Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 20 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 17

17

 

EN SEPTEMBRE DE L’ANNÉE 1963, le malheur allait creuser des entailles profondes dans la vie de milliers d’hommes et de femmes. Des silhouettes furtives rasaient les murs dans la nuit de Port-au-Prince pour éviter les phares des DKW. Avec leurs casques, leurs fusils, les ombres bleues des miliciens avançaient dans les DKW, fouillant les entrailles de la ville. Ils défilaient dans les ténèbres, formant la horde de la haine, pourchassant les ombres fiévreuses, tremblantes, qui se glissaient entre les arbres, se précipitaient dans des corridors obscurs, tentant de se confondre avec les portes, les palissades, les fenêtres. C’étaient la cadence de leur propre cœur et le souffle de leur propre voix qui maintenaient encore debout ces frêles silhouettes et les faisaient avancer, aveugles, affolées. Et tous ces chuchotements, ces souffles, ces cris, ces crissements de pneus éveillaient les esprits cruels de la nuit. Alors, les ombres tremblantes guettaient les pas sur l’asphalte, le sang figé d’effroi dans leurs veines, jusqu’à ce qu’ils fussent fusillés par les phares des DKW, comme un prélude à leur deuxième mort, la vraie. Jusqu’à ce qu’un cri, longue lame aiguisée, ne tailladât la nuit.

En septembre 1963, l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses recouvrit la ville d’un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs. Jamais ces événements ne firent la une des journaux.

À Anse Bleue, nous n’avons su qu’après. Par la bouche prudente et apeurée des rares voyageurs qui revenaient de la grande ville. Nous n’avons pas vu les ombres foncer sur nous à folle allure. Nous étions loin. Bien trop loin. Pourtant notre vie n’allait pas tarder elle aussi à se flétrir, le sol à se fissurer sous nos pieds, et les robes claires des femmes à se noircir de la teinte du deuil. Nous n’avons vu que plus tard la mort se déployer au-dessus de nous comme un affreux soleil.

Au tout début du mois de septembre 1962, Dorcélien était passé de village en village annoncer que des camions viendraient chercher des hommes et les emmèneraient à Port-au-Prince. Pour des rassemblements en l’honneur de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. Il le répétait à chaque fois avec la voix solennelle d’une autorité des lieux et l’exaltation fiévreuse d’un divinòr*. La confusion n’en fut que plus grande pour nous tous, et le vertige des hommes jeunes comme Léosthène plus profond.

Dorcélien arriva un midi à Anse Bleue. Après les salutations d’usage, il vanta en long et en large les mérites d’un tel voyage, qui allait enfin éloigner la main du malheur. « Port-au-Prince a donc un tel pouvoir », pensa Léosthène qui, intrigué, s’approcha de Dorcélien. Des images s’éveillaient déjà derrière ses paupières. Dorcélien devinant sa proie prête à mordre à l’hameçon, enchaîna : « Et qui sait, par chance, si certains ne porteront pas bientôt l’uniforme bleu ? Qui sait ? » Il avait prononçé ces mots lentement, en s’appesantissant sur les consonnes et en prolongeant les voyelles, faisant résonner ses paroles comme s’il s’agissait du nom d’un lwa puissant et bénéfique. Dans les yeux de Léosthène s’allumèrent des feux qui disaient tout. Que cette vie qui avait traîné ses pas tout le long de ses années venait frapper enfin à sa porte. Que cette porte, il l’ouvrirait toute grande pour la laisser s’engouffrer et l’emporter sur ses ailes. Que personne ne l’arrêterait. Personne. Les yeux d’Orvil disaient au contraire que Port-au-Prince était trop loin et qu’on ne pouvait pas, sans conséquences et sans regrets, faire fi du passé. De la terre. Du sang. Pour creuser sa propre loi. Ailleurs. Non, on ne le pouvait pas ! Dorcélien, sentant Léosthène mûr à point et acquis à sa cause, n’hésita pas à lui préciser : « Léosthène, je t’attends demain à Baudelet, en face de la boutique des Frétillon. » Et de rajouter, en évitant le regard d’Orvil : « J’attends les hommes vaillants comme toi. Les vrais. Ceux qui sont sans peur. » Pour enfoncer le clou et creuser à jamais la distance entre le père et le fils, il conclut : « Des hommes qui ne portent pas leur pantalon juste pour la beauté du tissu. »

Léosthène se rendit l’après-midi même chez Olmène.

