Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 14 sur 46

Pages du PDF

Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 11

11

 

 

LES OCCASIONS DE RENCONTRE n’arrivaient pas très vite au goût de Tertulien Mésidor et d’Olmène. Mais assez pour qu’ils se revoient trois fois de suite au marché de Ti Pistache, une fois sur le chemin vers Baudelet, et qu’elle en fasse une ritournelle qui l’obsédait. Et, à chaque fois, des pensées insidieuses comme autant de grains de sable s’incrustaient en Olmène. Tertulien se mit à désirer Olmène non point comme un fruit défendu – il régnait en maître et seigneur des vies et des biens à des kilomètres à la ronde –, mais comme un voyou désire l’innocence d’une pucelle. Elle n’avait pas d’avis, si ce n’est qu’il était venu le temps pour elle d’être une femme. Et que cet événement et ce savoir lui viendraient de Tertulien Mésidor, un homme puissant.

Alors, la quatrième fois qu’ils se rencontrèrent, contrairement à ses habitudes, Tertulien se montra plus volubile et raconta des histoires en faisant de grands gestes arrondis de ses mains. Il était surpris par ces mots sortant d’une bouche comme la sienne, lui qui avait mordu, craché des jurons et prononcé des sentences de mort. Olmène vit en Tertulien un magicien. Elle se dit que la maîtresse, la reine Erzuli Fréda*, avait mis sur son chemin un homme qui lui construirait une case solide et lui donnerait de quoi nourrir ses enfants. Elle n’avait que sa jeunesse à offrir à un homme qui vivait sous le même toit que son épouse et qui avait déjà essaimé sa giclée dans tant de fleurs de femmes. Olmène n’était pas dupe. Mais Tertulien n’en était à ses yeux que plus puissant.

Malgré son impatience, Tertulien attendit le jour où Olmène fut envoyée seule au marché. Ermancia était clouée au lit par une forte fièvre. Il la suivit dans les chemins de halliers et de bayahondes qui menaient vers les collines. Il laissa loin son cheval et lui prit la main. Elle le suivit et, au mitan de la clairière, Tertulien mentionna des chaussures, trois robes, une case, un lit à baldaquin, un lopin de terre et une vache. Elle ne dit rien, mais l’un et l’autre savaient qu’un marché venait d’être conclu. Elle s’arrêta brusquement. Sur son visage on ne pouvait lire ni désir ni haine. Rien. Même ses yeux, qu’elle tint un moment baissés, n’exprimaient ni soumission ni crainte. Elle fit craquer sous ses dents la gingembrette que jusque-là elle avait tournée et retournée sur sa langue. Avançant légèrement la jambe droite, elle traça sur l’herbe un demi-cercle de son pied nu. Le désir faisait briller les yeux de Tertulien. Il s’était déjà mis en tête de la posséder. « Si elle résiste, je la prends de force. Je la viole. » Mais Olmène avait aussi compris qu’elle pouvait gagner à ce change-là et joua un jeu convenu.

Alors, quand il feignit d’insister, elle feignit l’innocence et releva les yeux pour dire à Tertulien : « Tu peux avoir ce que tu veux. » Le feuillage d’un vieil acajou leur fit de l’ombre et, malgré la forte chaleur, Tertulien ressentit comme la caresse d’une brise.

Olmène garda un moment les yeux posés sur lui, comme pour mesurer ce qui allait advenir qu’elle ne connaissait pas. Qu’elle n’avait fait que deviner au chuchotement des femmes ou à leurs rires quand elles se retrouvaient seules au marché. Tertulien voulut sentir – caprice ultime d’homme – une opposition, fût-elle légère, pour avoir la sensation de la prendre de force. À deviner le corps sous la robe grossière, retenue à la taille par un grand mouchoir torsadé, il la mangeait déjà des yeux. En elle il n’y avait ni crainte ni désir ni haine, mais l’attente d’une jeune paysanne de seize ans à qui un homme allait offrir un toit qui ne laisserait pas passer l’eau, des enfants dont il s’occuperait, et qui la ferait manger tous les jours.

Malgré son désir violent, Tertulien prit soin de ne pas déchirer la robe d’Olmène. Il en ouvrit le haut et posa une bouche éperdue de sa chance sur deux tétons dressés dur. Olmène fut couverte par cet homme essoufflé qui la pénétra sans même ôter son pantalon, dont il avait juste défait la braguette. Il la pénétra avec la force gourmande et vorace, inévitable, d’une première fois, et l’appétit d’un homme mûr à qui une toute jeune fille donnait l’illusion que la mort n’existait pas. « Que tu es douce Olmène ! Avec ta peau de mangue mûre, ta chafoune de canne à sucre », murmura-t-il, ivre d’un corps qui vira en ces parfums forts qu’il aimait tant. Oui, qu’il aimait les paysannes ! Qu’il les aimait !

Plusieurs fois de suite, Olmène retint un cri dans sa poitrine, jusqu’à ce que le plaisir engloutisse la douleur dans un vaste soupir. Tertulien avait le geste expert du voyou, mais il fallait la prendre vite, très vite, avant qu’un œil indiscret ne vînt se poser sur cette jouissance. Celle de Tertulien fut hâtive, trop hâtive à son goût, et rattrapa celle fraîche, voluptueuse et étonnée d’Olmène. Un léger vertige lui fit croire un moment que son bon ange l’avait menée au lit d’une rivière dans les bras de Simbi, ou juste dans la bouche du vent, la bouche de Loko. Loin, très loin. Là où l’on entrevoit la mort. La mort douce.

Tertulien garda sur la langue la saveur de la gingembrette qu’Olmène venait juste de croquer. Il en était tout étonné, retourné même, et se promit la prochaine fois de caresser ce corps offert à même l’herbe des chemins. De le caresser du talon calleux jusqu’aux cheveux de charbon et de le secouer de lames déchaînées comme la mer quand elle est en colère. Il se promit tout ce que sa vanité d’homme inventait déjà sur place. Olmène, elle aussi, savourait une douceur, juste celle de se fondre lentement dans son destin.

Elle essuya, curieuse, cette salive poisseuse qui s’écoulait d’elle, rajusta sa robe, secoua les brins de paille et la terre sèche qui s’y étaient attachés, et quitta Tertulien sans se retourner. Sur le chemin vers la case, sa peau lui sembla plus douce, comme si elle avait été enduite d’huile de palma christi. Son dos lui faisait mal d’avoir supporté le poids d’un homme si corpulent. La chose entre ses cuisses était toute meurtrie, ses seins scellés par la bouche d’un homme. Elle toucha ses poignets, que Tertulien avait maintenus au sol. Et c’est à travers toutes ces parties de son corps qui lui faisaient mal qu’elle connut les premières douleurs du plaisir.

Lorsque Tertulien croisa Dorcélien, le chef de section, un peu plus tard, il se rebraguetta ostensiblement par vantardise de mâle. Tant et si bien que, quand Olmène le croisa à son tour, il lui sembla que Dorcélien lui souriait d’un air satisfait. Son sourire avait quelque chose de grivois et de chanson-pointe*. Pour sûr qu’elle, Olmène, ne regarderait plus les hommes se baignant nus à la rivière Mayonne de la même façon. Pour sûr qu’elle penserait autrement aux chuchotements et aux sourires entendus des femmes, aux déhanchements de Gédé*. Pour sûr qu’elle était devenue une femme elle aussi.

Une lignée naîtra de cet après-midi brûlant. D’un seigneur que le désir obligeait à plier les genoux et d’une paysanne qui s’ouvrait à un homme pour la première fois.

 

OceanofPDF.com