Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 9 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 6

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RIEN NE BOULEVERSAIT DAVANTAGE Olmène que ces faits de haine, de larmes et de sang entre les Lafleur et les Mésidor. Orvil, son père, les ravivait quelquefois comme s’ils avaient eu lieu la veille et non quarante années plus tôt. Pourtant, rien ne la troubla autant dans cette aurore que le regard de seigneur et de voyou de Tertulien Mésidor. Un vent venant des montagnes agitait les vagues. Olmène regarda la mer, qui lui sembla respirer pareillement à une bête étendue sur le dos, agitée par le flux et le reflux du sang de toutes les créatures et des âmes, là, dans son flanc. Nan zilé anba dlo, dans l’île sous les eaux. Elle salua secrètement les Morts, les Ancêtres et les Mystères. Décidément, le passage fugace et extravagant de Tertulien Mésidor l’avait plongée dans un désordre étrange. Étrange mais si bienfaisant... Nous étions troublés, nous aussi, par cette apparition rapide et fantasque, mais nous avons laissé Olmène s’abandonner... Pour goûter à ses premiers émois de femme.

On prétendait que Tertulien Mésidor tenait son pouvoir et son argent d’un pacte avec le diable. Qu’il cachait dans la poche droite de son pantalon un laissez-passer à l’encre forte délivré en bonne et due forme par l’une de ces sociétés secrètes, Zobop, Vlingbinding ou Bizango, qui surprennent les innocents aux carrefours des chemins la nuit. On disait même qu’il régnait en empereur sur l’une d’elles. On disait que dans la pièce à l’étage, tout au fond côté sud, aux portes toujours fermées, il cachait une créature hideuse avec deux cornes au-dessus de la tête et une queue en tire-bouchon. Sans l’avoir jamais vue, plusieurs d’entre nous juraient l’avoir entendue hurler certains soirs de pleine lune. On avait raconté à la mort de son quatrième fils, Candelon, qu’il l’avait livré en échange de cette richesse et de cette puissance à un dieu avide de sang, Linglinsou ou Bossou Trois Cornes.

« Mais on dit tant et tant de choses », pensa Olmène. Elle chassa le sang qui lui montait au visage et, avec ce sang, toutes ces choses dites et redites, répétées et rabâchées, laissant l’étonnement s’engouffrer en elle comme un orage d’août.

Et puis, comme pour Dieu, si nous craignions Tertulien, son pouvoir nous fascinait malgré nous. Malgré les souffrances qu’il nous infligeait, il nous fascinait. Comme nous avait fascinés son père, Anastase Mésidor. Malgré les plaies, la soif, les douleurs et la faim. Et, puisque Dieu fait trembler la terre, déborder les eaux et s’écrouler des montagnes, au fond de lui Tertulien s’était peut-être mis en tête de lui ressembler. Peut-être voulait-il le surpasser en faisant saigner même les étoiles et les pierres. Il était entouré de cette aura que la puissance confère aux plus forts et qui fait que, nous les conquis, nous baissons si souvent la tête et, nez contre terre, respirons dans le noir.

Quand, quelques années avant sa mort, un litige avait opposé son père, Anastase Mésidor, à des hommes arrivés de la grande ville, cinq hameaux et villages des environs, dont Anse Bleue, s’étaient armés de machettes, de coutelas et de bâtons gaïacs*. Et, le clairin aidant, avaient repoussé l’assaut. Les Mésidor avaient subi un affront de conquérants venus d’ailleurs et, à travers eux, nous nous étions tous sentis insultés. Tous. Sans exception. Allez comprendre ! Mais nous sommes ainsi faits. Cette bataille rangée, qui mit en déroute les assaillants, scella un pacte étrange, encore un, entre les Mésidor, Anse Bleue, Ti Pistache, Morne Lavandou, Pointe Sable et Roseaux. Tout redoutables et cruels qu’ils fussent, les Mésidor étaient des nôtres. Nous en étions même fiers. Mais qu’on ne s’y méprenne pas pour autant. Sous l’insulte partagée, sous la fierté fouettée, sommeillaient la méfiance et la peur. Celles de toujours. Qui soufflaient des terres intérieures comme un léger vent noir, balayant l’herbe des collines, traversant les âmes et dévalant les pentes arides jusqu’à la mer. Pour de nouveau remonter vers les terres intérieures et redescendre encore les collines. La méfiance et la peur, pour nous, d’une cruauté nouvelle, insoupçonnée des Mésidor, et, pour eux, celle d’une vengeance imprévisible de notre part. Qui sait ?

Lorsque Tertulien Mésidor rentra chez lui après son passage au marché de Ti Pistache ce matin-là, contrairement aux autres jours il ne pensa ni à son commerce de denrées ni à ses accointances politiques, encore moins à sa femme, Marie-Elda. L’image d’Olmène avait déjà pris ses droits sur son être entier et tout balayé. Absolument tout. En lui s’aiguisait une appétence d’homme, qui faisait briller ses yeux dans la chaude lumière de ce début d’après-midi. Il goûta à peine ce que les domestiques lui présentèrent à table et ne s’aperçut même pas de la présence de son épouse. « Ça va, je n’ai plus faim. J’ai assez mangé. » À ce moment précis, Tertulien Mésidor avait envie d’une toute jeune femme. D’une seule. D’une paysanne comme il les aimait. Et non d’un repas.

C’est le regard de cet homme-là qu’Olmène avait soutenu au marché de Ti Pistache. Elle avait gardé les yeux levés un long moment, mais avait fini par les baisser face à ce cavalier qui aurait pu être son père et qui avait enlevé son chapeau pour lui parler à elle, la fille d’un pêcheur et d’une paysanne. Elle lui avait trouvé le front haut et serein d’un homme qui, contrairement aux légendes, contrairement à ce que tout Anse Bleue marmonnait en grinçant des dents, semblait avoir la conscience tranquille. De cette même tranquillité avec laquelle il s’en était allé à l’intérieur des terres vers sa grande maison aux larges portes et sa kyrielle de domestiques.

Ermancia, comme les autres femmes du marché, comme nous tous, était prise entre crainte et enchantement. L’enchantement que provoque l’attention d’un homme aussi puissant, et la crainte des conséquences souvent néfastes d’un tel pouvoir sur nos vies.

 

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