Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 27
27
QUELQUES JOURS PLUS TARD, Léosthène retrouva en Baudelet une ville en déclin. Baudelet n’était plus ce qu’elle avait été. La main du malheur s’était aussi posée sur elle. Mais il évalua le chemin parcouru par lui, Léosthène Dorival, paysan, fils d’Orvil Clémestal et d’Ermancia Dorival, lorsqu’il paya comptant tous ses achats, en regimbant pour le principe mais sans marchander, l’œil fixé sur la caricature jaunie qui dominait encore le comptoir, juste à côté d’une photographie de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. M me Frétillon l’accueillit avec un large sourire. La nouvelle de son retour s’était répandue dès le lendemain de son arrivée comme une traînée de poudre. Un descendant des Lafleur avait pris l’avion. Ermancia, fière de son fils, s’était chargée de l’ébruiter et l’avait fait connaître d’abord à Mme Frétillon.
Le déclin de Baudelet avait débuté quand, sur ordre de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses, on avait fermé son port. Par peur des assauts incessants de tous ceux qui lui en voulaient pour avoir perdu un fils, un père, une femme, des amis.
Ceux qui ne s’installaient pas à Port-au-Prince rejoignirent, aux quatre coins du monde, des oncles et tantes qui avaient déjà compris que leur salut ne se trouvait plus dans cette île.
Des milliers d’hommes et de femmes des villages, bourgs et lieux-dits des environs abandonnèrent des jardins accablés, des squelettes d’arbres calcinés et des rivières qui étaient devenues des veines exsangues pour venir s’agglutiner là et gonfler le ventre de la ville. La concurrence ayant baissé les bras et fui la province, les Frétillon s’engouffrèrent dans ce vide et trouvèrent dans l’exode des campagnes des clients qui firent d’eux des nouveaux riches. Aux achats de quelques gourdes de mantègue, de trois gourdes de savon ou de sucre et de deux aunes de tissu, les Frétillon additionnèrent les grandes combines semi-légales, illicites ou franchement criminelles qui leur permirent d’amasser une vraie fortune. Les conversations sur la véranda avaient perdu leur sel et leur piment. Mais cela importait peu à Mme Frétillon qui ne voulait pas d’histoires et aimait l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Celui-ci ou n’importe quel autre, mais celui-ci plus que les autres parce qu’elle sentait qu’il en avait fait voir aux bourgeois qui jadis l’avaient regardée de haut, elle, l’Arabe, l’immigrée arrivée avec son baluchon sur le dos. Elle jubilait doublement en comptant chaque sou dans sa cagnotte le soir.
Léosthène jeta un rapide coup d’œil vers le poste de télévision installé juste en face de son comptoir avide. La toute première télévision de Baudelet. Le couple Frétillon avait provoqué une vraie émeute quand les passants, pour la plupart des paysans fraîchement arrivés de la campagne, découvrirent ébahis pour la première fois ce carré lumineux, grésillant et qui crachait des images. Au bout d’une heure, la foule avait tellement grossi que M me Frétillon dut faire appel aux services de son commandant de frère, Toufik Békri, qui avait rapidement fait place nette à coups de rigoise pour les plus dociles et de crosse de fusil pour les plus récalcitrants, médusés par les images qui tressautaient dans le carré lumineux. Et, pour que les choses fussent plus claires qu’elles ne l’étaient déjà, Fatmé Békri Frétillon augmentait le volume toutes les fois qu’un orchestre, sourire aux lèvres et en cadence, jouait les chansons enflammées à la gloire de son chef : « Écrase-les, Duvalier, écrase-les. Maché pran yo Divalyé, maché pran yo. »
Fénelon s’empressa de présenter Léosthène à Toufik Békri, dans le bureau de ce dernier au quartier général des hommes en bleu. Un milicien somnolait, les mains posées sur un fusil passablement rouillé qui devait dater de l’occupation américaine quarante ans auparavant. Il sursauta à l’arrivée de Fénelon et de Léosthène et s’empressa de les annoncer au commandant. Toufik Békri, sans lever la tête de son journal, murmura entre ses dents : « Entrez, entrez. » Puis d’un geste brusque, il posa le journal sur la table branlante qui lui servait de bureau, mit ses lunettes noires et examina Léosthène de la tête aux pieds. Après quelques secondes d’observation, il lui demanda sur un ton d’interrogatoire de police s’il n’était pas un de ces renégats apatrides qui, une fois à l’étranger, disaient du mal de leur pays et de leur président. « Oh non, jamais, jamais ! » s’écria Fénelon. Léosthène ne répondit pas. Son silence ne plut pas beaucoup à Toufik, qui se tourna vers Fénelon : « Ton frère, le diaspora, il a oublié de parler créole ou quoi ? » Léosthène coupa court à la conversation en disant qu’il était fatigué et pressé. Toufik lui jeta un regard furieux et meurtrier. Il en émanait tout ce qui s’était accumulé au cour de ce bref échange et qui n’avait été dit ni par l’un ni par l’autre. Toufik reprit la lecture de son journal et fit une remarque qui ne laissait aucun doute sur ses pensées : « Tu as de la chance d’être le frère de Fénelon. »
Fénelon n’était pas content de Léosthène et le lui fit savoir une fois dehors : « Tu as perdu la tête ou quoi ? Ou fou ? Toi tu pars, moi je reste. » Pour toute réponse, Léosthène lui dit qu’il sentait dans l’air qu’il respirait dans les rues de la ville, autour du marché, que lui, Fénelon, et ses amis commençaient à être honnis. Il y avait là les germes d’une agitation, le ferment de soubresauts. Il avait de noirs pressentiments et entrevoyait de franches menaces. Fénelon ne le crut pas et lui répondit qu’il serait ravi de voir arriver le jour de son départ.
