Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 19
19
NORMIL EXILIEN, à qui Tertulien vendait du café, du bois précieux et des terres prises de force à des habitants des cinq villages sur lesquels il régnait, était devenu un homme puissant. Avant qu’il ne devînt cet homme puissant, Tertulien avait toujours vu en Normil un ami. Pourtant, lorsqu’il lui rendit visite juste après que Dorcélien eut envoyé à Port-au-Prince son premier convoi d’hommes, Normil Exilien salua Tertulien sans la chaleur et la connivence d’antan. Pire, il lui sembla tout à coup que le ton de Normil était celui d’un supérieur envers un subalterne. Non, il ne se trompait pas... Tertulien regretta à nouveau de n’avoir pas fait montre de plus de déférence pour l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Il avait un moment hésité entre celui-ci et son rival malheureux aux élections, un agronome, un bourgeois, mulâtre de surcroît. « Mais qu’est-ce qui m’a pris, bon sang, qu’est-ce qui m’a pris ? » se dit Tertulien. Ce n’était pas qu’il fît davantage confiance à ce candidat, il avait juste mis tous ses œufs dans le panier de ce dernier, et aujourd’hui payait cher son erreur de jugement. L’homme à chapeau noir et lunettes épaisses l’avait certainement su, car tout se sait dans cette île. Et le chef suprême lui en voulait. De cela, Tertulien était certain. Il lui gardait une rancune tenace pour lui avoir préféré ce mulâtre, ce bellâtre, à lui, le petit médecin de campagne qui voulait tant représenter le peuple noir.
Dorcélien fit son apparition tandis que ces pensées travaillaient Tertulien. Au moment où il imaginait comment inverser le sort en sa faveur. Quand Normil lui demanda de l’attendre un moment et reçut Dorcélien avant lui, toutes ses appréhensions se confirmèrent. Il sentit son pouls s’accélérer. Il transpirait plus que d’habitude. « Je me suis mis dans une drôle de situation. » Il lui fallait coûte que coûte trouver un moyen de clamer son attachement indéfectible à l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Trouver une manière quelconque de faire allégeance. Il s’assit et commença sa rumination d’homme conscient qu’en terre haïtienne il fallait savoir retourner sa veste. Vite. Très vite. Il s’exerça mentalement à ses prochaines figures d’acrobatie.
Tertulien attendit ainsi une bonne demi-heure. Il avait pensé frapper à la porte du salon de Normil ou même s’en aller. Mais s’était ravisé. Se disant que seul un pouvoir nouvellement acquis par Dorcélien avait pu pousser Normil à lui infliger un tel affront. Il n’avait pas le choix. C’était cet homme, Normil Exilien, qui avait ses entrées au Palais national et non lui, Tertulien Mésidor. Cet homme qui l’avait pris de court et qui maintenant susurrait des choses à l’oreille de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Cet homme, que Tertulien appelait volontiers jusqu’à ce matin-là « mon ami », n’en était pas un, plutôt un complice avec qui il avait déjà commis quelques crimes occasionnels par le passé et, avec le temps, des forfaits sur une base plus constante. L’occasion venait de se présenter à Normil Exilien d’oublier Tertulien Mésidor et les souvenirs de leurs rapines, escroqueries et rires grivois. Il n’avait pas hésité à la saisir comme l’aurait sans aucun doute fait Tertulien à sa place. Tertulien, qui s’était toujours cru un homme puissant, ne l’était déjà plus tout à fait. Il se surprit à murmurer tout seul : « L’homme à chapeau noir et lunettes épaisses est en train de rendre encore plus glissante qu’elle ne l’était déjà la terre de cette île. Où on se casse tout, les os, les dents, la colonne vertébrale, et l’âme, quand il en reste encore une. »
Lorsque Dorcélien quitta le salon de Normil, Tertulien ne sut pas exactement comment le saluer. Devait-il une quelconque déférence à Dorcélien ou maintiendrait-il sa supériorité d’antan ? Il choisit l’entre-deux, prudence oblige. L’homme à chapeau noir et lunettes épaisses avait renversé toutes les hiérarchies. Tertulien affichait un vrai malaise. Normil et Dorcélien, eux, jubilaient à l’idée de ce jeu de chaises musicales. Et en voulaient encore. Encore.
Deux semaines plus tard, Dorcélien longeait le sentier devant la maison d’Olmène en traînant au bout d’une corde, derrière lui, un paysan ligoté. Pieds nus. Le visage tuméfié. Fénelon, à qui Olmène avait demandé de venir l’aider à planter de nouveaux candélabres* autour de la maison, s’arrêta net. Tertulien s’empressa de saisir son arme et de l’accrocher ostensiblement à son ceinturon. Olmène attrapa Dieudonné et le serra tout contre elle. Dorcélien regarda Fénelon, Olmène, et de nouveau Fénelon, puis, se penchant vers Tertulien, lui chuchota des mots accompagnés de gestes nerveux et rapides de conspirateur. Tertulien demanda alors à Olmène de rentrer, et à Fénelon de repartir vers Anse Bleue.
