Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 11 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 8

8

 

BIEN QU’IL NE LEUR RESTÂT pas grand-chose à vendre – Tertulien Mésidor leur ayant beaucoup acheté dans les premières heures du matin –, Olmène et Ermancia décidèrent de rejoindre les autres femmes au marché de Baudelet, plus grand et plus achalandé que celui de Ti Pistache. La chaleur pesait déjà sur les sentiers menant au morne Peletier, engourdissant chrétiens-vivants, bêtes et plantes. Faisant gémir jusqu’à la rocaille sur les chemins. Rien pourtant ne freina leur course sur ces sentiers battus par les pieds, durcis et polis par le soleil et le vent comme la brique.

Les jours de marché, Olmène ressentait davantage le poids de la fatigue pour avoir devancé l’aube avec les enfants du lakou, puis escaladé et dévalé la colline, une calebasse sur la tête, une autre dans une main, à la recherche d’eau. Mais elle avait déjà oublié ses jambes douloureuses, ses pieds meurtris, et marchait droite comme un cierge à la suite d’Ermancia. Elle accéléra le pas vers les bourgs de l’intérieur, laissant la mer s’alanguir dans son dos. Ce monde étale derrière elle, ce grand pays liquide, pouvait pourtant à tout instant l’avaler dans son ventre immense, silencieux, féroce. Tantôt végétal, clair et si rassurant, le monde vers lequel elle s’acheminait pouvait aussi sans crier gare la tourner, la figer et la retourner dans ses descentes d’eau, ses orages et ses falaises. Ces mondes nous avaient déjà pris un père, une cousine, un frère ou un oncle. Entre les premières percées de lumière du devant-jour et les soudaines chutes d’ombre de l’après-midi, Olmène posait un pied après l’autre, agile et tranquille, dans l’arrogance, l’extravagance et la puissance de ces mondes.

La route parut plus longue ce jour-là à Olmène à cause du silence de sa mère, qui jamais ne mentionna l’insistance de Tertulien Mésidor à vouloir acheter leurs marchandises. Ermancia faisait celle qui n’avait rien vu. Rien entendu. Olmène se laissa glisser dans ce même rond de silence, suivant sa mère à la trace. Pourtant Ermancia ne pouvait s’empêcher de penser à Tertulien Mésidor, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à son père, Anastase Mésidor, qui avait couvert sans ménagement et sans retenue, au gré de ses déplacements, tant de femelles dont il avait oublié le nom une fois eues. Peuplant ainsi la côte entière sur des kilomètres à la ronde, et les montagnes alentour, d’enfants dont il ignorait le prénom, dont il ne connaissait pas le visage. Même les femmes qu’il épargnait de sa convoitise d’ogre, si elles se signaient après son passage, étaient intriguées par tant de puissance. Olmène et Ermancia le furent aussi ce matin-là.

Elles gravirent la montagne, sentant à peine le calcaire rugueux leur meurtrir la plante des pieds, leur couper les talons. Olmène avait fini par oublier ces douleurs, sa mère lui ayant tant de fois répété que des pieds incapables d’affronter les pierres et la rocaille ne servaient à rien, étaient inutiles : « Dieu t’a donné des pieds pour que tu t’en serves ! » Elles étaient parties très tard ce jour-là et accélérèrent le pas pour ne pas être surprises par un soleil trop ardent. Il était déjà à peine soutenable à cause de la barre étale de la mer. À perte de vue. Qui renvoyait la lumière comme pour condamner la terre au feu.

Au premier tournant tout en haut du morne, Olmène retrouva les premiers arbres d’un vert sombre, qui ne poussaient pas dru mais échappaient déjà à la sauvage aridité de la terre d’Anse Bleue. À l’entrée de Roseaux, Ermancia et elle marquèrent une pause, le temps de s’essuyer le visage, de se soulager la vessie, d’attraper chacune deux mangues fil et d’y planter les dents. Le temps aussi de bavarder quelques minutes devant l’établi de M me Yvenot, qui leur offrit la moitié d’un avocat et une kasav*. Olmène ne put s’empêcher de regarder les nouvelles chaussures de Mme Yvenot, noires avec une boucle sur le côté. Cela faisait deux mois qu’elle en rêvait toutes les fois qu’elle la croisait.

