Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 13 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 10

10

 

LA PÊCHE DU JOUR avait été moins bonne que celle de la veille, à cause des nasses qui ne tenaient plus la route. Orvil était parti dès le lever du jour avec ses fils, Léosthène et Fénelon, et ils avaient dû se battre deux heures durant avec une bonite qu’ils n’avaient finalement pas réussi à prendre, laissant tout autour d’eux une mer rouge de sang. Le bois-fouillé* avait pris l’eau et ils avaient bien cru qu’il se retournerait avec eux et les quelques poissons qu’ils avaient pu attraper plus tôt. De retour à Anse Bleue, Léosthène et Fénelon grattèrent les écailles et firent sauter les entrailles avec leur coutelas, puis mirent les poissons à sécher dans du sel.

Mais, après cette pêche difficile au petit jour, Orvil était épuisé. « Vivre et souffrir sont une même chose. » Il l’avait toujours su. « Avec nos vies tout entières à traverser nos souffrances, talons fichés en terre pour ne pas vaciller. Et quand nous voulons lui lancer de féroces obscénités, à la vie, nous appelons les Mystères et les Invisibles, et nous la caressons, la vie, comme on dompte un cheval qui se cabre. »

À peine Orvil eut-il franchi le seuil de sa case qu’il dut intervenir pour soigner Yvnel, le fils de son jeune frère Nélius. Il mit son mouchoir bleu autour du cou. Bleu, la couleur d’Agwé, son mèt tèt. Il le portait toutes les fois qu’il devait travailler à la guérison de quelqu’un, aider à un accouchement difficile ou enlever un mauvais sort jeté sur un chrétien-vivant, une maison ou un jardin. Yvnel tremblait de la tête aux pieds, terrassé par une mauvaise fièvre. Orvil se dirigea vers l’arrière de sa case, dans le bosquet familial. Et là il arracha racines, écorces et herbes, qu’il broya, mélangea, malaxa dans un bol en émail en chantant dans un murmure :

Mèt Gran Bwa Îlé

Zanfan yo malad

Bezwen twa fèy sakré

Pou m bouyi te

Maître Grand Bois Île

Tes enfants sont malades

Il me faut trois feuilles sacrées

Pour préparer du thé

Le garçon avala en grimaçant trois gorgées d’un liquide verdâtre et visqueux dont seul Orvil détenait le secret. Quand il rejoignit la mère d’Yvnel, ce fut pour la rassurer.

Orvil s’assit enfin au seuil de sa case, saisit sa bouteille de trempé et versa trois gouttes dans la poussière pour les Morts avant de la porter à ses lèvres. Une fois. Deux fois. Plusieurs fois. La tombe de son père Bonal juste à côté de la case, entre pierraille et herbes sauvages, se détacha derrière les volutes de fumée bleue de sa pipe. Il se rappela le cavalier qui avait rendu visite à sa mère, Dieula, et la pénitence d’un mois. Il glissa dans une douce somnolence, nan dòmi, attendant que les Invisibles et les Morts viennent le visiter derrière ses paupières.

Et Bonal Lafleur ne tarda pas à lui faire un signe au-dessus de sa tombe. Un Bonal sobre, pensif, inquiet même, dans sa chemise d’épais coton bleu, trop large pour ses maigres épaules. Et, derrière Bonal, Orvil aperçut l’ombre furtive de Dieunor, l’aïeul franginen. Longue silhouette évanescente, front haut, visage émacié. Mais qu’il aurait reconnu entre tous, à cause de la cicatrice à la joue droite. Pas un jour ne s’écoulait sans qu’il ne pensât à Dieunor, sans qu’il ne se souvînt des enseignements de l’aïeul franginen dont Bonal, son père, s’était fait le passeur.

