Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 40
40
C’EST JIMMY QUI M’A TUÉE. Et tout a commencé avec l’avion. C’était un vendredi et j’avais laissé Baudelet comme tous les vendredis pour revenir à Anse Bleue.
C’est vrai que la première fois que l’avion a survolé Anse Bleue, en pleine nuit, nous avons été réveillés en sursaut. Et mon père, encore endormi, nous a appelés les uns après les autres à voix basse, avec des mots que la peur déformait, comme s’il avait dans la bouche un morceau de patate encore fumante. Il nous a appelés pour nous demander si nous n’entendions pas ce bruit étrange au-dessus de nos têtes. Tout hébétés de sommeil, les yeux mi-clos, nous avons nous aussi prêté l’oreille à ce grondement sourd qui venait de faire un grand trou dans la nuit. Nous avons d’abord cru à un signe du ciel ou du pays sous les eaux.
Après trois tours au-dessus d’Anse Bleue, le bruit de l’avion s’est atténué, comme si le silence l’avalait à mesure qu’il se dirigeait vers le morne Lavandou. Et, au bout d’un moment qui nous a paru fort long, nous n’avons plus rien entendu.
Réveillés bien plus tôt qu’à l’accoutumée, mon père, tante Cilianise, Yvnel, les enfants, tous parlaient devant leur case à voix basse. Les enfants couraient entre nos jambes et mêlaient leurs braillements aux chants du coq, aux aboiements du chien qui tournait un peu dans tous les sens. Nous avons parlé avec des phrases qui disaient et qui ne disaient pas. Un vrai jeu de cachecache avec nous-mêmes. Les secondes étaient toutes pleines de mots et pourtant encombrées de silence. Mais nous nous comprenions, comme toutes les fois où une parole muette telle une présence obscure venait prendre la place entre nous. Toute cette agitation nous retournait dans un grand charivari. Alors tantôt nous regardions la mer, tantôt le ciel ouaté de bleu et de rose posé sur la pente des collines. Et moi, Cétoute Florival, j’ai entendu le temps nous ronger comme une armée de rats.
Altagrâce indiqua ce qui avait été la trajectoire de l’avion juste au-dessus de notre case, avant qu’oncle Yvnel ne vienne rectifier ses propos en avançant un argument imparable qui sembla faire autorité : il savait comment était fait un avion, parce que Léosthène le lui avait décrit en long et en large – les sièges de l’avion, la ceinture que l’on attache autour de la taille, les trous d’air qui vous chavirent l’estomac, les hôtesses qui remplissent les formulaires de cette cohorte d’illettrés que nous sommes et qui tous les jours forcent les portes de l’Amérique.
Abner évita la question de la trajectoire, qui avait déjà fait couler trop de salive, mais prit cet air renfrogné et interrogateur de qui en savait assez pour être inquiet et pas assez pour partager cette inquiétude avec nous. Il tordait dans tous les sens les poils de sa barbe de quelques jours et se contenta d’un « Je n’aime pas cet avion. Je n’aime pas ce qu’il va nous apporter ». Quand on lui demanda ce qu’il entendait par ces mots, il se contenta de conclure qu’à son avis, l’appareil avait atterri sur les terres des Mésidor.
Abner rangea l’événement dans la longue liste de ceux qui, depuis quelques mois, venaient bouleverser la vie tranquille d’Anse Bleue, après avoir bousculé celle de l’île. Cilianise renchérit en parlant de mâchoire gonflée d’une parole trop lourde.
Oxéna s’apprêtait à donner son avis, quand Dieudonné mon père lui ordonna d’un geste de la main de se taire. Puis, regardant le ciel quatre fois de suite, il parla d’une voix qui signifiait que le débat était une fois pour toutes clos. Alors, sans avoir à le mentionner, il était aussi clair pour Dieudonné que pour nous tous que nous jurerions à tous ceux qui n’étaient pas d’Anse Bleue que nous n’avions rien vu, rien entendu, cette nuit-là.
Remontant le col de son chandail effrangé, il conclut que cela faisait trop longtemps que les Esprits n’avaient pas été nourris, et que tous ces événements étaient là pour nous le rappeler.
Je refais le parcours à l’envers. Une dernière fois. Allant vers ma seconde mort. La vraie.
« Tu me cherches, tu me trouveras. » Pourquoi cette phrase me hante-t-elle ?
La deuxième fois que je rencontre Jimmy, je suis déjà une mendiante d’amour.
J’ai oublié bien des choses dont je voulais me souvenir et me souviens de choses que je devrais oublier. Mais c’est ainsi. Mon bon ange, pas m’abandonner. Je divague. Je divague...
J’ai hanté le village trois nuits durant. Me faufilant entre les interstices. Sans chair ni os. Chair et os déjà passablement dissous par le sel et l’eau. Fendant les ombres comme l’étrave d’un bateau.
Je ne voulais pas quitter Anse Bleue. Pas de cette façon-là. Heureusement que, comme il arrive souvent, la direction du vent a brusquement changé dans la nuit : je ne suis pas allée vers la haute mer, mais j’ai rebroussé chemin. J’ai longé la côte. À croire que Loko, Agwé, Aida Wèdo et tous les autres ne voulaient pas non plus que je quitte Anse Bleue et ses alentours. Pas si tôt, pas si vite...
Alors, toute la nuit, j’ai hanté le village. Jusqu’au petit matin. Ma senteur forte d’animal marin a pénétré partout sans soulever le moindre haut-le-cœur. J’ai eu beau me faufiler entre les murs des cases du village, soulever les rares rideaux effilochés aux fenêtres branlantes, ouvrir avec fracas comme un vent contraire les portes mal rabotées et hurler leurs prénoms, personne ne semblait me voir. Personne ne semblait m’entendre. Personne. On n’évoquait plus mon nom que dans des sanglots étouffés.
Le cortège s’est arrêté et voilà que les quatre bonshommes me posent sur le sable. C’est leur deuxième pause. Ils ont soif et réclament de l’eau à deux femmes qui ont laissé leurs occupations du petit matin pour venir grossir la petite foule qui m’accompagne.
Ce matin, le monde est beau, le ciel sera bientôt comme lavé, après les pluies. Je pense à Abner qui ne se laisse jamais convertir au malheur. Qui refuse toujours d’emprunter ses corridors noirs. Tandis que, moi, aspirée depuis longtemps par le vide, je m’engouffre sur les traces d’Olmène.
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