Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 37
37
QUAND IL FUT ASSEZ GRAND, Abner voulut lui aussi nous attirer vers un monde qui n’existait pas. Un monde que lui avaient fait miroiter de nouveaux vendeurs de miracles. Un monde dont il commençait à esquisser les contours dans sa tête. Abner n’a que le mot développement à la bouche. Développement par-ci. Développement par-là. « Si vous coupez les arbres, pas de développement. Si vous plantez dans les terres de café des haricots, la terre va s’en aller et pas de développement. Si vous déféquez dans les rivières, pas de développement. » Nous avons planté les haricots sur les terres de café tout là-haut, coupé les arbres et déféqué dans les eaux. Il a cru que l’arrivée du prophète, chef du parti des Démunis au pouvoir, changerait tout et nous avec ce tout-là.
La colère d’Abner fut à la hauteur de sa déception. Mais un jour, il cessa de regarder le monde avec amertume. Nous ne savions pas où il avait puisé ce courage, mais il l’avait trouvé. Il creusa un puits, essaya des semences et organisa une coopérative. Toute une agitation à laquelle Éliphète son frère ne croyait pas. Éliphète ne croyait pas à grand-chose. Avec Abner, il y a eu des explications, encore des explications, toujours des explications, pour nous décrire ce monde enfin développé, extravagant de bonheur.
Jean-Paul, un descendant des Mésidor, et François, un neveu de Mme Frétillon, étaient arrivés à la tête d’une équipe qui devait entamer un ambitieux programme d’irrigation des terres et de mise sur pied de la coopérative. Ils étaient arrivés avec les mêmes sandales des hommes et des femmes du parti des Démunis, et le même chapeau de paille. Jean-Paul marchait nu-pieds quelquefois, rien que pour offrir à ses plantes douillettes et lisses une chance d’être blessées. François a posé des questions sur ce que nous mangions, comment nous organisions nos familles, quelles étaient nos méthodes de culture. L’autre n’arrêtait pas d’arpenter les cinq villages alentour en vue d’organiser la coopérative. Ou bien il faisait le tour des plaines et des collines pour comprendre d’où pouvait venir l’eau et s’il était encore possible d’en trouver pas trop en profondeur. Il y eut des réunions, des rassemblements dans la zone et certaines fois à Port-au-Prince. Abner en revenait plus transformé à chaque fois. Il s’était vraiment senti l’âme d’un leader le jour où, après une réunion où il avait pris la parole, il fut invité à la résidence de Jean-Paul à Laboule. Là, il but du whisky, un rhum pour riches, et écouté une musique douce comme le murmure d’une femme.
Les années passèrent, se ressemblant. Entre deux résultats de tirage de la loterie, tous les jours, Dieudonné nous faisait part de ce qu’il apprenait par les radios. Le prophète avait transformé des crève-la-faim, pauvres et maléré comme nous, en bandes organisées armées jusqu’aux dents auxquelles il ne faisait pas bon se frotter. Des Blancs venaient les voir, ils les prenaient pour des héros de western, des guerriers, et raffolaient de leurs noms de nuit : Jojo-mort-aux-rats, Hervé-piment-piké ou Chuck Norris. Des noms qui donnaient froid dans le dos. Des noms qui suggéraient que ces hommes pourraient faire d’eux leur prochain repas. Mais ces Blancs aimaient les sensations fortes. Alors ils écrivaient des articles pour les journaux et les filmaient pour faire peur à d’autres Blancs très loin qui les regarderaient à la télévision. Nous aussi, nous les voyions dans des télévisions à Baudelet entre deux matches de foot. L’espace de quelques secondes, nous nous disions qu’il faisait encore bon vivre à Anse Bleue, Roseaux ou même Baudelet. Et non à Port-au-Prince.
Un jour où Fanol était venu en visite à Anse Bleue, Abner et lui s’étaient vivement disputés. Fanol défendait son emploi de quatrième zone dans une administration et niait que ce qui restait du maigre gâteau se partageait au vu et au su de tout le monde. Que l’appétit de tous avait été ouvert, mais qu’au passage on emportait la crème et les trois-quarts du gâteau. Que des gens disparaissaient aussi à jamais. Que d’autres mouraient criblés de balles par des inconnus. Toujours des inconnus. Que certains de ceux qui disparaissaient réapparaissaient parce que leurs parents avaient payé. Fanol niait tout. Oxéna et Yvnel l’encourageaient à nier pour ne pas s’attirer d’ennuis.
Mais on parlait aussi à voix basse d’une nouvelle manne miraculeuse. Blanche comme la farine de la multiplication des pains de Jésus. Des avions atterrissaient la nuit pour livrer cette manne. Ou la lâchaient du ciel par paquets. Des terres entières avaient été défrichées pour cette seule récolte.
Dans son camion loué à un homme de Roseaux, Éliphète avait vu bien du pays et entendu une flopée de paroles entre Anse Bleue, Roseaux, Baudelet et Port-au-Prince. Il avait affirmé un jour de grande inspiration que les miracles n’auraient pas lieu. « Le seul miracle viendra du ciel et il sera empoisonné. Parce que c’est le diable qui nous l’enverra sur des ailes métalliques. Les ailes métalliques sillonneront le ciel. Et cette manne-là, on la mangera assis sur des pierres en feu, sous un ciel sec, au milieu des derniers cactus et bayahondes, entre des discothèques, des 4 X 4 rutilantes, des malfrats, des traînées de salon et des AK47. » Il avait fait un geste de ses deux bras contre sa poitrine pour nous montrer qu’il s’agissait d’armes à tuer. Éliphète avait vu juste.
« Le monde est un lieu difficile. Tu ruses ou tu meurs », avait-il conclu. « Je ne veux pas mourir », s’était écriée Cétoute. Elle avait à peine douze ans. Nous ne savions pas d’où ce cri était sorti. Il l’avait prise de court. Et nous avions tous ri. Et Cétoute était alors allée rejoindre sa mère et les sœurs charismatiques sur l’étroite galerie devant sa maison. Elle avait récité trois « Je vous salue Marie » avec elles pour oublier un moment les prodigieuses et terribles surprises que réservait la vie en ce temps, en ce lieu.
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