Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 44 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 41

41

 

ALTAGRÂCE A JURÉ avoir vu Jimmy sur la route entre Ti Pistache et Roseaux dans le pick-up décrit par Octavius, un homme de Roseaux. C’est aussi lui qui a raconté l’incendie.

Alors qu’ils venaient à peine de s’endormir, lui qui a le sommeil léger, avait perçu un remous, des murmures au-dehors. L’œil dans un trou de la fenêtre, Octavius avait vu distinctement les contours d’un gros pick-up neuf de couleur verte. « Deux hommes en sont descendus, avait-il affirmé. J’ai reconnu l’homme petit et massif qui ne parle qu’espagnol, il avait une bouteille à la main. L’autre homme, probablement celui qui conduisait, avait poursuivi Octavius, a allumé un briquet. Ils savent y faire, je vous dis. Des spécialistes. Et j’ai vu la flamme s’approcher du chiffon. J’ai frémi en me disant : ‘‘Ils ne vont quand même pas faire ça’’, et j’ai crié. Et j’ai réveillé mon frère Brignol. J’ai réveillé ma mère. Le bras de l’homme trapu s’est détendu et la flamme a décrit un arc de cercle venant droit sur nous. La bouteille a heurté le bois de la fenêtre et je me suis écarté. Le souffle a bien failli m’éclater le tympan. Les flammes ont couru sur le plancher, craquant, crépitant, les crépitements ont envahi tout partout. Nous sommes sortis précipitamment pour échapper au brasier et à l’odeur asphyxiante de l’essence. Et nous avons tous entendu le chauffeur lancer distinctement : ‘‘La prochaine fois, on te tue, Octavius. C’est un avertissement.’’ Je me suis retenu pour ne pas faire dans mon pantalon. Parce que ces hommes-là sont terribles. »

Alors, à voix basse, il avait précisé à Altagrâce que, deux jours plus tard, Jimmy lui avait fait une menace encore plus grave : « La prochaine fois, je te fais tailler petit massisi* avant de te liquider. » Il l’avait dit appuyé contre sa voiture, un cure-dent entre les lèvres. Je voulais demander à Altagrâce de se taire. D’arrêter de colporter des ragots. Mais je n’ai rien dit. Je n’ai rien dit non plus à Cocotte et à Yveline.

« Où as-tu connu l’homme trapu ? » « Comment as-tu connu Jimmy ? » Octavius s’était empêtré dans des explications embrouillées. En réalité, Octavius travaillait pour Jimmy. À sa mère, aux voisins, à tout le monde. Mais personne ne l’avait cru. Le lendemain, j’ai croisé Octavius et je l’ai détesté avec sa tête de mouchard et de...

« Jaloux, va ! » me suis-je répété en moi-même plusieurs fois de suite.

Alors, quand l’avion a survolé Anse Bleue une deuxième fois, nous étions déjà des gens avertis. Éliphète avait vu juste. Plus juste qu’Abner. Moi je voulais en savoir davantage. Alors je suis partie en chasse. En chasse d’un homme voyou.

Le lendemain, j’ai surpris Jimmy, non loin du Blue Moon, tendant un paquet à Octavius. Jimmy m’a vue et m’a couru après pour me rattraper. En rentrant, je n’ai rien dit. J’aurais eu trop peur de me trahir en expliquant tout. J’ai préféré épaissir la couche de silence qui enferme tout dans la tombe de l’oubli. J’ai cédé au sommeil comme on s’abandonne à la mort. Ne suis-je pas née dans un temps sans vergogne ?

Malgré les recommandations et les mises en garde de l’instituteur, de la radio et des membres du CASEC* qui sont passés nous prévenir qu’un gros ouragan allait frapper la côte, je me suis attardée en chemin. Allez savoir pourquoi.

Il y a ces larges lampées de sel et d’écume sur le sable.

Mais, dans ce crépuscule d’il y a trois jours, je n’ai rien vu. Rien. Trop occupée à tenter de respirer. Trop occupée à tenter de ne pas voir venir tout ce qui allait suivre.

