Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Yanick Lahens · Chapitre 35 sur 46

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Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)

Chapitre 32

32

 

PÈRE LUCIEN était un natif des Cayes. Il remplaça le père André un matin de juillet. Père Lucien appartenait à la Petite Église, celle qui ne voulait plus recevoir d’ordres de la Grande Église ni du Palais. Arpentant avec foi et obstination toute la région, il rencontra les fidèles chez eux, dans leurs jardins, leur boutique ou leur borlette. Une manière pour lui d’étendre, dans les cinq villages à la ronde, les tentacules du parti des Démunis qui commençait à prendre forme. Et, démunis comme nous l’étions, nous formions une cible de choix.

Un samedi du mois de décembre, comme père Lucien s’apprêtait à recevoir des militants de Port-au-Prince en vue d’une importante réunion. Fanol et Ézéchiel étaient allés à leur rencontre, en empruntant des chemins à travers les champs pour éviter Roseaux, et surtout Fénelon. Nous l’avons su après coup, mais nous n’avons guère été surpris. Nous avions tous noté comment les yeux de Fanol et d’Ézéchiel brillaient, depuis quelques mois, de l’exaltation des enfants qui contemplent leurs rêves. Cette montée soudaine de fièvre n’avait pas non plus échappé à Cilianise, leur mère. Nous les observions et ils le savaient.

Une fois cette mission achevée, Fanol et Ézéchiel avaient déployé toutes leurs batteries pour convaincre Dieudonné, Oxéna et Cilianise de les accompagner à une rencontre au presbytère. Yvnel, quant à lui, avait catégoriquement refusé.

« Qui veut nous voir ? demanda Dieudonné, sceptique.

– Oui, qui ? renchérit Yvnel.

– Des hommes et des femmes honnêtes. »

Dieudonné et Oxéna pouffèrent de rire.

« Vous avez déjà rencontré des politiciens honnêtes, vous ?

– Oui. Ceux-là.

– C’est ça, c’est ça. Pour nous donner du clairin et nous faire crier en nous déhanchant au son de la musique. « Le pays est à toi, péyi a sé pou ou, fais-en ce que tu veux ! É yan é yan... »

Mais leurs arguments avaient fini par faire fondre notre épaisse carapace de méfiance. Dieudonné, Oxéna et Cilianise avaient capitulé et accepté de se joindre à Fanol et Ézéchiel qui, à écouter père Lucien depuis bientôt trois ans, avaient appris à ne plus vouloir de cette vie qui était la nôtre, à nous qui sommes pauvres depuis le commencement du monde. Aidé de deux coopérants allemands, père Lucien avait construit deux fontaines entre Roseaux et Anse Bleue, agrandi l’école et le dispensaire, et aménagé un terrain de football. Nous tenions aux fontaines, à l’école et au dispensaire, nous tenions au terrain de football, et du même coup au père Lucien qui fut définitivement des nôtres. Nous avons donc convenu de garder le silence, afin que la nouvelle ne parvienne pas jusqu’aux oreilles de Fénelon ou de Toufik Békri.

Et puis, les sermons de père Lucien aidant, les radios de même, nous avions tous fini par en vouloir à l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses. À ses amis, à ses hommes en uniforme bleu, à ses complices, à des gens que, somme toute, nous ne connaissions pas. Dans une salle attenante au presbytère, père Lucien salua tous ceux présents, d’autres religieux et religieuses de la Petite Église, des agronomes et des gens avec des cahiers sous le bras, des magnétophones et des lunettes qui en disaient long sur leur volonté de nous connaître mieux que nous-mêmes. Rien de ce que nous sommes ne devait leur échapper. Ils étaient attentifs et se faisaient exagérément humbles. Alors nous avons joué le jeu de ceux qui étaient observés et feignaient de ne pas l’être. Père Lucien nous invita tous à nous asseoir en cercle, et les nouveaux venus s’assirent parmi nous. Dieudonné, Oxéna et Cilianise crurent à un stratagème. Un de plus. Nous étions prêts à nous prémunir contre ce nouvel assaut. À feindre de nous y prêter pour mieux nous dérober. Faire semblant de les écouter, mais n’entendre qu’une ritournelle lointaine. À ce jeu, il n’y a pas plus fort que nous. Et père Lucien le savait. Alors il prodigua des efforts inouïs pour parler créole lentement avec un accent paysan, des inflexions qui sont les nôtres. Il en rajouta. Tant et si bien qu’il en devint à la fois crédible et affecté, brouillant notre méfiance d’un grand nuage opaque.