Récemment revenue de la République dominicaine, Mme Yvenot leur vanta les gains juteux réalisés là-bas sur la vente de vivres et de pois Congo. Ce qu’Ermancia savait de la République dominicaine avait commencé au moment des repas partagés avec Joséphina, une commère de sa mère à Duverger ; puis il y avait eu les échanges de denrées avec Pedro, Rafael et Julio à Bani ; et ça s’était arrêté avec une mort, du sang, une cicatrice à son avant-bras gauche et une incisive en moins. Elle avait échappé au massacre de Trujillo parce que sa mère l’avait recouverte de son corps et avait rendu le dernier soupir sous les coups répétés des machettes et le son haineux des voix qui criaient : « Malditos Haitianos, malditos ». Des événements qui quelquefois défiguraient ses joies ou peuplaient ses insomnies malgré la fatigue des jours. Ermancia ne voulait même pas prononcer le nom de cette partie de l’île, et se contenta d’écouter Mme Yvenot en silence.

Au détour d’une phrase, celle-ci, l’œil insinueux et perfide, leur demanda les raisons de leur retard. Rien de tel pour précipiter le pouls de Mme Yvenot, médisante, mal parlante, que d’exhiber le linge des autres afin de se vautrer dans le sel des larmes, le rouge du sang ou le poisseux des semences. Et renifler en jubilant l’odeur du malheur. Ermancia lui répondit qu’Orvil avait eu du mal à se lever le matin à cause d’une douleur au bas des reins. Mme Yvenot, satisfaite de ce début de confidence, lui rappela qu’elle finirait par tuer son vieillard de mari : « Tu vas l’achever, Ermancia ! » Elles rirent toutes les deux à s’en tenir les côtes. Ermancia enchaîna avec l’histoire d’une femme qu’elle avait connue dans son village natal et qui un jour... Elle chuchota la suite à l’oreille de M me Yvenot. Et, quand elles rirent à nouveau, Olmène se joignit à elles, non point à cause de leurs mots, qui avaient été murmurés et dont elle n’avait pas tout saisi, mais à cause des seins énormes de Mme Yvenot qui étaient secoués dans tous les sens comme deux chevaux fous, chaque fois qu’elle s’esclaffait. Ce qui ne fit pas oublier à Olmène le mensonge d’Ermancia, et aiguisa un peu plus sa curiosité pour cet homme d’âge mûr surgi de la brume et qui avait pu faire mentir sa mère.

Au marché de Baudelet, elles s’assirent à leur place habituelle, sous le feuillage d’un des rares acacias qui se dressaient dans ce vaste espace où s’échangeaient ce que les terres produisaient – mangues, avocats, bananes plantains, patates douces, fruits à pain, légumes, petit mil et maïs – contre ce que la ville offrait – des allumettes, du tissu dans un épais coton bleu, du savon et des ustensiles en émail. Ce coin où elle s’était installée avec sa fille, Ermancia l’avait gagné au terme d’une lutte acharnée. Elle en avait pris possession le lendemain du jour où Grann Méphise, une vendeuse plus âgée qui la tenait sous sa protection, était morte sans laisser de fille, de nièce ni de filleule pour hériter de l’emplacement. L’imprudente qui y avait placé ses pieux juste après ce décès devait encore s’en souvenir. Ermancia s’était plantée devant elle, les mains sur les hanches, la jupe légèrement remontée sur le côté, et l’avait mise au défi : « Tu restes à cette place une seconde de plus et je ne réponds plus de moi ! » Après les jurons d’usage, nous avions empêché les deux femmes d’en venir aux mains, et la question fut tranchée par un tribunal improvisé qui reconnut sur-le-champ les droits d’Ermancia.

Olmène aimait cette obstination de sa mère, qui défiait tout : le jour, la nuit, les chrétiens-vivants et les animaux. La terre pouvait s’enflammer, les eaux quitter leur lit, elle ne cédait pas. Elle avançait. Elle allait jusqu’au bout. Ermancia rongea, chaque jour de marché, un petit bout de terre supplémentaire. Ce qui lui permit au bout de trois mois de pouvoir étaler sa marchandise en toute tranquillité dans un des coins les plus convoités du marché de Baudelet.

Mais Ermancia ne se contenta pas du marché. Elle s’arrangea pour faire la conquête de Mme Frétillon, en lui proposant ses plus belles aubergines, ses ignames, ses haricots, sans compter ses feuilles de tabac aussi longues qu’un bras d’homme. Très vite, elle devint la pourvoyeuse favorite de Mme Frétillon, qui allait même jusqu’à lui réserver une tasse de café les jours de marché.

