Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 31
31
QUELQU’UN M’A TUÉE. J’en suis certaine. C’est à cause de cette douleur qui persiste autour de mon cou. J’en suis certaine, je ne doute plus. Quelqu’un m’a tuée avant de s’échapper vers les bayahondes au loin sur la colline. Je suis Cétoute Olmène Thérèse, la benjamine de Philomène Florival et Dieudonné Dorival.
Olmène parce que Dieudonné, mon père, voulait que sa mère revive en moi. Il l’avait vue en songe trois jours avant ma naissance. On dit que j’ai ses yeux et son sourire. Dieudonné mon père voulait que je remplace la femme du rêve qui descendait le long escalier accroché aux nuages. J’ai toujours senti le manque de ce maillon dans la chaîne. Une faille entre moi et l’éternité. J’ai toujours senti que toute ma vie je m’étais tenue au bord d’un précipice. Que dans mon dos un vent lugubre et noir soufflait.
Thérèse parce que ma mère, Philomène, n’avait jamais oublié l’histoire de la vie de Thérèse d’Avila, folle de Dieu, qu’on lui avait lue au catéchisme. Elle ne me voulait pas folle, mais traversée des lueurs vives qu’elle avait éteintes en échouant à Anse Bleue.
Cétoute parce que ma mère Philomène voulait aussi par-dessus tout que je sois la toute dernière. Pour ne plus tenir la promesse des dix ou quinze enfants qui se niche tout au fond du ventre des femmes d’ici.
On m’appelle juste Cétoute. Celle que les gens ont pris l’habitude de ne pas voir. Trop tard venue. Dans un ventre fatigué, déjà promis à une stérilité certaine. Dans cet oubli, je m’étais fait une vie sauvage et farouche, confiant toute ma folie à la mer. C’était avant Jimmy. Avant l’école. Avant l’avion et l’incendie.
Et me voilà rejetée là, sur le sable. Livrée à la vigilance de tout un village. Quatre hommes me transportent sur ce drap blanc. Chacun en tient un bout. Et me voilà balancée au hasard de leurs pas, d’un côté puis de l’autre.
Tôt le matin, une fois son café bu, ma mère posait tranquillement ses pieds le long de la dentelle noire des algues, poussait un soupir puis s’asseyait, les jambes écartées comme une vache pleine, et attendait. Qu’attendait-elle ? Je ne le saurai jamais. Mais, comme elle, je me suis promis de garder les yeux bien ouverts. Pour surprendre ce que la mer cache sous sa robe de sel et d’eau. Ses mystères d’écume et les rêves moites et violets de Philomène ma mère. Et c’est en scrutant le ciel, en interrogeant l’océan, l’âme torturée par leur étrangeté, que j’ai appris à aimer les extravagances, les turbulences et la beauté du monde.
Avec Altagrâce, ma sœur, Éliphète, mon frère, a commencé très tôt ce goût de l’eau. Entre les travaux de la maison et ceux des champs, nous tentons de nager en imitant les mouvements précipités des chiens se débattant dans l’eau. Nous pétrissons le sable dans nos mains pour faire du pain gris, des cases de boue. Même quand nos doigts sont engourdis et que nous claquons des dents, nous réclamons encore ces images d’étincelles et de miroirs de la mer. Souvent nous nous étendons sur le sable, la mer nous lèche les pieds et nous rions avec des arcs-en-ciel dans les yeux et de grands oiseaux posés sur les mains. Le soir, nous nous endormons, le corps, le visage et les mains givrés de sel.
Abner n’a peur de rien. Un soir, il a décidé de me faire voir la nuit malgré les protestations de mon père et de ma mère qui le suppliaient de rentrer. Dehors, le crissement des insectes se déchaînait. J’ai aimé voir les coucouyes* voleter comme de petites étoiles. J’ai aimé la voluptueuse couverture de la nuit. Je suis dans la nuit comme dans la chair de Philomène. Et puis un jour, j’ai senti le froid de la lune sur mon ventre de fille comme un bain. Je ne l’ai jamais oublié.
Abner est bien plus grand que nous tous. Il est le seul à m’accompagner dans la nuit. À prendre avec moi ces bains de lune. À gouter la sauvage beauté, le violent mystère de la nuit.
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