines, bifurquer derrière la rivière Mayonne au loin et gravir la pente jusqu’à disparaître, en direction de la propriété muette de Tertulien Mésidor. Comme nous tous, elle imaginait sans mot dire, dans un mélange de curiosité et d’envie, ce que cachaient ces cargaisons. Des choses connues d’elle comme des choses inconnues, au-delà de ce qu’elle était à même d’imaginer. Au-delà de ce que nous étions nous aussi à même d’inventer. Si un sourire déformait nos lèvres ou exhibait nos gencives édentées dans ces moments-là, impossible, pour elle comme pour nous, de ne pas en vouloir au monde l’espace de quelques secondes. De ne pas en vouloir à quelques-uns qui nous ressemblent comme deux gouttes d’eau, faute de pouvoir nous en prendre aux Mésidor et à ceux qui leur ressemblaient.

Les domestiques qui se hasardaient une fois par semaine jusqu’au marché de Ti Pistache, de Roseaux ou de Baudelet, laissaient parfois tomber une phrase qui aiguisait notre curiosité pour ce monde. Monde que nous, les hommes et les femmes d’Anse Bleue et de tous les bourgs et villages alentour, nous évitions pourtant. Avec un acharnement égal à celui qu’il mettait à nous tenir à distance.

Un jeu qui nous liait tous aux Mésidor et qui les enchaînait à nous malgré eux. Un jeu dans lequel, vainqueurs et captifs, nous étions passés maîtres depuis longtemps. Très longtemps.

C’est dire qu’entre les Mésidor, le vent, la terre, l’eau et nous couve une histoire ancienne. Non point de commencement du monde ou d’une quelconque nuit des temps.

Juste une histoire qui est celle des hommes quand les dieux se sont à peine éloignés... Quand la mer et le vent soufflent encore tout bas ou à pleins poumons leurs noms d’écume, de feu et de poussière. Quand les eaux ont tracé une bordure franche à la lisière du ciel et aveuglent d’éclats bleutés. Et que le soleil lévite comme un don ou écrase comme une fatalité.

Une histoire de tumultes et d’événements très ordinaires. Quelquefois de fureurs et de faims. Par moments, de corps qui exultent et s’enchantent. Par d’autres, de sang et de silence.

Et parfois de joie pure. Si pure...

Une histoire où un monde nouveau chevauche pourtant déjà l’ancien. Par à-coups et secousses, comme on dit des dieux qu’ils montent un chrétien-vivant*...

Toujours est-il que, dans ce jour naissant, à Ti Pistache, non loin d’Anse Bleue, village de tuf, de sel et d’eau adossé au pied de hautes montagnes d’Haïti, Tertulien Mésidor, seigneur de son état, eut le sang fouetté à vif à la vue d’Olmène Dorival, paysanne nonchalamment accroupie à même les talons face à un panier de poissons, de légumes et vivres, dans un lointain marché de campagne.

 

OceanofPDF.com