Lucien, un des fils d’Albert Frétillon, contrairement à sa sœur Églantine, restée en France, et à son frère François, installé à Port-au-Prince, aimait l’avidité de ce comptoir de province qui avait fait la fortune de ses ancêtres. Il avait épousé Fatme Békri, une Syro-Libanaise. C’était déroger en ce temps-là, pour un bourgeois, fût-il de province, que d’épouser une Syro-Libanaise. Mais Lucien savait qu’elle n’aurait pas sa pareille pour transformer les marchandises en espèces sonnantes. Il plaça Fatme Békri Frétillon sous une caricature montrant un homme amaigri, en guenilles, face à un autre ventru, vêtu de riches habits. Sous la première image, on pouvait lire : Je vendais à crédit, et sous la seconde : Je vendais au comptant. À toute demande de rabais ou de crédit, Mme Frétillon, hypocrite caressante, pointait du doigt la caricature et la traduisait, à grand renfort de gestes pour les paysans, dans un créole doucereux teinté d’arabe : « Ti chérrrie, mafifrouz, je ne peux pas, mwen pa kapab. »

Olmène, debout derrière sa mère, aimait, comme son aïeul Bonal Lafleur quelque quarante ans plus tôt, observer les hommes assis sur la véranda des Frétillon. Toujours les mêmes : le directeur du lycée, un noir de jais ; le commandant de la place, un mulâtre de Jacmel ; et le juge du tribunal civil, un quarteron de Jérémie. Elle regardait tout, écoutait tout, et se souvint des rares fois où elle avait vu Tertulien Mésidor rejoindre ces messieurs pour deviser de questions qui dépassaient son entendement. De même qu’elles avaient dépassé l’entendement de son père ou de son aïeul Bonal Lafleur. Nous étions en 1960 et, pas plus que nous, Olmène ne savait qu’ils évoquaient l’homme au pouvoir, un médecin de campagne qui parlait tête baissée, d’une voix nasillarde de zombi, et portait un chapeau noir et d’épaisses lunettes. Parce qu’il avait soigné des paysans dans les campagnes et traité le pian, certains, comme le directeur du lycée, croyaient en son humilité, en sa charité, en sa compassion infinie. Quelques-uns, à l’instar du commandant et du juge, sentant que leur ancien monde de caste à peaux claires était menacé, se méfiaient de sa tête de paysan noir qui ne leur disait rien qui vaille. Mais vraiment rien qui vaille ! « Bakoulou, rusé », répétaient-ils à souhait. Tertulien, lui, se mordait les doigts de s’être laissé mener en bateau par le juge et le commandant, et d’avoir soutenu le rival de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. D’autres, dont on ne saura jamais le nombre exact, eurent raison de croire qu’il serait désormais difficile dans cette île de se tenir à hauteur d’homme et de femme.

Comme nous tous, Olmène se demandait souvent si Dieu, le Grand Maître, dans sa grande sagesse, les avait créés, elle et les siens, avec la même glaise qu’eux tous. Et s’il avait mis autant de soin à sa création à elle qu’à la leur. Aussi bien ceux qui aimaient l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses que ceux qui ne l’aimaient pas. Elle regarda ses pieds nus, l’auguste assemblée de ces hommes, la peau claire de Mme Frétillon et la voiture neuve de son époux. Il lui sembla que non. À nous aussi.

Olmène y pensa encore aux premières ombres du crépuscule, après s’être lavé le visage plusieurs fois, laissant les gouttelettes lui faire une peau de nacre. Et juste après s’être frotté, frotté les pieds jusqu’à leur enlever toute trace de boue. Elle y pensa encore à la tombée de la nuit, sur la galerie du marché, quand les femmes, visage et pieds propres, se réunirent toutes autour des lampes bobèches* et de l’unique réchaud de Man Nosélia pour siroter des tisanes et parler. Parler pour arracher à la nuit ces mots qui n’appartiennent qu’à elle. Des mots qu’elles tiraient de la clarté des jours, comme s’il fallait un peu d’obscur pour les saisir. Olmène aimait ces voix qui semblaient sortir d’un seul grand corps d’ombre. D’une unique bouche. Les flammes dansaient sur ces paroles brûlées, nues, de la nuit. Olmène distinguait un profil rongé par les ténèbres chaque fois que l’une des femmes se penchait pour raviver le feu ou se servir un peu de tisane de cannelle, d’anis ou de gingembre dans son gobelet d’émail. Ou quand le visage de l’une d’entre elles surgissait des volutes presque bleues de la fumée d’une pipe.

