Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 33
33
DEBOUT DEVANT LA BOUTIQUE aux battants fermés des Frétillon, Fénelon ouvrit grand les yeux quand un ami lui annonça que la descendance de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses était partie dans la nuit. Fénelon avait laissé Roseaux tôt le matin et s’acheminait vers la grande caserne à Baudelet pour recevoir des instructions du chef de la milice, ne sachant pas que Toufik Békri avait traversé la frontière dans la nuit. Et que Tertulien Mésidor était déjà dans la clandestinité et que, déguisé en femme, il s’apprêtait à tout moment à suivre le même chemin dans la nuit. Aucun des deux ne l’avait prévenu. Aucun.
« Ce n’est pas vrai ! », avait crié Fénelon à cet ami qui discrètement lui avait annoncé la nouvelle pour qu’il se mît à couvert. « C’est impossible », avait renchéri un Fénelon incrédule, qui ne se doutait pas un seul instant que la foule l’avait déjà à l’œil.
Voici quelques semaines que la nouvelle de la débâcle faisait son chemin et était parvenue à Baudelet. Fénelon avait tout bonnement décidé de ne pas écouter les radios. De ne pas prêter l’oreille à cette propagande mensongère. À ces paroles subversives, irréalistes de surcroît. Même qu’il avait tabassé jusqu’au sang et mis sous les verrous deux tenanciers de borlette qui, sous prétexte d’écouter les numéros gagnants de la loterie, s’émoustillaient, là devant lui, au vu et au su de tout le monde, à entendre parler de chute, de débâcle. En se rappelant l’incident, Fénelon alla jusqu’à se murmurer à lui-même : « Exactement. Je les ai battus jusqu’au sang. Une leçon pour décourager tous ceux qui se mettraient en tête de faire comme eux. » Peut-être se parlait-il à lui-même pour couvrir la rumeur qui grossissait dans son dos. Autour de lui. Celle de la foule silencieuse qui, bientôt, lui fit cortège. Les hommes plus jeunes étaient déjà ivres des effluves magnétisés de ce matin d’orage. Les lèvres d’un jeune garagiste frémissaient. C’était un militant du parti des Démunis. Venu de Port-au-Prince, il n’avait jamais mangé à sa faim. Sa violence était coulée dans un métal sans mélange. Il était de ceux qui voulaient qu’on liquidât quelques milliers de sales têtes sur les places publiques. Et voilà qu’une sale tête se présentait devant lui. Une vraie sale tête. À ce moment précis, dans le parti des Démunis, on n’avait pas le temps de pardonner. Pardonner là, tout de suite, séance tenante, avec la haine chaude comme un cœur dans la main ? Non, ils ne pouvaient pas. Parce que la haine, elle, faisait du bien tout à l’intérieur. Elle consolait comme une foi en Dieu. On n’avait pas non plus le temps de juger. On tuait.
Quelqu’un dans la foule appelle Fénelon par son nom. Et, pour la première fois, ce nom qu’il a toujours connu prend une sonorité nouvelle. Ce nom envahit lentement sa poitrine, son corps tout entier, pénètre dans les profondeurs de sa vie et lui donne un poids qu’il ne connaissait pas jusque-là. Comme si toute sa vie tenait, subitement, dans cet instant et dans ces syllabes. La voix ajoute :
« Fénelon, tu vas mourir ! »
Un groupe d’hommes surgit du marché et lui barre le passage. La foule avait grossi en colère et en nombre parce que les prix avaient grimpé depuis quelque temps, parce que la sécheresse avait été rude. Parce que des enfants étaient morts de la fièvre dengue, faute de soins. Et que cela faisait des années que Fénelon leur avait planté la peur au ventre. Une colère immense qui attendait en chacun de ces hommes, chacune de ces femmes les a submergés. Ils voulaient extirper cette colère comme on arrache une dent malade.
Père Lucien, sentant grossir la bête dans chaque homme, chaque femme, jusqu’à faire de la foule une unique bête, s’interposa et cria : « Que celui qui n’a rien à se reprocher lui lance la première pierre ! » La première pierre est partie d’un étal sur le côté gauche et a atteint Fénelon en pleine poitrine. Un coup capable d’assommer un âne. Sous le choc, Fénelon a perdu l’équilibre. En tentant de se relever, un second coup l’a maintenu par terre. Les insultes pleuvaient de tous les côtés en même temps que les pierres. Dans la foule, il y en a même qui riaient. Un rire indécent, cruel, capable de faire reculer le soleil. Mais il était encore là, le soleil, et Fénelon ne pouvait plus tout à fait le voir à travers le sang qui collait à ses cils.