« Ne fais pas ce que tu pourrais regretter, martèle ma mère. Ne le fais pas. »

Plus tard, le vent a soufflé sans s’arrêter. Détachant les branches des arbres. Soulevant les feuilles en bourrasques. J’ai pensé aux sermons du pasteur Fortuné que nous racontaient Ézéchiel et Oxéna à l’église des pentecôtes. À l’arche de Noé. Et j’ai imaginé que la mer s’était mise à la place du ciel et nous déversait toute son eau. Vraiment je l’ai cru. Et que bientôt hommes, femmes, bêtes et enfants...

Des trombes d’eau du ciel noir se sont déversées sur Anse Bleue et sur la mer violette. Le vent, dans toute cette eau, s’est déchaîné, creusant des tourbillons d’air et de pluie, dressant des vagues géantes à l’assaut des rochers, déracinant les arbres, emportant des tôles, défaisant des chaumes.

Très vite, des éclairs ont lacéré le ciel comme une vieille calebasse. J’ai feint d’écouter les conseils. De rentrer. En réalité je me suis cachée derrière les bayahondes au haut de la butte.

Je racle et je perds pied. Je ne recrache plus l’eau en gargouillis sonores à la surface de l’eau. Mon cœur brusquement arrête sa course libre.

Loko, dans la voix du vent, a soufflé tout l’après-midi jusqu’à me faire tituber, jusqu’à me faire plier les genoux. C’est un de ces ouragans avec le vent qui enchante et qui rend fou. Il s’est élevé dans un fracas cognant contre mes tempes. Soudain une joie nue m’a assaillie. Je garde le souvenir d’une sorte d’ivresse s’emparant de moi. J’étais libre dans le vent. Dans la mer. Accordée au grand cœur sauvage. Traversée des mêmes violents remous. Ai eu envie de crier : « Mon amour, où es-tu ? N’aie aucune crainte. Ce n’est que la fascination de la lune. Rien que ça, mon amour. »

Et puis, au-dessus de ma tête et contre ma nuque, deux mains qui m’obligent à m’enfoncer dans les vagues. Malgré moi. Malgré le souffle qui commence à me manquer, je m’agite dans tous les sens. Mes gestes sont aussi brusques que désespérés. Je me débats de toute la force de mes bras, de toute la force de mes jambes. Je me débats jusqu’à épuisement. Jusqu’à ce que le souffle m’abandonne.

Mais voilà que je perds pied. Je bois l’eau jusqu’à l’asphyxie. Je m’écroule comme une bête qu’on assomme. Entre mes cuisses, une main, une chair qui me déchire. Je me retourne. Mon regard incrédule se révulse. Et, soudain, l’obscurité liquide. De plus en plus froide. Dans cette nuit de vent et d’eau, il m’a saisie par les épaules et m’a maintenu la tête sous l’eau avant de s’engouffrer dans les ronces.

À l’approche d’Anse Bleue, malgré leur grande fatigue, les quatre hommes ont accéléré le pas. Je perçois au loin notre case en dur et toutes les autres, encore enveloppées dans une brume de fable. Tous les visages sont tournés vers le nord. En direction du cortège qui avance. Les hommes transpirent à grosses gouttes. Leurs bras, quoique robustes, tremblent. Une morte, ça pèse lourd.

J’entends une espèce de son incontrôlable, comme quelque chose qui sortirait du ventre d’un animal qu’on égorge. Et qui, après avoir creusé son trou noir dans les os au plus profond de la chair, monte dans la poitrine, serre la gorge et gicle de la bouche à l’air libre. Ma mère crie mon nom très distinctement dans des aigus assourdissants : « Cétouuuuuute, Cétouuuuuute. »

Anse Bleue pleure, mais bientôt Anse Bleue fera tout pour que je ne rôde plus dans les alentours. Pour que tous puissent très vite penser à moi sans être aspirés de l’autre côté. Je ne reviendrai que pour leur faire du bien. Il y a le côté du chagrin, qui appartient encore à la vie, et il y a la barrière de la mort.

 

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