Elles se relayèrent sans faiblir, enchaînant une histoire après l’autre. Celles des percepteurs et des soldats, toujours prêts à leur extorquer quelque chose. Les frasques des concubins, l’impertinence des matelotes*, les soucis des enfants. Celles des jardins, où elles s’esquintaient à faire pousser légumes, petit mil et maïs. Celles du jardin le plus précieux, qu’elles, les femmes, gardaient là, lové entre leurs hanches, et qui n’appartenait qu’à elles. Et des hommes qui y avaient fait une halte pour raviver des sources et allumer des feux. Paroles de femmes qui disaient la grâce de Dieu, la force des Mystères, les tribulations et les contentements des chrétiens-vivants. Elle aurait écouté des heures durant cette parole arrachée à l’épaisseur des jours. Parce que le temps passé à se parler ainsi n’est pas du temps, c’est de la lumière. Le temps passé à se parler ainsi, c’est de l’eau qui lave l’âme, le bon ange.

Man Nosélia ne se sépara de sa pipe que quand elle ressentit les premières brûlures dans la bouche et des picotements dans les yeux. Elle rit une dernière fois avant de soulager les plaies sur sa langue, l’intérieur de ses joues et son palais avec une décoction de laitue et de miel. Elle le fit bruyamment puis cracha un grand jet de salive, se gratta les pieds, l’entrejambe et les aisselles dans un bruit de cancrelat, et s’endormit, un sourire oublié sur les lèvres.

Ermancia arrangea les quelques chiffons sur lesquels elle allait dormir avec sa fille. Elles refirent les comptes de la journée une dernière fois et passèrent en revue les projets pour l’avenir : une fois engraissé, le plus gros des deux porcs serait vendu pour permettre d’en acheter deux autres plus jeunes qui seraient engraissés à leur tour, et de nouvelles terres de l’État seraient colonisées pour les vivres.

« Même si, entre toi et moi, Olmène, la terre pour les vivres ne donne plus autant et que, si je m’écoutais, j’irais tout là-haut. Là où, dans une grande clémence, pousse le café. Là où les veines de la terre sont si fragiles, mais où le sol est encore généreux. » Et puis Ermancia soupira : « Mais c’est comme ça. »

Olmène l’écoutait avec attention tout en tentant de rattacher la mère à la vendeuse du marché, à la femme qu’elle découvrait. Ermancia s’en rendit compte et, juste avant de fermer les yeux, elle susurra à Olmène que l’on ne devait pas tout dire. Surtout pas aux hommes. « Même s’il t’offre un toit et prend soin de tes enfants. » Que le silence est l’ami le plus sûr. Le seul qui ne trahit jamais. « Jamais, tu m’entends », insista-t-elle. Olmène se blottit tout contre sa mère et posa la tête contre son ventre. Pour traverser avec elle ces terres silencieuses où l’homme n’a jamais pénétré qu’avec l’ignorance du vainqueur. Là où, tout conquérant qu’il soit, il ne sait pas s’aventurer.

Olmène entra dans la grande plaine de la nuit balayée par des vents contraires, pensant à la rencontre au lever du jour, au mystère qu’Ermancia semblait entretenir depuis, à la conversation du soir entre les femmes du marché et à ces derniers mots de sa mère. Elle sourit à l’idée de ce premier secret de femmes. De cette première complicité entre mère et fille.

Olmène regarda les étoiles dehors, semblables à des clous plantés dans le ciel. Comme nous, elle savait que Dieu les y avait enfoncées et pouvait en détacher une quand bon lui semblait pour envoyer des messages à des hougans* ou à des mambos puissants. Ou pour les poser dans leurs paumes ouvertes.

D’autres pensées lui venaient, claires parce que sans bruit, sans paroles. Ne réclamant rien. De ses lèvres s’échappa un soupir qui n’était pas que de fatigue. Un soupir que soulevait le souvenir du regard d’un homme. Le souvenir des yeux de cet homme posés sur elle comme des mains. Un plaisir diffus monta d’un point humide et chaud tout à l’intérieur. Elle se recroquevilla pour retenir cette onde inconnue. Un soupir s’échappa à nouveau, que personne ne devait entendre. Personne. Pas même Ermancia.

 

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