Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 2
2
LE REGARD FUYANT DES HOMMES, celui légèrement effaré des femmes à l’arrivée de ce cavalier, tout laissait croire qu’il s’agissait d’un être redoutable et redouté. Et c’est vrai que nous redoutions tous Tertulien Mésidor.
Tertulien Mésidor aimait traverser tous les villages jusqu’aux plus lointains lieux-dits pour mesurer sa force. Évaluer le courage des hommes. Soupeser la vertu des femmes. Et vérifier l’innocence des enfants.
Il avait surgi des couleurs cotonneuses du devant-jour. À cette heure où, derrière les montagnes, un rose vif défait des lambeaux de nuages pour déferler à bride abattue sur la campagne. Assis sur son cheval gris cendre, il était comme toujours coiffé d’un chapeau de belle paille à large bord, rabattu sur deux yeux proéminents. Il portait un coutelas suspendu à sa ceinture et traînait à sa suite deux autres cavaliers, qui avançaient du même pas lent et décidé que leur maître.
Tertulien Mésidor se dirigea vers l’étal aux poissons empestant les tripes et la chair en décomposition. À son approche, nous nous étions mis à parler très fort. Bien plus fort qu’à l’accoutumée, vantant la variété des poissons, la qualité des légumes et des vivres, mais sans lâcher des yeux le cavalier. Plus nous le guettions et plus nous parlions fort. Notre vacarme dans cette aube n’était qu’un masque, un de plus, de notre vigilance aiguë. Quand sa monture se cabra, le cortège se figea en même temps que lui. Tertulien Mésidor se baissa pour parler à l’oreille du cheval et caresser sa crinière. « Otan, Otan », murmura-t-il doucement. L’animal piaffait sur place en agitant la queue. L’homme au chapeau à large bord voulait, lui, avancer sur le chemin pierreux entre les étals. D’un geste d’autorité, il frappa les flancs du cheval de ses talons et, tenant serrée la bride, força l’animal à trotter dans cette direction.
À peine eut-il avancé de quelques mètres qu’il tira cette fois sur les rênes pour s’arrêter à nouveau. Le mouvement fut si brusque que les deux autres cavaliers eurent du mal à retenir leurs chevaux qui piaffaient eux aussi. Tertulien Mésidor venait d’entrevoir, assise entre toutes les femmes, Olmène Dorival, fille d’Orvil Clémestal, dont le sourire fendait le jour en deux comme un soleil et qui, d’un geste nonchalant, avait torsadé le bas de sa jupe pour la glisser entre ses cuisses. Deux yeux la déshabillaient déjà et elle n’en avait pas le moindre soupçon.
Au léger frémissement de ses narines, les deux autres cavaliers surent à quoi s’en tenir. Tertulien Mésidor garda les yeux fixés quelques secondes sur cette bande de tissu qui cachait la source et la fleur d’Olmène Dorival. Il en eut le souffle coupé. Quelques secondes. Rien que quelques secondes. Mais assez pour être tout retourné. Prisonnier d’un sortilège sans explication.
Le désir de Tertulien Mésidor pour Olmène Dorival fut immédiat et brutal, et fit monter en lui des envies de jambes emmêlées, de doigts furtifs, de croupe tenue à même les paumes, de senteurs de fougères et d’herbe mouillée.
Tertulien Mésidor devait avoir dans les cinquante-cinq ans. Olmène Dorival en avait à peine seize.
Il possédait les trois quarts des terres de l’autre côté des montagnes. Il était un don*. Un grand don.
Elle allait le plus souvent nu-pieds et n’avait jamais chaussé que des sandales taillées dans un cuir grossier.
Il avait fait plusieurs séjours à Port-au-Prince, et même voyagé au-delà des mers et dansé le son* avec des mulâtresses à La Havane.
Elle n’avait franchi les limites d’Anse Bleue que pour accompagner sa mère au marché aux poissons de Ti Pistache, qui sentait la pourriture et les tripes et où dansaient les mouches dans des sarabandes folles. Ou, depuis peu, un peu plus loin, au grand marché de la ville de Baudelet.
Sous ce nom de Tertulien, couvaient des légendes invérifiables et des vérités tenaces. On disait qu’il avait volé, tué. Qu’il avait couvert autant de femelles que celles que comptait notre village de paysans-pêcheurs. Et bien d’autres choses encore...
À la monotonie des jours très ordinaires, Olmène Dorival n’avait échappé que par les dieux, qui quelquefois la chevauchaient de songes, d’humeurs, de couleurs et de mots.
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