De l’intérieur de la maison, Olmène prêta l’oreille au bruit d’une pioche qui retournait la terre. Était-ce parce que ces coups l’atteignaient tout au fond de son ventre, mais elle aurait juré sur ce qu’elle avait de plus cher, sur Dieudonné, que la terre geignait. Et elle, Olmène, entendait ses plaintes. Elle chanta tout bas une berceuse à son fils :
Ti zwézo koté ou pralé ?
Mwen pralé kay fiyèt Lalo
Petit oiseau, où vas-tu ?
Je vais chez mam’zelle Lalo
Olmène le fit pour ne plus entendre ces gémissements, et saisir au passage un peu de cet air qui semblait soudain se raréfier entre les murs de la maison. Mais questions et suppositions l’assaillaient sans répit. On ne retournait pas cette terre pour planter. Pas du tout. Cela faisait trop longtemps qu’on piochait. Non, ce n’était pas pour planter. Peut-être qu’on y creusait un trou ? Rien qu’un trou. Mais, vu le nombre et la vigueur des coups de pioche, ce devait être un grand trou. Et pour quoi faire ? Tandis que l’adjoint de Dorcélien creusait encore et encore, les pensées entremêlaient leurs fils dans la tête d’Olmène. Alors elle se dit que, décidément, ce trou serait assez grand pour contenir quelque chose sur quoi elle ne pouvait, ne voulait pas encore mettre de nom. « Grâce la Miséricorde, grâce la Miséricorde ! » Olmène chanta de plus belle.
Elle chanta pour ne plus entendre le vacarme des pioches. Se refusant encore à faire le lien entre l’homme qu’elle venait de voir passer et le trou. Quand l’adjoint s’arrêta de creuser, elle arrêta net de chanter, retint son souffle, et posa la main droite sur sa bouche pour ne pas hurler et effrayer Dieudonné. Pour ne pas attirer non plus l’attention de Dorcélien ni déplaire à Tertulien. Elle serra Dieudonné dans ses bras encore plus fort, pour que le souffle maléfique qui balayait la colline ne l’atteignît pas.
Le paysan fut enterré quelque part au bas de cette pente, au fond de la ravine, non loin d’un arbre véritable*. On avait dû lui mettre un bâillon pour qu’il ne criât pas comme une bête hurle à la mort. L’adjoint de Dorcélien retourna le sang avec la terre. Une fois leur tâche accomplie, Tertulien, Dorcélien et son adjoint se frottèrent les mains avec des plantes arrachées sur leur passage. Dorcélien et son adjoint disparurent derrière la maison en escaladant l’autre côté de la ravine.
Tertulien ouvrit la porte quelques minutes plus tard et demanda à Olmène de l’eau pour se laver les mains. Malgré sa difficulté à respirer, malgré son effroi et sa stupeur, Olmène ne laissa rien paraître. Elle regarda fixement la couleur de l’eau, hypnotisée. Elle ne servit pas à Tertulien sa tasse de café. Elle ne l’entendit pas lui dire qu’il reviendrait dans trois jours. Elle ne le vit pas partir. Ses yeux avaient précédé son jugement, aveugles déjà à cet homme.
Olmène était déjà loin. Très loin. À l’intérieur d’elle et ailleurs. Longtemps l’eau aurait le goût saumâtre du sang. L’image de l’homme, un bâillon sur la bouche, les mains ligotées, les yeux grandis par l’effroi, rongerait longtemps ses nuits. Les nôtres aussi, une fois qu’Olmène nous eut fait le récit de cet après-midi maudit.