À l’arrivée d’Ermancia et d’Olmène, Orvil, la tête légèrement penchée en avant, somnolait encore sur sa chaise adossée au mur, à l’entrée de la case. Olmène observa les mouvements amples de son thorax comme ceux d’un animal au repos. Son visage immobile exprimait une profonde fatigue, qui se confondait étrangement avec un sourire oublié sur sa bouche. Orvil résista un moment à la main qui lui secouait doucement l’épaule. Ni Ermancia ni Olmène ne mentionnèrent l’apparition intempestive et inattendue de Tertulien Mésidor à la sécherie aux poissons du marché de Ti Pistache.

Orvil s’étira longuement et demanda machinalement si la vente avait été bonne. Ermancia fit une légère moue et lâcha un « Pas plus mal » routinier, alors qu’elles avaient tout vendu, et au prix fort. Elle tendit une partie, juste une partie de l’argent des ventes à Orvil, ainsi que le savon, l’huile et le carré de tissu qu’elle avait achetés chez Mme Frétillon. Ermancia lui promit qu’elle lui ferait confectionner une chemise neuve à Roseaux. Il acquiesça.

Quand elle lui demanda des nouvelles de ses fils, Orvil lui répondit que Léosthène venait encore de lui faire part de son désir de quitter Anse Bleue et de s’en aller en République dominicaine ou à Cuba. N’importe où, mais s’en aller. Comme Saint-Ange, le père des enfants d’Ilménèse. Comme Dérisca, cet homme de Ti Pistache parti vers la grande île et qui avait ramené, avec ses mots chantants comme des grelots – « caramba, porqué no, si señor » –, « des guayabelles* comme tu n’en as jamais vu et deux dents en or qui en disent long sur ce qu’un homme peut amasser là-bas à Cuba ». Philogène, le frère d’Orvil, avant sa mort, avait pu acheter un four à pain à la mère de ses enfants, entre Roseaux et Baudelet. « Rien qu’à couper la canne, oncle Philogène l’a fait », répétait Léosthène.

« Pour Fénelon, on ne peut jamais savoir, ajouta Orvil. Jamais. » Autant Léosthène avait le cœur du côté du soleil et laissait tout voir : la joie, la peine, le tourment ou le contentement ; autant celui de Fénelon aimait l’ombre et le silence. Personne ne pouvait dire s’il voulait rester ou partir, s’il ouvrirait la main pour attraper un rêve, ou s’il cachait une colère noire ou une résignation dans son poing fermé. Personne.

Léosthène, lui, voulait s’en aller vers ces terres où la fortune caresse quelquefois les rêves des hommes comme lui. Des images tournaient à l’intérieur de sa tête dans une sarabande folle et il se répétait sans cesse : « Mwen pralé, je m’en irai. Mwen pralé. » Il avait enfoui sa rage de vivre tout au fond, et ne voulait la sortir que pour mordre à l’espoir. Orvil n’y avait pas prêté attention les premières fois où Léosthène avait prononcé ces mots, mais avait fini par accepter qu’ils le blessent comme des coups de machette. Le sang ne giclait pas mais c’était tout comme. Il y avait déjà eu tant de gens à partir. Trop de gens. Orvil, tous les jours, se disait qu’il traverserait aussi cette souffrance.

Tandis que la menace du départ de Léosthène planait dans la case, Olmène était encore sous l’effet de sa rencontre de la veille au matin. Fénelon, le fils cadet, ne disait rien, le regard perdu en chemin. C’est vrai que la mer ne donnait plus autant, et les jardins où poussaient les légumes de soleil rechignaient à en produire davantage. Orvil et Ermancia voulaient coloniser des terres de l’État laissées à l’abandon non loin d’Anse Bleue. « Ces terres donneront quelque temps. Et après ? martelait Léosthène. Vous en prendrez d’autres. Et après ? » Il le disait comme pour nous réveiller, nous sortir d’un rêve. Nous feignions de ne pas l’entendre. Craignant de sa part un refus d’hériter, un désir de nous échapper. De ne plus tenir sur les marches de notre sang. Lui, Léosthène, ne voulait simplement plus attendre et avait perdu toutes les raisons qui faisaient que nous avions toujours été non point dans l’attente, mais au-delà. Lui ne voulait pas. Ne voulait plus. L’impatience le tenaillait trop fort. Et nous n’avons pas pu le retenir.