Agglutinés les uns aux autres, nous avons bu une bonne part des paroles des militants du parti des Démunis qui, avec leurs notes et leurs cahiers, leur grande foi et leurs pieds nus dans des sandales poussiéreuses, nous décrivaient, derrière leurs lunettes, un bonheur d’une rare extravagance. Celui que les Mésidor ou les Frétillon, ou tous ceux qui leur ressemblent, ne nous avaient jamais laissé entrevoir. Ils se lancèrent dans des critiques enflammées contre ceux qui avaient exterminé nos porcs pour nous en vendre d’autres fragiles et coûteux, des princes blonds arrivés des États-Unis. Contre ceux qui nous avait asphyxiés de taxes et de redevances de toutes sortes. Ceux qui avaient tué tous les petits métiers, qui ne nous laissaient aucun autre choix que de couper les arbres.

Les mots puissants, magiques, firent fondre notre épaisse carapace de doutes. Quand ils nous annoncèrent que des événements étaient en marche et que bientôt la douleur ne disparaîtrait pas seulement, mais ferait place au levain de l’espoir, nous y avons cru. Quelques secondes. Des semaines, voire des mois. Nous y avons cru. Allez savoir pourquoi, mais nous y avons cru. Surtout que, pendant des jours, des semaines et des mois, Fanol et Ézéchiel nous avaient répété, répété, qu’avec le parti des Démunis nous pouvions enfin choisir notre destin. Emportés comme eux sur une route dont nous croyions prévoir les virages et les détours, nous n’avons pourtant avancé qu’à reculons. Le tracé ne nous apparaîtrait qu’après. Une fois les dés jetés. Bien après.

Quelques semaines plus tard, sous le couvert d’une grande réunion publique de prières, il y eut un meeting en pleine place de Baudelet, à la barbe des militaires et des hommes en bleu. Et, cette fois, la description du bonheur à venir fut décuplée par un porte-voix. Les chants à Jésus, à Dieu, à Marie et à tous les saints résonnaient fort à nos oreilles et nous étions électrisés. Jamais Cilianise n’avait autant donné de la voix. La petite Altagrâce, la cadette de Dieudonné et de Philomène, non plus. Et les voix des prêtres, enhardies par l’enthousiasme grandissant de la foule, lançaient des promesses dans des rugissements de taureaux. M me Frétillon nous regardait, atterrée, et fit venir son frère pour assister à cet événement inédit : le réveil des paysans. À son arrivée, Toufik Békri ne broncha pas, sachant que la parade contre le parti des Démunis était déjà fin prête. Et la rassura : « Attends un peu et tu verras ! »

Ce même jour en effet, le parti des Riches avait décidé de tenir un meeting à une rue de là en vue de distribuer de la nourriture. Bon nombre d’entre nous ne résistèrent pas à l’attrait des sacs de riz Miami, de farine France et des grandes boîtes de lait en poudre. Les magasins de Baudelet ainsi que les maisons fermèrent rapidement leurs portes. De mémoire d’homme ou de femme, on n’avait jamais vu un tel déferlement sur la ville. Ceux qui nous regardaient, derrière les jalousies ou leurs rideaux tirés, le firent avec stupéfaction, comme s’ils nous voyaient pour la première fois. À cause des années de méfiance et de misère qui s’étaient incrustées sur nos visages. Et qui faisaient que nous scrutions le monde avec une curiosité aiguë. Et qui faisaient que nous le dévisagions quelquefois avec une méchanceté égale à notre faim. Ils ne nous reconnaissaient pas.