Quand, trois jours plus tard, Tertulien revint la visiter, Olmène s’ouvrit à lui avec un mélange de résignation, de peur et de dégoût, persuadée que jusqu’à l’odeur de Tertulien n’était plus la même. Qu’il sentait la pourriture et le souffre. Oui, le souffre. Et, après qu’il se fut retiré de son ventre, elle crut bien avoir forniqué avec le diable en personne. À cet instant précis, Olmène prit la décision de partir. Pour n’importe où, mais partir. Elle pensa fortement à Léosthène. Nous l’avons sentie chaque jour un peu plus loin dans sa tête et savions qu’elle finirait par nous quitter elle aussi. Qu’un jour, ce serait son corps qui nous abandonnerait. Rien qu’à la regarder ou à l’approcher on pouvait entendre les mots qu’elle se répétait, se répétait : « Je finirai par mettre un pied devant l’autre. Je finirai par le faire. Sauvée. Je vais me sauver et je serai sauvée. »
Tertulien sentit son emprise sur Olmène se relâcher malgré les galons qu’il gagnait chez les bleus, malgré l’argent qu’il accumulait. Il doutait de lui-même parce qu’il voulait tout, l’argent, les galons et Olmène. Il commença à lui reprocher ses retards au marché, ses visites trop longues chez Ermancia et Orvil, et ses repas fades comme son corps qui ne répondait plus. Alors un jour il la frappa. Puis un autre jour. Mais il revenait chaque fois sans rien dire, telle une bête prise en faute. Gauche dans ses gestes et ses mots, qu’il semblait chercher tout en parlant très fort. Se demandant ce qui l’aiderait à franchir le mur qu’avait dressé Olmène. N’y tenant plus, un après-midi, il la prit de force, maintenant ses poignets contre le matelas et lui demandant à chaque coup de boutoir si c’était aussi bien qu’avec les petits jeunes inexpérimentés. Olmène, les cuisses meurtries, ne répondit pas. Ne répondit jamais lors de toutes les autres visites. Elle ne répondit à personne. Même quand, un matin qu’il était venu l’aider pour les semailles, Fénelon lui demanda en voyant sa paupière tuméfiée si elle s’était fait mal en tombant. Dans sa tête, elle était déjà dans le voyage. Léosthène n’avait pas voulu que le malheur lui fît plier les genoux. Olmène ne voulait pas qu’un homme l’usât jusqu’à la corde.
La veille de son départ, elle passa la nuit chez Ermancia et Orvil, et demanda à Fénelon de faire le guet. Ermancia lui rappela toutes les leçons sur la vie, les hommes, les femmes, sur la terre, sur les dieux. Orvil fit avec elle le tour du démembré et Olmène alluma une bougie sous chacun des arbres où reposaient les dieux de la famille, s’attardant devant celui où avait été enfoui son cordon ombilical. Nous les avons suivis en silence, les larmes aux yeux, la colère au fond de la gorge. Fénelon, contrairement à nous, ne pleurait pas. Il ramassait sa propre colère pour en faire autre chose que de la résignation, de la soumission ou de la ruse. Quelque chose que nous aurions tous voulu connaître mais qu’il nous cachait bien.
Orvil passa toute la nuit à préparer une protection pour sa fille. Une petite statuette avec un morceau de miroir brisé sur la poitrine, qu’il plaça dans une bouteille d’eau. Question d’alerter les anges sous les eaux, Damballa*, Aida Wèdo, Agwé, Simbi et Lasirenn, que sa fille se trouvait dans une mauvaise passe et qu’ils devaient la protéger. À l’aube, au moment du départ, Orvil l’implora de revenir. Même dans très longtemps. Mais de revenir. De ne pas se mettre en danger. La bataille des Lafleur devait se jouer ici et nulle part ailleurs.
Olmène embrassa Dieudonné, qui dormait tout contre Ermancia, sans le réveiller. Tout ce que possédait Olmène tenait désormais dans un baluchon qu’elle cacha sous quelques légumes dans un panier. Histoire de ne pas susciter de soupçons. De ne pas délier les langues.
Laisser son passé derrière elle était une expérience qu’Olmène vivait comme un cadeau. Comme un don. Elle ne voulait pas être défaite. Elle reviendrait de l’autre côté de la résignation, de la peur, de la colère. Elle reviendrait. Mais il fallait d’abord s’arracher par la fuite à un avenir noir. Olmène avait à peine dix-huit ans et voulait convoquer la vie. Brûler les jours. Tout Anse Bleue s’était réuni devant la case d’Orvil et d’Ermancia. Olmène se détacha de nous et avança jusqu’au bout du chemin à pas légers, comme si elle allait danser.
Quatre jours après le départ d’Olmène, Tertulien, pris entre rage et chagrin, se présenta chez Orvil et lui intima l’ordre de la ramener à la raison et chez elle, et fixa même un délai : « Si dans une semaine... » Dans la voix de Tertulien, on entendait que l’homme avait repris de la puissance. À l’arrivée de son père, Dieudonné avait couru vers lui en riant, sur ses petites jambes peu sûres, et s’était accroché à son pantalon. Tertulien se contenta de poser la main sur ses cheveux et parla d’autorité à Orvil, qui jamais ne répondit. Il s’en alla sans se retourner, au milieu des pleurs et des cris de son fils qui le réclamait. Olmène partie, Dieudonné était devenu tout à fait insignifiant. Négligeable. Un enfant naturel, illégitime.
Après le départ de Léosthène, la mort du paysan et la fuite d’Olmène, nous serions désormais tous, à Anse Bleue, encore plus qu’avant, devancés par des événements venus d’ailleurs. Et puis nous traînerions les pieds à cause du poids de ceux que nous allions nous-mêmes engendrer.
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