C’est certainement ce soir-là qu’Orvil sentit que, même si vivre et souffrir étaient une même chose, il y avait dans la main rugueuse du vent, dans la morsure du soleil, dans le ventre des eaux, comme un orage qui s’annonçait. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas appelé les divinités de la famille et il en éprouva profondément le besoin. Il implorerait leur pardon pour les avoir négligées durant de longs mois. Même si les temps étaient difficiles. Parce que les lwas ont faim et soif, et même davantage que nous. Et qu’il faut pour cela les nourrir. Pour qu’ils nous protègent. Pour qu’ils veillent sur nous tous et ferment la porte au malheur.

Cilianise et Ilménèse, sa mère, avaient préparé pour tout le lakou des bananes pougnac, des haricots rouges et du petit mil, qui mirent un léger baume sur la faim. Et nous assurèrent que manger ensemble était une chose bonne et chaude. Que, dans ce cercle, la faim nous tenait comme le partage. Orvil chassa plus tard les humeurs tristes en racontant une énième fois, debout et à grand renfort de gestes, l’histoire de Dieunor, l’aïeul franginen disparu de l’autre côté des montagnes au début d’un après-midi, un mois de février. « Quand il ne tirait pas sur sa pipe, il buvait au goulot d’une bouteille dans laquelle il avait fait macérer épices, écorces et herbes dans du clairin et il ne mangeait que du kabich*, du manioc, de la canne à sucre et des mangues. Rien d’autre. Les Invisibles étaient avec lui tout le temps. Tout le temps. Point besoin pour lui de les appeler longtemps et fort. Ils étaient là. Dieunor régnait au centre de ce lakou comme un grand danti. Comme un roi*. »

« Alors un jour... » Olmène, assise contre la chaise d’Orvil, son père, s’y accrocha comme pour retenir le temps. Et tourner le dos à la grisaille de l’âge qui s’annonçait déjà. Elle rejoignit dans la liberté des rêves, l’espace de quelques instants, la ronde des enfants qu’elle avait à peine quittée, là où prenaient place des nuages d’or, des rois des forêts, des ogres insatiables et Thésée, le poisson amoureux. Leurs rires fusaient chaque fois qu’Orvil imitait la voix puissante de l’aïeul. Qui aimait par-dessus tout se tenir au sommet de l’imposante cascade surplombant alors le morne Peletier. Olmène imagina l’ancêtre franginen debout comme au temps où Anse Bleue et le monde étaient encore une idée dans le ventre de la Genèse. Les mots prirent une couleur malicieuse et folle, et le contentement alluma des étoiles dans les yeux et fit coucher les premiers rayons de lune sur les toits.

Les nattes qui accueillirent Léosthène et Fénelon s’effilochaient aux bordures et regorgeaient de punaises. Malgré la paille piquante, ils ne tardèrent pas à s’endormir. La journée avait été rude. Le sifflement agaçant des maringouins leur passait sur le visage, les bras, les jambes. Tous avaient la peau criblée de piqûres.

Ermancia, Orvil et leurs enfants allaient dormir dans l’unique pièce de cette case. Dans l’odeur puissante, génésique, des pauvres, celle têtue d’Orvil et d’Ermancia, celle plus acide des enfants et celle, âcre, des adolescents aux hormones en bataille. Qui se mélangeaient aux relents de pelures et de feuilles croupies, à la pestilence du trou au-dessus duquel nous nous accroupissions loin pourtant derrière la case, aux exhalaisons fauves des bêtes – les deux porcs, la truie, les deux poules et le cabri.