Fénelon est hagard. Il ne comprend pas. On le tire de tous les côtés. À droite. À gauche. En avant. En arrière. Sa chemise de gros bleu est déchirée. Deux boutons ont déjà sauté. Fénelon essuie le sang sur son visage, sa poitrine. Fénelon tremble. Il a peur. Quand il reçoit un second coup en plein visage, sa vue se brouille. Il sent que le compte à rebours a commencé. Il va à sa mort. La douleur est atroce. Le sang qui coule se mélange à la sueur et l’aveugle. Des gens arrivent de tous les côtés. Quelqu’un a frappé sur un tambour, alors un chant improvisé monte des poitrines et se mélange aux cris, aux chants des camionneurs, des portefaix, des paysannes à peine arrivées des jardins, des marchandes aux étals. Le sang donne envie de frapper encore plus fort. Des gens jouent des coudes pour être au premier rang. Et puis les coups tombent dru. Tout ce monde s’agglutine autour de Fénelon et tous voudraient être de cette grande fête et assener un coup. Il en reçoit un si fort qu’il croit que son crâne va éclater. Alors, rassemblant toutes ses dernières forces, Fénelon prit une décision étrange, celle de se relever et d’avancer. Le crâne entaillé et le sang coulant sur la nuque. Vers où ? Il ne le savait pas lui-même. Il avait depuis longtemps déjà renoncé à lancer une invocation qui lui permettrait de franchir indemne les sept cercles des armées redoutables et terribles. Ou d’appeler Toufik Békri à la rescousse. Non, il ne fuirait pas. Il marquerait un pas après l’autre, une façon de ne pas mourir à genoux, lui qui avait humilié tant et tant d’hommes et de femmes à des kilomètres à la ronde.
Une tache sombre se dessine à l’entrejambe de son pantalon. La foule rit, se bouche le nez et l’insulte de plus belle. Fénelon bafouille et parle comme un enfant. De la morve et du sang lui coulent du nez. On lui dit qu’il n’a encore rien vu.
Et puis quelqu’un arrive avec une corde. On le ligote comme les porcs que l’on suspend au haut des camions. Quand la machette sectionne l’épaule droite, plus moyen d’avancer. Fénelon tombe et dans sa chute heurte les pieds d’un jeune paysan qui, d’un coup de botte, lui enfonce l’omoplate. Sa vue se brouille complètement. Fénelon a juste eu le temps de voir scintiller la lame de la machette qui fait sauter son pied. Sa chair, ses os, son crâne et son cœur ne forment plus qu’un tas sanglant dans la boue. La terre elle-même semble s’abreuver de son sang.
« Qu’on l’achève. »
Alors trois hommes courent chercher un pneu. Le mécanicien se saisit d’un bloc de ciment qu’il laisse tomber négligemment sur le crâne de Fénelon.
La foule s’est resserrée autour du cadavre et, à défaut de pouvoir terminer le saccage, elle insulte Fénelon. Le mécanicien fait glisser un pneu usagé autour de son corps. L’odeur de l’essence monte et bientôt celle du corps et du pneu qui brûlent.
La nouvelle parvint à Ermancia quelques heures plus tard. Ermancia s’écroula des jours durant pour pleurer ce fils, s’abandonnant comme une noyée dans une eau gorgée du sel de ses larmes. Se laissant ronger par la vermine des souvenirs doux et terrifiants de ce fils. Oui terrifiants. Qui se mélangeaient, se mélangeaient sans fin... Elle s’immobilisait des heures, comme pour ressembler au cadavre du fils aimé envers et contre tout et tous. De cet amour aveugle et injuste des mères. Pourquoi Fénelon, se répétait-elle ? Pourquoi lui et pas Toufik et pas Tertulien ? Pourquoi mon fils ? Et seulement mon fils ? La mort de Dorcélien, quelques jours plus tard, brûlé vif avec son collier de pneu solidement attaché au cou, renforça son amertume et sa rage contre le monde tel qu’il était.
Ermancia se serait effacée, comme un dessin que l’on gomme, si Dieudonné ne lui avait pas donné quatre petits-enfants : deux fils et deux filles. Elle mourut soulagée quelques années après la naissance de Cétoute, la toute dernière. Cétoute ressemblait à Olmène comme deux gouttes d’eau. La ressemblance ne remplaça pas l’absence d’Olmène ou la mort de Fénelon. La ressemblance la consola.
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