Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 5
5
UNE FOIS SUR LE CHEMIN DE BAUDELET, Bonal ralentit le pas pour n’éveiller aucun soupçon et revêtit notre visage des villes, celui du paysan toutes dents dehors, abruti par la faim et des divinités obscures. Qui ne sait rien, ne voit rien, rit et ne dit jamais non.
Bonal s’arrêta, comme toutes les rares fois où il se rendait à Baudelet, au grand magasin des Frétillon, non loin du marché. « Le paysan haïtien est un enfant, je vous dis. Un enfant ! » aimait répéter Albert Frétillon en tirant sur son épaisse moustache. Et nous acquiescions toujours d’un mouvement répété de la tête, penchée vers le sol. Ce qui rassurait Albert Frétillon, qui plaçait les pouces derrière ses bretelles et, pour mieux nous observer de haut, portait son cou légèrement allongé en avant, puis rajustait ses lunettes.
Les deux fils Frétillon, François et Lucien, et leur unique sœur Églantine, gantée et chapeautée, étaient partis en France sur un des grands paquebots qui régulièrement accostaient au port de Baudelet pour faire la fortune des comptoirs des deux côtés de l’Atlantique. Celle d’Albert Frétillon datait de deux générations, depuis qu’un aïeul originaire de La Rochelle s’était installé à Baudelet et avait engendré dans cette ville portuaire une lignée de mulâtres, bourgeois de province. Outre son négoce de café, Albert Frétillon préparait dans une guildive* à l’entrée de la ville le meilleur clairin qui soit. Une fois l’eau-de-vie tirée, il passait le plus clair de son temps sur la galerie de sa demeure, contiguë à la boutique tenue par sa femme. Le commandant de la place, le juge du tribunal civil et le directeur de l’unique école de Baudelet s’y réunissaient, avec d’autres, pour se répandre en envolées lyriques et professions de foi.
Ce midi-là, Anastase Mésidor, après l’achat des terres de Bonal les avait déjà rejoints dans leurs diatribes enflammées. Les événements de ces derniers mois ne les lâchaient pas. Le directeur de l’école de Baudelet évoqua une fois de plus les villes bombardées par l’aviation américaine, la sanglante débâcle des chefs cacos : Charlemagne Péralte assassiné, attaché torse nu à une porte en bois et exposé sur une place publique, et Benoît Batraville, tué quelques mois plus tard. Le ton monta. Certains, comme le juge du tribunal civil, y allant de leur sens de l’honneur et, tout en se frappant le torse porté en avant, de leur amour débordant pour la patrie. D’autres, comme le commandant de la place et Anastase Mésidor, vantant les bienfaits de cette présence civilisatrice qui allait enfin mettre un terme aux luttes fratricides des sauvages que nous étions. « Oui, tous, nous sommes des sauvages ! » En prononçant le mot « sauvage », Anastase aperçut Bonal debout devant la boutique et le désigna du doigt avec une insistance qui ne rassura pas ce dernier. Albert Frétillon, lui, avait acquiescé à toutes les opinions. Absolument toutes. La prospérité et la pérennité de ses affaires dépendaient de cette absence totale d’états d’âme et de cette conviction plantée en lui que, nous les paysans, nous ne grandirions jamais.
Bonal souleva son vieux chapeau de paille et leur offrit son plus large sourire. Il se serait même laissé comme d’habitude bercer jusqu’au vertige par les imparfaits du subjonctif et les mots en latin de ces messieurs si, depuis qu’il avait quitté l’étude du notaire, il n’avait ressenti une étrange prémonition que confirmait ce doigt pointé sur lui. Alors, cette inquiétude, il décida de la noyer elle aussi dans le clairin dont il rêvait depuis la vente des terres. Un vrai clairin.
À la première gorgée, juste à la sortie de Baudelet, Bonal se rappela bien sûr l’offrande à faire à Legba* pour ouvrir le passage aux divinités de la famille, celle à Agwé* pour que la mer les nourrisse encore longtemps, et celle à Zaka* pour que les jardins soient plus généreux. La terre lui parut déjà plus légère, à croire que le soleil au zénith avait dessiné un monde pur, net, dépeuplé. Il se dirigea d’un pas alerte vers le sous-bois, en direction d’Anse Bleue.
Bonal disparut le jour même. Sans Zaka, sans Agwé, sans Legba. Ceux parmi nous qui ne cherchaient pas noise aux puissants mirent au compte de l’ébriété son inexplicable disparition. D’autres affirmèrent avoir vu un groupe d’hommes à dos d’âne qui avaient sans doute dépouillé Bonal de son argent en lui faisant la peau après. Certains évoquèrent la présence d’une chèvre postée au bord du chemin et qui parlait distinctement en laissant apparaître deux dents en or. Quelques-uns jurèrent avoir vu une vieille qui, après avoir esquissé des pas étranges avec l’agilité d’une jeune fille, aurait disparu dans la gorge au fond de la ravine. Le tout sous l’œil indifférent de deux Marines debout, avec leur imposant fusil en travers de l’épaule.
Et chacun de nous en rajouta, en rajouta...
