Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 12
12
L’INCONNU A MIS LES MAINS EN VISIÈRE comme pour se protéger d’un soleil aveuglant et tenté, en fouillant dans la brume, de scruter l’horizon. Après avoir trébuché à reculons, il est parti dans une sorte d’épouvante, courant difficilement à cause du sable mouillé où s’enfonçaient ses chaussures. Il s’est retourné plusieurs fois dans ma direction, comme s’il voulait se persuader de ce qu’il voyait.
Il est maintenant à hauteur des premières cases du hameau, hurlant toujours les mêmes prénoms : Estinvil, Istania, Ménélas. Hurlant à s’en déchirer les poumons.
Mère, invoque Dieu, la Vierge et tous les saints. Et tous les Invisibles. Tous. Invoque-les fort ! Demande à Ogou* de poser sa machette sacrée sur moi. Fais-le, je t’en prie, tanpri.
Il ne me reste plus qu’à ne pas trop en faire et garder toutes mes forces pour ce qui va venir... Ce qui va venir que je ne connais pas. Faire la morte. Pour qu’ils me laissent tranquille. Pour qu’ils ne viennent pas me retourner dans tous les sens et m’abîmer encore davantage.
Jimmy est arrivé de loin. De très loin. De la grande ville. Dans ses vêtements de magazine, avec ses deux bagues dont une à tête de lion, et son parfum comme nous n’en avions jamais senti... Et puis de vraies bottes de cinéma.
Du coup, je me souviens : j’ai versé en acompte à une commerçante, au marché de Baudelet, quelques gourdes* pour des sandales à lanières. Rouges. Hauts talons. Pour des pieds de reine. Et je me suis offert une pédicure à même le trottoir. Parce que, rien à faire, un paysan, une paysanne, tu les reconnais à leurs pieds. Même pas la peine de regarder avec insistance. Ceux de mon père sont plats, pleins, les orteils contractés, tordus, déformés. Pas d’ongle du tout sur les deux petits doigts.
La première fois, je ne voulais pas que ce soit avec oncle Yvnel. Je déteste oncle Yvnel. À cause de ce qu’il a tenté de faire. Sous prétexte de poser sur nous des yeux d’adulte avisé, oncle Yvnel avait pris l’habitude de nous suivre dans les champs, sur la route menant à l’école. Et puis, un jour que je m’en allais avec Cocotte et Yveline sur le chemin de Roseaux, nous avons entendu des pas dans les halliers. Des pas lourds et précautionneux. Des pas comme ceux d’une bête à l’affût dans les fourrés. Mais, à cause de la respiration de plus en plus oppressée, j’ai fini par me dire qu’il s’agissait bien d’un homme.
Le temps pour moi de le penser que deux mains écartent les branches. Les filles prennent leurs jambes à leur cou. Et soudain une voix autoritaire et chevrotante à la fois murmure mon prénom. Je me plante devant lui. Il s’avance, m’attrape par les bras, je résiste. Il me frappe. Je hurle si fort que les filles reviennent sur leurs pas, et oncle Yvnel me traite de tous les noms : « Jeunesse*, Ti bouzin ». Et je ris, gorge ouverte, et je me moque de lui ! Je le défie !
La première fois, je ne voulais pas que ce soit avec oncle Yvnel, mais avec un homme qui arriverait en voiture pour m’enlever de ce village de paysans et m’emmener loin. Très loin. Un homme comme Jimmy... Avec son corps entier, beau comme une contrée lointaine, étiré comme une flamme haute !
Mais revenons à ces hommes et à ces femmes qui ne manqueront pas de m’encercler. À cet ouragan dans la nuit. À ma curiosité aiguë pour cet homme comme jamais auparavant.
La brume tarde à se dissiper. Je suis encore dans ce brouillard de fable. Les cris de l’inconnu se sont éloignés mais me troublent encore.
Quelque chose a dû tout de même se passer dans le crépuscule du premier jour de l’ouragan et expliquer ma présence ici, un rictus figé sur ce sable froid. Attendant l’arrivée de tout un village qui se posera bientôt les mêmes questions que moi.
J’ai mal, et je suis épuisée.
L’aube dissout lentement les lourds nuages, sombres comme un deuil, qui noyaient le ciel depuis bientôt trois jours. Une très douce lumière voile enfin le monde. Reflets de nacre rosée, presqu’orange par endroits, qui effleurent ma peau lacérée, mes plaies ouvertes, et m’atteignent jusqu’aux os.
OceanofPDF.com