Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 34
34
SOUVENT, POUR OUBLIER qu’à Anse Bleue, la vie a deux ancres aux pieds, je venais sur la grève regarder les vagues se faire et se défaire, respirer par tous les pores et m’imprégner d’iode et de varech, de ces senteurs âcres de la mer qui laissent à l’âme comme une étrange morsure.
Même quand la mer devenait cette plaque luisante, étale, à perte horizon, je désertais les terres brûlées pour la regarder jusqu’à cligner des yeux, jusqu’à en être aveuglée.
Même quand le nordé grondait des jours et des nuits d’affilée, j’écoutais à en être toute retournée, sa voix qui fracasse les rochers, je goûtais encore et encore son haleine salée sur mon visage.
Et puis une année, octobre toucha à sa fin, mon enfance avec. Je le sus aussi quand une plaie, inconnue de moi jusque-là, saigna dans l’après-midi d’une veille d’ouragan. Je me suis sentie toute drôle. J’avais chaud. J’avais froid. À la vue du sang coulant le long de mes cuisses, je me suis penchée pour voir d’où fusait cette blessure. À dater de ce jour, mes rêves de mer se troublèrent du bruit lointain de talons aiguille, bien belle, bien poudrée, comme les femmes à la télévision du directeur de l’école, maître Émile. Je sais désormais comment sont faits les garçons. Je connais aussi la chose proéminente plantée au beau milieu de leur corps. Je sais que j’ai un corps à leur mesure...
J’aime la mer, son mystère. À tant examiner la mer, j’ai toujours cru que je finirais un jour par faire surgir au-dessus de l’écume toute la cohorte de ceux et celles qui dorment au creux de son ventre sur des lits d’algues et de coraux. Ceux et celles dans les chemins d’eau, leur route océane vers la lointaine Guinée avec Agwé, Simbi et Lasirenn qui les escortent.
Mon père disait que toutes les voix des Ancêtres et des Morts, même de ceux venus dans les cales des navires il y a longtemps, soufflent encore dans la végétation marine, remontent parfois jusqu’à la surface des eaux comme des rumeurs mêlées à la nuit. Dans les cales, on ne distinguait pas le jour de la nuit. Aucun des nôtres ne savait si le navire se dirigeait vers l’horizon ou s’apprêtait à s’enfoncer dans les profondeurs de l’eau. Nous ne nous pincions plus le nez à cause des vomissures et n’évitions même plus les défécations. Un cri, une chanson, des larmes, venaient trouer le murmure ininterrompu de centaines d’hommes, épaule contre épaule.
Mon père disait que des marins, ne sachant pas bien faire la part du rêve et celle de l’épuisement, perdaient l’esprit. Il racontait souvent que des embarcations mettaient le cap sur la mort en croyant le mettre sur l’horizon. Point ballotté dans le déchaînement des vagues, brûlé par le sel, ébloui de soleil jusqu’au vertige. Les hommes voyaient passer une meute dans le ciel et croyaient entendre dans leurs cris les voix de Lasirenn, d’Agwé et de Labalenn. Alors ils allaient mourir avec le soleil dans l’autre moitié du ciel.
À force d’interroger Mère et Cilianise, elles crurent dur comme fer que je pouvais voir ce que les autres ne voyaient pas. Que j’avais le don des yeux. Alors que je ne cherchais que le visage d’Olmène, ma grand-mère, pour combler le vide entre moi et l’espace noir du monde. Et j’ai cru à son apparition, et j’y crois encore. Comme je crois au mystère de l’Immaculée Conception de Mère, aux sept visages d’Ogou de tante Cilianise ou au fait que tout corps plongé dans l’eau subit une poussée de bas en haut... À l’école, maître Émile a mis trois longs jours à nous l’expliquer. Je crois à tout cela et à bien d’autres choses encore.
Dieudonné a voulu qu’Abner, Éliphète, Altagrâce et moi allions à la petite école de Roseaux et, plus tard, à la grande école de Baudelet. Lui n’avait pas eu cette chance-là. Moi, la dernière, j’ai bien profité de leur avancée et suis restée plus longtemps qu’eux tous à la grande école. Mais Abner demeure malgré tout le plus grand d’entre nous. Je me souviens qu’un jour, il est même revenu de cours du soir donnés par des gens bienveillants dont il ne nous a pas dit le nom. Deux mois plus tard, il proposait à Dieudonné notre père de l’inscrire à un cours d’alphabétisation.
Un après-midi, mon père est rentré avec un crayon, un livre, un cahier sous le bras, et a appelé Altagrâce d’autorité. Des mois durant on a entendu Altagrâce qui le faisait répéter devant la case : « M-A-N, MAN, G-O, GO , MANGO ». Malgré le rire des enfants qui, les premiers jours, formaient une ronde joyeuse et curieuse autour de la case en reprenant en chœur l’alphabet avec lui, Abner a aidé notre père à tenir bon. Et mon père a ainsi appris à déchiffrer la belle nuit des mots. Je l’ai même surpris une ou deux fois à vouloir aller plus vite que la lumière, et inventer, comme les enfants devant des mots nouveaux. Il m’a paru si fragile qu’une nuit, dans mon amour pour lui, j’en ai pleuré. Mais j’étais déjà sur l’autre rive. J’étais en terre étrangère.
Abner est debout dans sa tête. Son intelligence, Abner l’exerce à dire au plus vite, avant nous tous, ce qu’il faut faire. En toutes circonstances. Peut-être qu’il ne formule même plus les réponses dans sa tête. Elles sont là, dans son sang, en attente.
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