Pour tenter de lui ôter tout soupçon, Anastase Mésidor envoya un messager à cheval rencontrer Dieula Clémestal, la mère des quatre enfants de Bonal : Orvil, Philogène, Nélius et Ilménèse. Mais la colère lui serrait déjà tellement la mâchoire que Dieula ne prononça pas un mot. Pas un seul, de tout le temps que le messager se tint debout sur le seuil de sa maison, roulant gauchement son chapeau entre les mains.
« Honneur, madame Bonal ! C’est Anastase Mésidor qui m’envoie vous dire... »
Pour toute réponse, Dieula alluma sa pipe lentement. Très lentement. Aspira fort trois fois de suite sans jamais lever la tête. Puis cracha si bruyamment et si ostensiblement que l’homme prit congé sur-le-champ. Il n’osa même pas se retourner avant de disparaître sur son cheval au bout du sentier.
Cette scène, comme Orvil, le père d’Olmène, devait souvent le répéter plus tard, lui avait laissé sa première impression forte et indélébile sur ce qu’il était et ce que représentait ce messager. Sur ce qui était grand et ce qui ne l’était pas. Ce qui était fort et ce qui était faible. Sur le chasseur et la proie. Sur celui qui écrase et celui qui est broyé. Orvil Clémestal avait juste douze ans. Il se blottit, ainsi que sa jeune sœur Ilménèse, dans les jupes de sa mère.
Le soir même, Bonal apparut en songe à Dieula – « comme je te vois là », avait-elle affirmé à ses enfants et à nous tous. Et Bonal lui avait tout raconté. Absolument tout : la vente des terres, les sentiers cachés jusqu’à Baudelet, le doigt pointé sur lui, l’achat du clairin et, sur le chemin, une douleur aiguë au dos. Infligée par la pointe d’un coutelas. Et puis rien. Plus rien.
Le lendemain, avec Orvil, son fils aîné, elle se rendit à l’aube, et sans l’ombre d’une hésitation, à l’endroit exact où se trouvait le corps de Bonal : au fond d’un ravin, au milieu de ronces et de bayahondes. Les poches de Bonal étaient vides et, autour du corps qui commençait à gonfler, s’agitaient une nuée de mouches. Nous étions médusés, choqués, mais pas le moins du monde surpris. Dieula ne fit que nous confirmer la puissance des rêves, la force et la solidité des mailles qui nous reliaient aux Invisibles. Nous avons hurlé notre douleur, puis nous nous sommes tus. Retournant à notre placidité. À notre retenue. À notre silence paysan.
Le service pour Bonal se déroula sans tambours. Sans pleureuses. Larmes ravalées. Sans cris tirés des entrailles des femmes. Sans réminiscences tapageuses des événements saillants de la vie du défunt. Juste des gémissements et des murmures dans le balancement saccadé des corps d’avant en arrière. Prêtres, gendarmes et Marines n’en surent rien. Un service lugubre et triste avec l’unique son de l’asson*, les prières, le chagrin et les chants coincés entre la gorge et la bouche. Malgré les trois mots sacrés murmurés à l’oreille de Bonal et toute l’habileté de Dieula, mambo* réputée, le défunt ne désigna aucun d’entre nous pour accueillir son mèt tèt* et maintenir l’héritage et le sang. Le désounin* avait échoué, et Bonal était parti en emportant ses Esprits avec lui. Ceux qui le gouvernaient, gouvernaient sa maison et protégeaient le lakou*. Et nous n’étions pas certains qu’il avait entendu tous nos messages à nos Morts, à nos lwas* et tous nos Invisibles. Alors nous avons tous craint pour la protection et la vie du lakou. Nous avons craint pour chacun de nous.
Une fois Bonal mis en terre non loin de sa case, Dieula invoqua une journée et une nuit entières tous ses Invisibles. Tous. Ses dieux et ses Esprits. Les Invisibles du côté paternel et ceux du côté maternel. Les vaillants, les aimants, les sages, les compatissants, les redoutables : Ogou Kolokosso, Marinette Pyé-Chèch, Grann Batala Méji, Bossou Trois Cornes, Ti-Jean Pétro, Erzuli Dantò et tous les autres...
Le surlendemain, sa chaise basse adossée à la porte de sa case, Dieula entama une psalmodie étrange qui semblait venir de loin. Non point de ses entrailles mais de plus loin. Du cœur même de la terre. Et qui traversait ses jambes, retournait ses viscères. Et de sa gorge montait comme un fil dans les aigus jusqu’au-delà du firmament. Aucun d’entre nous n’osa la déranger de peur de casser ce fil. Elle fredonna sans jamais s’arrêter :
Yo ban mwen kou a
Kou a fè mwen mal o !
M ap paré tann yo
Ils m’ont frappée
Le coup m’a fait très mal !