Nous étions au mois de juillet, dans les chaleurs qui annoncent les ouragans. Les premières gouttelettes de pluie, lentes, épaisses, espacées, toquaient avec régularité, pareilles à des pas nus, et se confondaient avec le couinement des rats dans le chaume. L’obscurité était descendue et nous submergeait avec ses secrets, ses créatures étranges, ses mauvais airs. Chacun dans sa case entama en silence les prières pour stupéfier les bakas* : « Vade retro Satanas », et se rappela les simples pour éloigner les diables.

Dans la case il n’y avait qu’un lit, celui d’Orvil et d’Ermancia. Un matelas fait de bosses et de crevasses qu’on aurait bien pris de loin pour de grosses roches. Ermancia reçut Orvil sur ce matelas. Sans un gémissement. Sans une plainte. Sans un mot. Jusqu’à ce que, dans un grognement, il se retournât contre le mur et s’endormît. Olmène avait gardé les yeux grands ouverts, les oreilles aussi. Elle pensait à certains soirs où les gémissements étouffés, les soupirs et les halètements d’Orvil et d’Ermancia, secoués de la tête aux pieds, rappelaient un lointain tumulte de chats.

Olmène se tourna et se retourna sur sa natte posée à même le sol, et finit par enfouir la tête dans les fripes rangées en tas comme dans le ventre d’une bête odorante. À cause de ce qu’Ermancia et Orvil venaient de faire, le souvenir de Tertulien troublait encore davantage Olmène. Un souvenir où se mélangeaient la curiosité, la crainte et les spéculations de toutes sortes. Elle serra ses mains entre ses cuisses comme pour contenir ce qui remuait déjà en elle. Douleur. Calcul. Douceur. Et qui, si elle s’était écoutée, l’aurait emportée à nouveau au marché de Ti Pistache. Elle entendit le bois gémir sous l’effet du vent et des gouttelettes de pluie. À croire que la case se décomposait à mesure sous les effets cumulés de l’eau, du sel et du vent. La fatigue finit par l’emporter dans un sommeil léger, très léger. Un sommeil sans rêve. Du moins traversé d’images fugaces. Des images de l’aïeul franginen, de la cascade, des rois magiciens, de l’oranger bravant les nuages pour monter au ciel, et celles de l’homme mûr les surmontant toutes. Des images dont elle ne se souviendrait pas au réveil.

Pour la troisième fois en quinze jours, Agwé apparut à Orvil dans son sommeil.

Le lendemain, l’ouragan ne nous laissa aucun répit. Il plut trois jours d’affilée, comme si une muraille d’eau poussée par la montagne nous emprisonnait. Pour une réclusion dans un grand pays liquide. Les copeaux de bois-pin* pour cuire la nourriture furent mouillés et nous avons dû rester à dormir tard dans nos cases, ne nous réveillant que pour partager quelques morceaux de kasav, parler à voix basse, regarder par les interstices dans le bois le craquement des arbres sous le rugissement du vent et de la pluie ou prêter l’oreille au bruit des bêtes dans l’enclos. Puis, le dernier jour, la pluie fine et la terre pleine d’ornières et de flaques. Ce furent trois longues journées ennuyeuses d’attente, à gronder les enfants qui se chamaillaient et ne tenaient plus en place, à faire des nattes aux filles, aux femmes, à les défaire et à les refaire à nouveau. À raconter les rêves, à leur trouver un sens. À ressasser le temps d’avant, le temps-longtemps, et à raviver les commérages. Trois longues journées de palabres traversées de silences pour parler aux dieux. De rires à nous faire plier en deux pour tromper le grondement de la faim dans nos flancs. Trois longues journées où Léosthène rêva de départ, Orvil d’un service à Agwé, Fénelon et Ermancia à la monotonie des jours. Trois longues journées où Olmène pensa à Tertulien, qui pensa à elle.

 

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