« Ma sœur, il y a de quoi faire à Port-au-Prince.

– Pourquoi Port-au-Prince, et pas Saint-Domingue, où tu pourrais couper la canne, ou même Nassau, ou Turk and Caicos comme Fleurinor, et revenir avec des billets et des billets en poche ? » lui rétorqua Olmène, qui ne comprenait pas cette précipitation soudaine de Léosthène.

Saint-Domingue dont elle lui avait tant parlé et qui, par moments, faisait briller son regard. Mais l’attente avait rongé la patience de Léosthène jusqu’à l’os. Et, de même qu’il n’avait pas trouvé les mots pour dire l’impatience, ceux pour dire le départ s’embrouillèrent dans sa bouche. Il se contenta d’entourer Olmène de ses bras et s’en alla annoncer sa décision à son père.

Léosthène se réveilla dans la nuit, résolu désormais à mettre fin à sa lutte contre la terre, les eaux et le soleil. Il embrassa Orvil, Ermancia et Fénelon, et partit. Rien n’aurait pu venir à bout de son obstination. Rien. Orvil respira l’haleine fraîche de la nuit et mit du temps à fermer cette porte que son fils avait ouverte sur le silence et les ombres.

Devant la boutique des Frétillon, Léosthène se laissa pousser à l’arrière d’un camion avec d’autres hommes comme du bétail. Entassés. Serrés les uns contre les autres. Flanc contre flanc. Nez contre nez. Ne manquaient plus que les cris des porcs, des ânes ou des bœufs. Mais rien ne pouvait arrêter Léosthène. Rien. Ni l’air brûlant. Ni l’odeur de transpiration qui le suffoquait presque. Ni la rocaille et la poussière sur lesquelles le camion avançait à grand-peine. Ni les pentes dangereuses du morne Lavandou. Qui pouvaient à tout moment les envoyer dans le précipice de l’éternité. Qui en avaient déjà envoyé quelques-uns ad patres.

Ce fut donc par un après-midi du mois de septembre 1962 que Léosthène Dorival, fils d’Orvil et d’Ermancia, s’en alla dans la grande bouche dévoreuse de Port-au-Prince. Allions-nous jamais le revoir ? Nous espérions et nous n’espérions pas. Nous nous sommes posé des questions jour après jour, semaine après semaine, et puis un jour nous avons perdu tout courage de lui entrevoir un avenir. Nous ne nous sommes plus posé de questions. Lui seul savait, et il était parti sans nous livrer son secret. Celui qui fait que certains partent et que d’autres restent. Liés les uns aux autres. Pour le meilleur et pour le pire. Jusqu’à la fin. Jusqu’à ce que sonnent les trompettes du Jugement dernier...

Anse Bleue, Pointe Sable, Ti Pistache et tous les hameaux, bourgs et villages des environs furent ainsi dépouillés de quelques-uns de leurs hommes les plus vaillants. Parmi ceux qui restèrent, certains s’acharnèrent en silence à amadouer une terre qui se rebiffait, en chassant le souvenir des camions. Ceux qui ne se taisaient pas furent pris dans la fièvre bleue des milices et parlèrent haut et fort. Chez nous, dans le lakou, il y eut, comme partout ailleurs, des silencieux et des bavards.

Le père Bonin, sentant notre ébranlement, s’évertua à rappeler à notre entendement la nature des péchés et la différence entre eux, les véniels comme les petits mensonges, les capitaux – sauf la gourmandise qu’il enleva de sa liste parce que nous mangions à peine à notre faim. Pour les mortels, il insista sur l’horreur du plaçage* : « Un homme et une femme doivent être unis devant Dieu ». Puis il passa de case en case pour parler du sang de Jésus sacrifié sur la Croix, du baptême des enfants de Dieu, et du courage à montrer face aux épreuves d’où qu’elles viennent, à l’exemple du Christ. Il baptisa à tour de bras, unit de force dans son église deux ou trois couples qui acceptèrent de bénir le péché, et apprit à lire à quelques enfants d’Anse Bleue dans son école, sous la tôle brûlante à côté du presbytère.

 

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