Je les attends au tournant
Et puis, lentement, Dieula se leva, revêtit une robe de grossier coton bleu, serra un mouchoir rouge autour de sa tête et un autre à sa ceinture, auquel elle accrocha un gobelet en émail, la moitié d’une petite calebasse vide et un sac, contenant sa pipe et un peu de tabac. Elle convoqua Orvil, son fils aîné, et lui dit qu’elle avait à faire et qu’elle reviendrait bientôt. Nous l’avons vue disparaître de l’autre côté du morne Peletier. Sans un sou, sans pain, sans eau, elle marcha dans les fourrés, les bayahondes et les halliers, quémandant nourriture et gîte pour faire pénitence et implorer ses divinités de l’exaucer.
Dieula revint l’après-midi d’une veille d’ouragan, sous un cortège de nuages menaçants. Elle ne voulait pas être emportée par la crue de la redoutable rivière Mayonne, nous dit-elle. La pénitence avait duré un long mois. Pour preuve, ses pieds rudement mis à mal et cette douleur au bas des reins. Nous avons crié, pleuré, dansé et ri, en la voyant revenir. Nous l’avions tous attendue, confiants et inquiets à la fois. Dieula était épuisée, mais avec des yeux clairs comme un ciel d’après la pluie. À croire que tout le temps où nous ne l’avions pas vue, ses yeux avaient trempé dans la lumière. Ou le feu. Ou les deux.
Elle s’assit avec difficulté sur sa chaise basse paillée au seuil de sa case, les pieds ensanglantés et couverts d’ampoules dans ses sandales dont le mince cuir avait été fortement malmené par la poussière des sentiers et l’eau des rivières et des ruisseaux. Elle se déchaussa et demanda à Orvil de remplir une bassine d’eau pour qu’elle y soulageât ses pieds, puis réclama à boire et à manger. Elle avala une pleine gamelle de maïs aux haricots noirs et des bananes musquées, Orvil et Philogène debout derrière elle, et les deux petits chacun à ses côtés.
Quatre jours après son retour, le quatrième fils d’Anastase Mésidor, qui était né deux années après Tertulien, mourut contre toute attente. Typhoïde, empoisonnement, méningite fulgurante ? Les Mésidor ne l’ont jamais su. Nous, à Anse Bleue, Ti Pistache et Roseaux, sans rien en dire, nous avons cru dur comme fer, et nous le croyons encore, que Dieula Clémestal avait pris la mort par la main pour la conduire en toute docilité chez les Mésidor.
Après la mort de Bonal, notre danti* d’alors, la vie du lakou fut faite de prudences et de vigilances. Nous vacillions, et nous avons eu peur de tomber jusqu’au jour où Bonal apparut en songe à son frère, Présumé Lafleur. Ce dernier nous réunit tous au petit matin à l’entrée de sa case pour nous raconter l’étrange rêve : « J’ai vu Bonal se diriger vers moi, droit comme un piquet. Dieula marchait devant lui mais c’était comme si elle avait rapetissé, et c’est Orvil, avec un poitrail immense, qui les menait tous les deux. » À mesure que Présumé Lafleur racontait son rêve, des larmes coulaient sur les joues de Dieula. Elle était soulagée et dans un grand contentement. Présumé poursuivit : « Je suis resté debout, raide de saisissement. Et, au moment où j’ai soulevé le pied pour avancer vers mon frère, il a disparu au-dessus des eaux en m’indiquant Orvil du doigt. Et Dieula pleurait, pleurait, comme elle le fait là devant nous. » Nous avons tous cru Présumé sur parole et nous nous sommes inclinés devant la volonté de Bonal de faire d’Orvil son héritier, et le nouveau danti du lakou.
Dieula assura quelques services aux divinités, attendant qu’Orvil eût franchi toutes les étapes de son initiation jusqu’à la prise de l’asson. Celle-ci s’acheva quelques semaines avant le départ de son frère Philogène pour Cuba, une année avant la mort de Dieula et trois mois après le départ des Américains de l’île.
Orvil devint notre danti et veilla à tout, à la pêche, aux travaux dans les jardins, aux châtiments, aux services aux divinités, à notre protection contre les plus puissants que nous comme les Mésidor, les Frétillon, le commandant de la place. Notre protection contre tous ceux qui nous ressemblent comme deux gouttes d’eau, mais qui ne sont pas nous. Qui ne sont pas du lakou. Il veilla à ce que l’ambition ne fît jamais son nid dans aucun des cœurs du lakou. Aucun. Nous étions les branches d’un même arbre, soudées au même tronc, et nous devions le rester.
Mais Orvil, tout danti fût-il, ne put rien contre les premières blessures ouvertes d’où fusa le sang de la terre. Contre les premières cicatrices qui saillirent des flancs des mornes. Contre les rivières exsangues qui maigrissaient, maigrissaient. Contre la terre et la rocaille qui encombraient les pieds des versants à mesure que nous les défrichions. Contre la montée en puissance des ouragans. Contre la sécheresse chaque fois plus dévastatrice qui leur succédait. Contre ceux qui partaient, se détachant de l’arbre pour une raison qui n’était pas l’ambition, mais qui lui ressemblait beaucoup. Orvil ne put rien contre ces événements qui ne semblaient vouloir tracer, droit, tout droit, que le chemin à sens unique et sans retour de la fatalité.
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