Sur le chemin du retour, Léosthène pensa à Bonal son grand-père, à l’aïeul franginen, à Olmène. Il se dit qu’il était en effet temps pour lui de repartir mais qu’avant de le faire, il honorerait tous les Esprits et les Morts du lakou.
Trois jours avant son départ, Léosthène se leva dans les éclats orange et roses du devant-jour. Dans le bruit azur et rauque de la mer au loin. La brume reposait encore entre les cases. Accroupi, il remplit une quinzaine de moitiés de noix de coco de coton qu’il imbiba d’huile de palma christi, et les alluma toutes. Ceux qui formaient encore les branches du bel arbre des Lafleur avaient fait le déplacement. Même Orvil, dont la nuque était raide, le buste voûté et dont les jambes ne pliaient plus. Lui, la plus belle branche encore vivante, honorait l’assemblée de sa présence.
Érilien, vieux et ratatiné, appelé pour la circonstance, bénit les offrandes. Cilianise, Ermancia et Léosthène saluèrent les quatre points cardinaux et remuèrent doucement les lèvres, les yeux fermés, une bougie à la main, pour invoquer les dieux protecteurs, les Disparus et tous les Invisibles de la famille. Les larmes ne tardèrent pas à couler sur nos joues. Et Léosthène eut du mal à articuler les derniers mots. Un léger vent frais lui entra par tous les pores, et sa chair et cette terre ne firent qu’un. Ce vent qui tourmentait les branches nous disait qu’elles avaient comme nous résisté à tout. Exposées à la poussière des saisons, à la corrosion du sel, au passage des ouragans, à la lente fermentation végétale, à la fureur des hommes, aux pluies torrentielles. Elles avaient résisté à tout.
Accompagné d’Ermancia, d’Ilménèse et de Cilianise, de Nélius et d’Yvnel, Léosthène, aux côtés de son père Orvil, salua tous les arbres où dormaient les Esprits de l’habitation, en plaçant à leur pied une moitié de noix de coco avec sa flamme dansant sur l’huile de palma christi. Le calebassier, l’oranger, le manguier, le bois d’orme, le sablier et l’amandier... Il les salua tous.
Dans la soirée, Léosthène s’assit dans la case face à Orvil, Ermancia et Dieudonné à ses côtés. Il ouvrit une enveloppe et en tira une liasse de billets qu’il posa dans les paumes de sa mère : « Tiens, voilà. Il faut faire autre chose puisque la terre ne donne plus autant, la mer non plus. Alors vous allez construire un four à pain. Le pain, les hommes en mangent tous les jours. » Ce four à pain fit de nous les nouveaux fossoyeurs des mornes et des terres alentour.
Le matin de son départ, Léosthène réunit toute la parenté et distribua le contenu de ses valises et de ses boîtes. Il fut dépouillé de tout. Encore un peu et nous lui aurions pris la chemise qu’il portait ce jour-là. Il laissa trois transistors, l’un à Ermancia et Dieudonné, le deuxième à Cilianise et à ses enfants et le troisième à Nélius et aux siens. Les radios communautaires diffusaient toutes sortes d’informations sur l’hygiène et la santé, l’agriculture et l’éducation, et faisaient passer des messages d’une commune à l’autre, d’un hameau à l’autre, rompant l’isolement des pauvres qui existait ici depuis le commencement des choses. Les transistors étaient des bombes à retardement qui distillaient les nouvelles à qui savait les comprendre. Les voix qui sortaient des radios de Port-au-Prince parlaient de l’île tout entière et de pays de l’autre côté des eaux. Et ces voix avaient des accents d’impatience, de liberté, de rage contenue et de feu qui couve.
Une fois installé dans le camion qui devait le ramener à Port-au-Prince, Léosthène se retourna une dernière fois et se dit que, peut-être, à l’avenir, les journées pour Ermancia et tous les autres n’auraient plus jamais le poids éreintant de la servitude. Du moins l’espérait-il.
Le jour était beau. Léosthène, revenu au regard neuf de l’enfance, tourna le dos un moment aux blessures de la terre, à ses cicatrices profondes, et contempla Anse Bleue baignée de lumière liquide, le ciel et l’eau rayonnant à perte de vue. Chaque vague qui s’affaissait écumante sur le sable allait mourir en un luisant filet d’eau. Les oiseaux frôlaient la crête des vagues, sortaient de la mer et prenaient leur vol sur le ciel essoré.
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