Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 31 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 28

28

 

 

LE COLOSSE A SAISI son téléphone portable. Il répète chacune des paroles qu’il entend. L’homme à l’unique chaussure demande de ne pas ébruiter la nouvelle. Surtout pas. Sous peine d’attirer juge de paix, policiers et journalistes qui ne manqueront pas de fourrer le nez dans nos affaires : « Qui l’a vue le premier ? Qui la connaît ? Qui l’a touchée ? » Ils parlent tous ensemble. Fort. Ils ne s’entendent plus. Ne se comprennent plus. Pour la petite foule assemblée là, la question de mon destin reste entière jusqu’à ce qu’une femme surgie de je ne sais où, s’écrie, après deux « Jésus, Marie, Joseph », trois « Grâce la Miséricorde » : « Elle vient d’Anse Bleue. C’est la fille de... »

L’inconnue est allée chercher un drap. Pour me recouvrir. En s’approchant, elle n’a pas voulu me regarder. Elle a juste tendu le drap à l’homme au cardigan rouge et s’est retournée. L’homme saisit le drap. Il est fier de mener les opérations comme un chef. Il pose le drap sur le sable et demande à deux autres hommes de l’aider. Ils se sont mis à trois pour me soulever et me poser dessus. Nous voilà partis en direction d’Anse Bleue.

Je traîne dans mon sillage une vingtaine d’hommes et de femmes aussi agités que s’ils partaient en croisade comme les charismatiques ou les pentecôtistes. Il ne manque plus qu’un pasteur ou un prêtre pour entamer un chant œcuménique : « Dieu tout puissant, que Tu es grand ! »

À peine avons-nous quitté Pointe Sable qu’au loin je vois arriver, dans sa chemise marron avec des auréoles sous les aisselles que je connais si bien, Émile, le maître d’école. Il accélère le pas, poussé par la curiosité. Il arrête le cortège et tous se mettent à parler en même temps. Impatient, le maître demande à voir. S’avance et se penche. Son œil touche presque mon visage. La stupéfaction le glace. Il se signe trois fois puis se met à hurler, retourne sur ses pas et court en direction d’Anse Bleue. Je ne peux rien lui expliquer. Rien. Je ne peux plus. Je ne veux plus.

Je me souviendrai toujours de la première fois que maître Émile a parlé en long et en large de la Terre, qui était ronde. Une orange à la main, il m’a demandé comment je la voyais. Je lui ai répondu que l’orange était ronde mais que, derrière l’horizon, il y avait un grand trou dans lequel on tombait inexorablement. Il a baissé les bras en riant à se tordre. Puis il m’a demandé de bien regarder l’orange et a recommencé à la tourner, à la pencher d’un côté puis de l’autre pour nous expliquer à nouveau la rotation, la révolution, les équinoxes et les solstices. S’épuisant à nouveau dans ses explications laborieuses. Je l’ai écouté, balançant mes jambes sur le banc en bois, les coudes sur la table, le visage posé sur mes deux paumes, rassurée de n’avoir jamais senti la terre se pencher ou tourner. Imaginant Agwé, Labalenn* et Lasirenn*, tranquilles dans leurs îles sous les eaux. Alors l’instituteur, je l’ai cru et je ne l’ai pas cru. Comme je ne l’ai pas cru quand il a dit à Cocotte, Yveline et moi de rentrer car le vent allait se lever et qu’il fallait nous méfier des étrangers venus des villes. Je ne l’ai pas cru.

 

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