Les badauds, les marchands ambulants ou à l’étal, les portefaix, tous s’étaient joints à nous. Des femmes hurlèrent dans la bousculade en tentant d’attraper un sac de riz. Fanol et Ézéchiel s’en tirèrent avec un sac chacun, Cilianise une grande boîte de lait en poudre. Altagrâce et d’autres enfants furent piétinés alors qu’ils ouvraient les mains pour recueillir la farine qui sortait de sacs déchirés par la foule déchaînée. Tout devint frénésie. La distribution tourna à l’émeute. Des bagarres éclatèrent... La vague des affamés que nous étions déferla tout autour des camions. Et, bientôt, les femmes eurent leur foulard arraché et les hommes leur chemise déchirée, les cheveux saupoudrés de riz, le visage blanc de poudre de lait.

Dépassés par les événements, effrayés, les miliciens tirèrent à hauteur d’homme. Une. Deux. Trois rafales. Deux hommes et un enfant furent tués sur le coup par les projectiles. Des femmes s’évanouirent dans la bousculade qui suivit. Alors nous avons surgi sur la route nationale, pour la première fois sans que ce fût pour un rara*. Sans roi. Sans drapeaux*. Sans majò jon*. Sans vaccines* et sans tambours. Juste nous. Les mains nues. Les pieds nus. Les yeux terrifiants. Comme une horde d’outre-tombe. Les derniers taps-taps* accélérèrent, leurs passagers agglutinés sur les banquettes. Nous avons avancé jusqu’à l’endroit où la nuit, comme une grande bouche, dévore la route. Nous avons pillé les boutiques et avons dévalisé les rares passants qui s’étaient attardés. Nous avons mis le feu et tout brûlé sur notre passage.

Et puis nous sommes rentrés chez nous tard dans la nuit, au milieu des ombres, pour écouter, l’oreille contre le transistor, les chroniqueurs de radio de Port-au-Prince crier que la terre n’avait pas son plein et sa suffisance, et que les dieux avaient encore soif. Et qu’à Baudelet il y avait eu des dérapages et des événements sanglants. Pour la première fois, on parla de nous à Port-au-Prince, comme bientôt d’une dizaine d’autres villes.

Alors, très vite, en une nuit, ce fut fait. Parce qu’il fallait bien que vole en éclats cette immobilité. Que soit ouverte d’un coup brutal la porte des attentes. De nouvelles forces s’étaient mêlées à la nuit et l’avaient convertie à la cause des Démunis et de ceux qui se voulaient innocents. Port-au-Prince, la grande ville, brûla dans un déferlement tranquille. Les flammes hautes, rouges, s’élevèrent en panache comme des fleurs s’épanouissent. Les machettes flamboyèrent. Les chants faiblirent et se muèrent en un brouhaha de syllabes. Le malheur semblait vouloir se briser contre les dents de la nuit. Et ceux qui l’avaient enfanté se heurtaient à leurs propres ombres. Nous les avons entendu hurler le nom de leur mère, tandis que les innocents leur fracassaient des bouteilles sur la tête, les poursuivaient, et qu’ils tombaient sous la fureur de coutelas au tranchant émoussé. Des corps furent brûlés vifs avec des pneus solidement attachés autour du cou, et des vieilles femmes accusées de sorcellerie, lynchées ça et là. La nuit avait été longue, trouée d’appels de conques de lambi* criblée de rafales sourdes. Et le tout avait inondé les poitrines comme un rhum chaud.

À Anse Bleue, nous nous sommes réveillés, ce matin de février 1986, dans le même miroitement des premiers rayons de soleil au-dessus de l’eau, le même éveil chantant des coqs, la même rudesse des jours ordinaires. Juste un peu plus attentifs à l’attente du bonheur promis. Mais nous n’espérions pas pour autant. Ermancia fit ce même rêve de flammes entourant son fils Fénelon. Dieudonné décida d’illuminer, de liminin pour les lwas.

 

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